Zamet se présenta aussi. Le roi avait donné ordre de le recevoir, et le

financier satisfait du bon visage du prince commençait à s'informer des

détails de sa disparition; Henri, de son côté, racontait la brèche, ses

tâtonnements, l'heureuse rencontre de ce jeune homme dans le jardin voisin,

sa complaisance, sa délicate réserve, et il ajoutait que le secret de

l'escapade se trouvait assuré, quand le médecin de service, soulevant la

tapisserie, vint avertir le roi que madame la marquise à son lever s'était

trouvée mal et désirait entretenir le roi sans perte de temps.

Henri se leva inquiet, congédia Zamet et ordonna que Sully ou Crillon,

attendus pour le travail du matin, fussent envoyés chez la marquise

aussitôt qu'ils arriveraient.

Le chemin n'était pas long du Louvre à l'hôtel de la marquise et on le

pouvait franchir entièrement par des passages ou des ruelles fermées au

public. Henri, accompagné de deux serviteurs, fut bientôt près de

Gabrielle.

La jeune femme, debout, pâle et portant sur son charmant visage les traces

d'une altération profonde, attendait le roi en haut des premiers degrés.

Gratienne et ses femmes, à quelques pas, semblaient ne se tenir là que pour

soutenir leur maîtresse dont le corps chancelait pareil à un roseau dans la

tempête.

Le roi accourut, vit ce front assombri, ces yeux cernés d'un nuage violet,

et aussitôt, s'emparant de la main de Gabrielle, il la conduisit dans son

appartement avec la plus touchante sollicitude.

--M'attendre ainsi, s'écria-t-il, au froid, debout, quand vous souffrez!

Elle s'inclina respectueusement.

--Pas tant de révérences pour moi, ma Gabrielle, et plus d'attention pour

vous, ajouta-t-il; vous souffrez donc?

Elle congédia d'un signe Gratienne et ses femmes.

--Oui, sire, dit-elle, je souffre; mais ce n'est point ce qui m'occupe le

plus. Je fusse allée au Louvre ce matin, si mes jambes affaiblies eussent

pu me porter jusque-là. Mais, ajouta-t-elle avec un pâle sourire, elles ont

refusé le service.

--Me voici, me voici, ma belle adorée! qu'aviez-vous à me dire? Oh! nous

rappellerons bien vite cette fraîche santé. Bonheur et santé ne se quittent

guère.

--Voila pourquoi je suis malade, sire, dit Gabrielle; permettez-moi de

m'asseoir, approchez-vous et faites-moi la grâce de m'écouter sans

m'interrompre, car je suis mauvais orateur, et mon pauvre esprit est fort

troublé.

En achevant ces mots, elle s'assit avec un violent effort pour empêcher les

larmes d'arriver jusqu'à ses paupières rougissantes.

Ce préambule avait embarrassé le roi, Il étendit les bras pour enfermer sur

son coeur la chère affligée; elle écarta doucement ces bras et les contint

de sa main glacée.

--Mon Dieu! mais qu'est-il arrivé, Gabrielle? s'écria Henri pâlissant

lui-même.

--Sire, j'avais le bonheur do vous connaître lorsque vous luttiez encore

pour le maintien de votre couronne, vous m'aviez honorée de votre

recherche, vous m'aviez inspiré une tendre affection qu'à cette époque mes

ennemis acharnés n'ont pu croire mêlée d'ambition. Alors vous partagiez vos

instants entre la guerre et cet amour dont j'étais fière, et je régnais sur

vous, je puis le dire, et je pouvais vous rendre malheureux en refusant de

vous appartenir.

--C'eût été, en effet, le malheur de ma vie. Mais vous avez été bonne et

loyale; votre parole, librement donnée, vous l'avez courageusement tenue.

--N'est-ce pas? J'ai souffert les reproches, la colère, la haine de mon

père. J'ai laissé abreuver de mépris un homme dont le nom, parce que je

l'ai porté, est devenu ridicule. Enfin, j'ai inscrit le nom de d'Estrées

parmi ceux que le peuple ne prononce jamais sans un sourire insultant.

--Ma mie, vous dominez l'insulte.

--Inutile de me consoler, sire. J'avais pris mon parti de tous ces

malheurs. Être l'amie, la confidente, la compagne de mon roi; adoucir ses

peines, ses souffrances par mon sourire, par ma constante vigilance à lui

plaire; faire du bien pour répondre au mal qu'on me faisait, tel était le

rôle que je m'étais tracé, avec la volonté inébranlable de n'y point

faillir.

--Mais pourquoi tous ces discours, Gabrielle?

--Qu'il me soit permis de faire un peu mon éloge, continua la jeune femme

dont le front s'éclaircit sous un rayon moins sombre. Rien ne plaide pour

moi que moi-même.

--Je ne vous comprends pas.

--Vous allez comprendre, sire; et d'abord, avant que j'aborde le sujet

principal, laissez-moi vous faire remarquer que je ne m'irrite pas, que je

ne récrimine pas. On m'a bien dit que votre abjuration, dont j'attribuais

l'initiative à mon faible mérite, avait été résolue par vous avant que je

vous la demandasse; que, par conséquent, en me livrant à vous comme rançon

de ce sacrifice, j'avais été dupe. Mais être dupe de son coeur, c'est un

titre de gloire; je ne vous ai jamais inquiété à cet égard. Mes yeux vous

sont restés riants et caressants, mon humeur ne vous a point contrarié, ma

compagnie fut toujours affable et douce, n'est-ce pas, sire?

--Hélas! hélas! vous m'effrayez avec cette mélancolie s'écria le roi, que

l'allusion faite à sa supercherie de l'abjuration avait ému comme un

reproche de conscience. Vous ne dites tout cela que pour en venir à un

reproche plus sérieux.

-Oui, sire, et le voici. Malgré tout mon espoir de conserver votre

affection par ma bonne conduite, il faut que je vous perde. Vous me

trompez.

--Moi!

--Et c'est mal. Je n'ai ni défiance ni jalousie. Je crois ce que vous me

dites. Comme un chien fidèle je puise chacun de mes sentiments dans vos

yeux; triste quand vous souffrez, joyeuse quand vous souriez, toute et

toujours à vous, j'avais droit de réclamer une affection réciproque.

--Tout mon amour vous appartient, Gabrielle, dit Henri le coeur plein

d'angoisses.

--Non, sire!

--Je vous jure....

--Inutile. Le roi ne doit pas s'abaisser à mentir. Je suis la très humble

servante de Votre Majesté, seule je dois souffrir des nuages qui s'élèvent

dans notre ciel. Le roi fait selon sa volonté, selon son goût. Ses caprices

doivent être sacrés pour tout le monde, pour moi toute la première. Je

connais trop mes devoirs pour oser adresser un reproche à mon maître, et

Dieu m'est témoin que mes lèvres ne dissimulent rien de ce qui se passe en

mon coeur.

--Mais d'où vous vient cette fatale idée?

--La vérité n'est pas une idée, sire.

--Voyons cette vérité, du moins, examinons-la bien tous deux.

--Puisque vous me faites cette grâce, volontiers. Hier, sire, Votre Majesté

s'est retirée chez elle de bonne heure?

--Mais, oui... vous avez vu.

--Et s'est mise au lit?

--Immédiatement.

--Seulement vous vous êtes relevé vite, car une heure après Votre Majesté

sortit du Louvre.

Le roi était sur les épines.

--Qui dit cela? murmura-t-il.

--Votre Majesté avait rendez-vous hors du Louvre, chez Zamet.

--Marquise....

--Où vous vous êtes rendu fidèlement... Oh! sire, ne niez pas, je vous en

supplie!

--Il faut tout vous dire. Oui, j'avais à entretenir Zamet de diverses

affaires.

--Votre Majesté est un coeur d'or; elle daigne me ménager encore, pauvre

femme, et je ne sens que plus vivement le chagrin d'avoir perdu ce coeur

généreux.

--Vous n'avez rien perdu, ma douce Gabrielle.

--Votre Majesté allait trouver chez Zamet une femme....

--Qui pourrait dire?...

--Votre Majesté, au lieu de sortir de chez Zamet, s'est glissée furtivement

par une maison voisine....

--On m'espionne donc! s'écria Henri, blessé d'être convaincu.

--A Dieu ne plaise! murmura Gabrielle. Mais est-ce la vérité?

--Qui vous l'a rapportée, madame?

--Oh! une personne bien instruite.

--Une seule a pu savoir....

--C'est celle-là, dit Gabrielle qui pour rien au monde n'eût avoué qu'elle

avait guetté elle-même.

--Un jeune homme, n'est-ce pas? dit Henri avec une sourde colère.

--Mettons que c'est un jeune homme, interrompit Gabrielle, désireuse de

couper court aux explications qui la gênaient.

--C'est une trahison infâme, murmura le roi.

--Sire, la trahison, c'est vous qui vous en êtes rendu coupable envers moi,

qui ne le méritais pas. Vous avez brisé mon coeur, d'où la confiance et la

tendresse débordaient à votre seule pensée. Vous avez fait plus que de me

tromper, sire, vous avez détruit à jamais le repos de ma vie. Que dis-je?

Ma conscience n'est plus tranquille.

--Comment, dit le roi éperdu de gêne, de colère, de douleur, votre

conscience?

--Oui; forcé de vous cacher pour me tromper, comme si je vous épiais, vous

vous échappez furtivement du Louvre, vous courez seul, sans défense, ce

sombre Paris où respirent tant d'ennemis acharnés à votre perte, tant

d'assassins! Votre vie en danger, sire, pour moi, parce que vous avez

besoin de vous dérober à ma surveillance! Votre précieuse vie mise à la

portée du premier bandit qui, pour arracher une bourse, ouvrirait le coeur

du roi, ce coeur par lequel respire toute la France!

En disant ces mots, Gabrielle, vraie dans sa douleur, se répandit en larmes

et en sanglots déchirants, et se renversa presque mourante sur les coussins

de son fauteuil.

--Ah! misérable délateur, grommela le roi, je reconnais jusqu'à ses

expressions! Gabrielle, ma vie, mon âme, reviens à toi! Pardonne!

La jeune femme, oppressée, ne pouvait parler.

Le roi s'agenouilla, l'enlaça de ses bras, réchauffa de baisers brûlants

ses mains tremblantes de fièvre.

--Veux-tu que je meure de regret, de honte? dit-il. Je m'accuse; je te

demande pardon. Un sot orgueil m'a emporté. Je suis un fol, un lâche coeur.

Tout me prend: un oeil qui supplie, un sourire qui promet. J'ai une

mesquine vanité: je fais le jeune homme. Oh! mais si tu savais le fond de

mon coeur! si tu savais comme je t'aime! Est-il un ange plus doux que toi,

plus riant, plus digne de tout mon amour! Tu le possèdes sans partage,

crois-moi. Mon imagination s'est égarée peut-être, mais je te jure que ce

tendre coeur n'a pas même été effleuré. Gabrielle! ma vie! reviens à toi!

écoute-moi!

--Oh! sire, que de bontés. Mais le coup m'a trop profondément atteinte.

--Tu oublieras, j'ai oublié moi-même.

--La blessure ne guérira pas.

--Ce n'est pas possible: je n'ai pas même été coupable d'intention. Parti

étourdiment, sans but, courant après un caprice, je ne pourrais me

reprocher une seule pensée mauvaise contre vous.

--Écoutez, sire, une femme autre que moi vous remercierait et vous dirait

qu'elle vous croit et vous pardonne, mais je suis trop vraie pour cacher

mon inconsolable douleur.

--Inconsolable?

--Oui, ce que vous dites avoir fait par caprice, sans but et sans

réflexion, c'est par nature que vous l'avez fait, sire, et un grand roi, si

occupé d'intérêts gigantesques, ne peut travailler à corriger sa nature.

D'ailleurs, je vous l'ai dit, vous êtes le maître, et rien ne doit entraver

sur terre l'exercice de vos volontés. Vous me promettriez aujourd'hui de

vous réformer, vous y essayeriez même, et demain, voyant combien le

sacrifice est au-dessus du gain, vous reprendriez le cours de ces

infidélités qui me tuent et vous exposent aux plus grands dangers.

--Que concluez-vous donc, Gabrielle, dit le roi très-agité de cette

persistance d'un esprit ordinairement sans obstination et sans rancune.

Vous voudriez me voir me corriger, indiquez-moi le moyen.

--Je l'ai trouvé, sire, répliqua la jeune femme avec l'accent d'un morne

désespoir, il faut laisser dans son ombre, dans son humble condition la

femme que vous n'aimez plus, il faut renoncer à toute gêne, partant à tout

mystère, il faut me quitter, sire.

--Parlez-vous sérieusement? articula Henri d'une voix tremblante.

--Vous devez voir ma résolution écrite sur mon triste visage, elle s'exhale

de mon coeur en sanglots.

--Tu veux me quitter?

--J'y suis résolue, et demain, sans bruit, sans pleurs, sans éclat, j'irai,

avec mon fils, me retirer à Monceaux en attendant que j'aie trouvé une

retraite inviolable.

Le roi atterré ne put trouver une parole. Il se promenait tout bouleversé

dans l'appartement.

--Vous ne m'aimiez pas? dit-il enfin.

--Je ne l'ai point prouvé, sire, murmura-t-elle.

--Une femme qui refuse même les assurances que je lui offre de ma fidélité!

--Qui a le coeur n'a pas besoin de garanties; qui demande des garanties se

défie; qui se défie n'aime pas. N'insistez plus, mon cher sire, rentrez

dans vos droits, reprenez votre liberté.

--Mais vous pleurez, Gabrielle.

--Vous ne voyez que la moitié de mes larmes.

En ce moment on entendit dans la chambre voisine les faibles cris du petit

César.

Gabrielle se leva chancelante comme pour aller consoler son fils. Mais

Henri la retint, courut plus vite qu'elle; il ouvrit la porte, et se

baissant vers le berceau où reposait frais et vermeil l'enfant de son

amour, il l'embrassa si tendrement que les pleurs lui vinrent aux yeux.

L'enfant étendit ses petites mains d'ange, qui caressèrent la barbe grise

du bon roi.

Devant ce spectacle touchant, Gratienne attendrie se détourna et cacha son

visage dans les rideaux.

Sully apparut au seuil de la chambre.

Henri se releva les yeux humides. Son coeur défaillit. Il revint à

Gabrielle qui, renversée, palpitante, étouffait convulsivement ses sanglots

sur un coussin.

--Pardonnez-vous? dit-il en lui tendant doucement la main.

--Vous voyez, Henri, répliqua-t-elle, j'y brise mon coeur sans pouvoir y

parvenir. Adieu!

--Adieu donc! balbutia le roi en suffoquant.

Sully fit un pas vers son prince, qui lui dit:

--Tu vois, Rosny, Gabrielle me quitte.

Et il sortit précipitamment, le visage inondé de larmes.

En traversant le vestibule, on entendit Henri répéter entre ses dents, avec

une colère exaltée:

--C'est ce jeune homme qui est cause de tout cela! le traître! le lâche! je

lui avais serré la main! Mais, Ventre-saint-gris! je me vengerai!...

Sully alla saluer Gabrielle, et suivit son maître.

XIV

BATAILLE GAGNÉE

Henriette était rentrée chez elle la rage dans le coeur. Pendant le chemin,

muette, concentrée, rudoyant M. d'Entragues, qui s'épuisait en

sollicitations avides, en lâches excuses, elle l'avait dominé par

l'ascendant de sa mauvaise nature. Depuis qu'elle avait deviné les ignobles

calculs du comte, elle n'éprouvait plus auprès de lui ni crainte ni

respect. Il était devenu pour elle un instrument, et comme l'instrument

avait mal obéi, mal servi en cette circonstance, elle le punissait.

Le misérable père baissa la tête, et accepta cette humiliation nouvelle.

Henriette se mit au lit; mais elle ne put dormir. Déjà cette enfant

connaissait l'insomnie du remords; il ne lui manquait plus que celle de

l'ambition déçue.

Elle recommanda soigneusement à sa camériste, fille dévouée comme il en

faut aux femmes d'intrigue, de lui apporter tout message, de quelque nature

qu'il fût sous quelque forme qu'il se présentât. Elle ne pouvait s'imaginer

que le roi, chevalier courtois, ne la dédommagerait pas de ce qu'elle avait

dû souffrir pour lui.

Elle s'estimait à un prix trop élevé pour ne pas attendre un regret ou une

espérance de Sa Majesté. Les rois sont puissants, ingénieux, soit par

eux-mêmes, soit par leurs serviteurs. Et la maison d'Entragues n'était pas

fermée pour un billet ou même pour une visite de quelque mandataire.

Mais, de toute la nuit, rien ne parut. Henriette en fut pour son insomnie,

qu'obscurcirent çà et là des rêves fugitifs, pareils à ces vapeurs

sinistres qui marchent détachées en tons livides sur le fond noir d'un ciel

d'orage.

Le lendemain, elle était encore au lit, quand son père entra dans sa

chambre. Il prit un siège et s'approcha du chevet d'Henriette. Son visage

avait perdu l'humilité de la veille. Sur son front, moins bas, on eût pu

distinguer quelque énergie semblable à un reflet de colère. A lui aussi, la

nuit avait porté conseil.

Henriette, qui s'était préparée à continuer le rôle de plaignante, comprit

qu'il fallait écouter avant de s'irriter. Elle écouta. M. d'Entragues

débuta par le ton solennel.

--Vous ne m'avez pas bien expliqué, dit-il, le but de votre visite chez M.

Zamet. L'horoscope est une invention plus ou moins adroite dont je ne suis

pas dupe. Car, pour avoir un horoscope, on n'a pas besoin, jeune fille, de

se compromettre par des allures équivoques, de courir les rues au risque

d'être insultée, de donner lieu à des scandales.

--Que fait-on, je vous prie? interrompit Henriette, blessée de ce ton

sévère.

--On fait ce que j'ai fait, mademoiselle, on écrit à M. Zamet qu'on le prie

d'envoyer sa devineresse au domicile de M. le comte d'Entragues, attendu

que ces sortes de femmes font payer leurs consultations, et que, lorsqu'on

paye, on a le droit d'attendre tranquillement chez soi.

--Vous avez écrit à M. Zamet? s'écria Henriette.

--Oui, mademoiselle.

--Pour faire venir Leonora?

--Oui. M. le comte d'Auvergne, votre frère, à qui j'ai raconté, en

tremblant, il est vrai, votre équipée, a jugé aussitôt, avec son tact

parfait, que tout cela produirait un bruit fâcheux pour votre réputation,

et, afin de perdre ce bruit dans un autre, il m'a engagé à convoquer chez

nous la devineresse, de sorte que peu de gens seront tentés de vous

reprocher ce qui se sera passé en présence de votre père et de votre frère.

--Qu'a dit ma mère? demanda Henriette.

--Madame votre mère ne sait rien, Dieu merci. J'ai prié M. votre frère de

se rendre au Louvre par la même occasion, et d'y recueillir, tant de la

part des courtisans que de celle du roi, les bruits et les impressions de

la nuit. Ainsi, votre faute sera palliée, et vous ne demeurerez plus

coupable qu'envers moi d'un manque de confiance qui, réitéré, pourrait vous

perdre à jamais. Une jeune fille, si heureusement douée qu'elle puisse

être, n'a point la maturité dans ses desseins, la précision dans ses plans

et combinaisons. Elle court aveuglément là où reluit son but, but frivole

et trompeur le plus souvent. Tandis que si elle acceptait les conseils, les

idées d'un guide, rien de ce qu'elle entreprend n'échouerait.

Cette abominable morale, débitée sérieusement, n'était pas perdue pour la

jeune fille. Elle sentait bien que le père Entragues cherchait à reprendre

sur elle l'autorité de la direction; mais elle comprenait sa propre

faiblesse, son insuffisance en des démarches difficiles; et d'ailleurs elle

ne voulait pas repousser une composition qui lui assurait un allié pour son

plan de campagne.

--Je suis loin, dit-elle, de refuser vos conseils, monsieur; mais vous ne

me les avez pas offerts. C'est vous qui avez manqué de confiance envers

moi; on m'a inspiré dans votre maison un violent amour pour quelqu'un, et

des espérances... Puis on m'abandonne à moi-même.

--Le chemin où vous marchez, où nous marchons, est semé d'obstacles et de

périls. La personne que vous aimez n'est pas libre, c'est de sa volonté

qu'elle n'est pas libre. Obstacle! En vous obstinant, vous risquez de

rencontrer des rivalités qui vous perdraient. Danger!

--Oh! murmura la jeune orgueilleuse avec un sourire de dédain, ces

obstacles, ces dangers sont bien peu de chose, tout au plus

effrayeraient-ils des coeurs pusillanimes. Mais moi!... La personne en

question n'est pas libre, dites-vous? Mais c'est parce qu'on l'a

confisquée. Cette personne se laissera toujours prendre par quiconque

osera. Osons. Quant aux rivalités, permettez-moi de sourire encore. Si

mince que soit ma valeur personnelle, je m'en connais une cependant. C'est

une question de préférence, la préférence résulte nécessairement d'une

comparaison. J'allais obtenir cette comparaison quand vous m'avez

interrompue. J'allais essayer si l'esprit, le feu des reparties, la

véhémence de passion, secondés par quelques avantages physiques, peuvent

combattre avec avantage la torpeur, la langueur, la douceur, soutenues par

une certaine beauté, que les uns appellent blonde, les autres dorée, et que

moi j'appelle fade. Quelque chose me dit que j'allais faire partager mon

opinion _à la personne_ dont il s'agit, lorsque mon prétendu allié a chargé

sur moi et a tout mis en déroute. Et l'on dit maintenant que je manque de

maturité, je m'en pique; de combinaison, je le nie.

--Cela, dit froidement M. d'Entragues, nous ramène tout droit à

l'explication de ce qui s'est passé hier. Comme je ne veux pas non plus

être accusé par vous d'une faute, comme cette faute je ne l'eusse pas

commise, comme il m'était facile, voulant vous surveiller et vous empêcher

de tomber en quelque piège, comme il m'était facile, dis-je, de vous

guetter sous le masque, de suivre vos entretiens et chacune de vos

démarches, si j'ai crié, forcé les portes et fait esclandre, j'avais ma

raison et la voici:

En disants ces mots, le comte d'Entragues jeta sur le lit de sa fille une

lettre que celle-ci se mit à parcourir avidement.

«Monsieur, disait ce billet, votre fille Henriette est sortie du logis.

Elle est allée chez M. Zamet à un rendez-vous du roi. Peut-être a-t-elle

envie d'illustrer votre famille par une royauté pareille à celle de sa

mère. Peut-être fermez-vous les yeux sur ce noble dessein. Mais j'ai moins

d'indulgence et vous déclare que si vous n'allez de ce pas la retirer du

gouffre, je signalerai votre complaisance à toute la cour; faites du bruit,

sinon j'en vais faire.»

»UN AMI.»

Henriette atterrée, rejeta la lettre.

--Veuillez me dire ce que vous eussiez fait, dit le père.

--Quel est l'infâme délateur qui me poursuit ainsi? s'écria-t-elle.

--Ne pas faire ce que j'ai fait, reprit M. d'Entragues, c'était nous

déshonorer. L'avouez-vous?

--Oh! rugit Henriette, en reprenant le papier maudit, quelle est cette

écriture?

Cependant, la porte s'était ouverte, et Marie Touchet, déjà plâtrée,

vermillonnée et zébrée des nuances de la jeunesse, s'approchait

majestueusement du lit de sa fille.

A son aspect, M. d'Entragues se leva; Henriette voulut cacher la lettre.

Mais sa mère l'arrêtant d'un geste:

--Je sais tout, dit-elle avec placidité. Mon fils m'a raconté l'événement.

--Et vous connaissez cette lettre aussi? demanda Henriette avec un regard

d'intelligence qui sollicitait de sa complice un plus attentif examen.

--La lettre aussi, ma fille. M. d'Auvergne avant de se rendre chez le roi,

m'a consultée, selon son habitude, sur le parti qu'il fallait prendre.

--Et, qu'avez-vous arrêté, demanda M. d'Entragues, à qui cette solennelle

assurance imposait toujours malgré lui, car cette lettre émane d'un ennemi,

elle semblerait indiquer une vengeance. J'y devine comme la suite de

quelque intrigue.

Henriette pâlit. Marie Touchet interrompit son époux.

--Vous jugez sainement, dit-elle, c'est un ennemi, c'est une vengeance,

voilà pourquoi M. le comte d'Auvergne a dû ce matin même aller rendre

visite à la personne.

--A qui, madame?

--Cela est simple à deviner. Cherche à qui il importe, dit l'axiome. A qui

importe-t-il de garder la personne du roi?

--La marquise de Monceaux! s'écria M. d'Entragues.

--Précisément.

--Vous avez raison, je n'y avais pas songé.

--C'est vrai, murmura Henriette, trompée elle-même au calme de sa mère,

oui, elle seule a intérêt à m'éloigner.

--Sait-elle....

--Elle sait tout.

--Elle avait donc des soupçons?

--Demandez à Henriette de quel visage farouche elle nous accueillit dans

cette rencontre aux Génovéfains.

--Lorsqu'elle força le roi à refuser notre hospitalité, ajouta Henriette.

--C'est possible, dit le comte. Elle a des espions. Voilà qui serait

sérieux.

--C'est pour cela que j'ai envoyé mon fils près d'elle; il verra le roi en

même temps, et nous rapportera les impressions des deux parties. N'ai-je

pas raison?

M. d'Entragues approuva sans réserve.

--Le comte d'Auvergne, dit Marie Touchet, m'a aussi instruite du désir que

vous aviez eu de mander ici la devineresse. J'approuve. Recevez-la

vous-même. Vous entendez l'italien, je crois, Henriette?

--Vous me l'avez appris, madame.

--Veuillez, comte, dès que cette Italienne arrivera, l'envoyer à ma fille,

en ma présence, et que nos gens voient bien que nous n'en faisons pas

mystère. Et puis, s'il venait quelque messager de la part de mon fils,

qu'on me prévienne et qu'on l'introduise.

Le complaisant époux salua, et sortit.

A peine fut-il dehors que Marie Touchet, perdant un peu de sa gravité, alla

s'assurer que nul n'écoutait aux portes. Puis, revenant près du chevet

d'Henriette.

--Vous n'êtes pas dupe, j'imagine, dit-elle tout bas, de ce que j'ai assuré

à votre père?

Henriette la regarda avec des yeux effarés.

--Vous ne supposez pas, continua Marie Touchet, que cette lettre vienne de

Gabrielle d'Estrées?

--Et de qui viendrait-elle? murmura Henriette.

--Elle est terrible cette lettre, mademoiselle.

--Certes... ma mère.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 12 / 23 段