femmes dont l'une, enveloppée de fourrures, s'appuyait dans les bras de
l'autre. Elles se préparaient à reconnaître la localité déserte où on les
avait conduites, lorsqu'un homme de haute taille, svelte, à la démarche
hardie, accourut rapidement du bout de la rue et vint, sans hésitation,
entr'ouvrir les rideaux de la litière. Il y mit si peu de politesse et de
ménagement que les deux femmes ne purent retenir un faible cri.
--Qui êtes-vous? que voulez-vous? demanda l'une d'un ton de voix mal
assurée.
--Je suis, madame la marquise, celui qui vous a donné l'avis à la suite
duquel vous êtes venue ici, et si je me permets de vous aborder ainsi c'est
pour achever mon oeuvre. Assurément ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire
n'était pas complet et a pu vous paraître obscur.
--En effet, répliqua celle des deux femmes que l'inconnu avait appelée
marquise, j'ai mal compris....
--Et cependant vous êtes venue.
--Votre lettre me disait de me rendre rue de la Cerisaie pour une
importante affaire concernant le roi....
--Le roi qui trompe la marquise de Monceaux, oui, madame.
--Et vous vous engagiez à le prouver.
--C'est aisé: puisque vous avez bien voulu venir, vous verrez de vos
propres yeux.
Il y eut dans la litière un soupir, accompagné d'un geste désespéré.
--Expliquez-vous, murmura une voix émue; mais d'abord quel est votre but?
--Oh! madame, je pourrais vous dire que c'est votre intérêt personnel. Mais
je ne mens pas: c'est dans mon intérêt à moi que j'agis, et comme je vous
sers en même temps, j'ai pensé que vous me viendriez en aide.
--Où tend votre intérêt, monsieur? n'est-ce pas à quelque machination
contre la personne sacrée de Sa Majesté? Je vous avertis qu'en me
déterminant à venir ici, j'ai prévenu main-forte, et je n'aurais qu'à
appeler....
--Inutile, madame! je n'entreprendrai pas contre la vie du roi, dit
amèrement l'inconnu; je ne m'occupe que d'une chose, je ne tends qu'à un
but: empêcher une certaine dame, que j'aime, de succomber à la tentation de
remplacer Mme la marquise de Monceaux.
--Le roi y pense donc?
--Vous allez vous en convaincre, madame, Le roi a soupé chez la marquise
après la cérémonie, n'est-ce pas?
--Ou plutôt il a feint de souper. Je me souviens qu'il n'a touché à rien
que des lèvres.
--Il se réservait pour un autre souper, sans doute.
--Le roi a voulu s'aller coucher aussitôt après le repas, fatigué,
disait-il. Et quand j'ai voulu pénétrer chez lui, on m'a refusé la porte.
--Sa Majesté avait un rendez-vous chez M. Zamet ce soir. Là on soupera, là
on aura bon appétit; là on ne se rappellera plus la fatigue.
--Chez Zamet!...
--Soulevez-vous dans votre litière, madame, et voyez au loin, à travers ces
jardins, les fenêtres enflammées de l'hôtel de la rue Lesdiguières;
entendez même les flûtes et les violes du concert.
--Le roi viendrait là!...
--Le roi vient d'y arriver, madame. Il est entré masqué, avec un seul
gentilhomme; mais je l'ai aussi bien reconnu que j'ai reconnu à son entrée
la femme pour laquelle il vient chez Zamet. Cependant elle aussi a pris le
masque.
--Le nom de cette femme, monsieur?
--C'est mon secret, pardon, dit assez rudement l'inconnu. Que la marquise
de Monceaux se conserve le roi, je le veux bien, mais je ne veux pas
qu'elle perde cette femme.
--Hélas! monsieur, si la marquise était plus prompte à la défense, si elle
savait haïr et se venger, on la ménagerait plus qu'on ne fait tous les
jours. Mais, puisque vous refusez de me nommer la complice du roi, il
suffit. En attendant, le roi est au milieu de cette fête avec celle que
vous teniez tant à éloigner de lui. Singulier plan que vous avez adopté,
monsieur. Il eût été plus simple d'empêcher cette femme d'entrer.
--Je suis arrivé trop tard. Mais la fête sera troublée, madame, je vous en
réponds.
--Comment cela? s'écria la jeune femme avec inquiétude; il n'arrivera rien
au roi, je suppose.
--Il n'arrivera au roi que le désagrément d'être surpris au rendez-vous. Il
craindra un éclat public. Il craindra que le scandale n'arrive jusqu'à
vous, il fuira. C'est alors que vous le verrez sortir et pourrez le
convaincre d'infidélité.
--Il faut alors me placer en face de l'hôtel de Zamet.
--Rue de Lesdiguières? à l'entrée commune? là où les chevaux, les laquais
et les gens de toute sorte abondent en ce moment? là où vous pourriez être
reconnue? Non, non, madame; d'ailleurs, ce n'est pas par là que le roi
sortira.
--Pourquoi?
--Parce qu'il y a deux autres issues. D'abord une porte dérobée de l'hôtel
Zamet. C'est moi qui m'y placerai pour que la dame en question ne s'échappe
point par là et n'aille, on ne sait où, retrouver Sa Majesté.
--Quelle est la troisième issue?
--Vous y êtes, madame; c'est la porte de cette belle maison neuve dont vous
ne connaissez peut-être pas bien la destination.
--Non, quelle est-elle?
--Le bruit court que c'est une fondation du roi pour assurer le secret de
ses infidélités.
--Mon Dieu!
--Et en effet, jusqu'à ce jour on n'a pu encore connaître le propriétaire
de ce palais, dont la dépense et la beauté sont tout à fait royales.
--Je comprends: le voisinage de Zamet est le prétexte.
--Précisément; et de chez Zamet, par quelque passage, on va dans la maison
nouvelle. Sortir par là est chose facile. Le roi sortira par là. Mais vous
en garderez la porte, et, malgré leur masque, vous reconnaîtrez bien ceux
qui sortiront.
--Certes!
--Maintenant, la cachette est éventée; engagez Mme de Monceaux à veiller
sur son bien.
--J'empêcherai le roi de s'exposer à des dangers mortels pour un bénéfice
douteux.
--Ah! le bénéfice est nul! dit l'inconnu avec une sorte de rage injurieuse
pour la femme à laquelle il faisait allusion, car le roi trompe une belle
et bonne maîtresse pour.... Mais adieu, madame; veillez de votre côté, je
retourne à mon poste.
--Il faut que je vous remercie, monsieur.
--Ce que je fais n'en vaut pas la peine, répliqua l'inconnu avec une ironie
sauvage, car je vous déchire le coeur; mais le mien est en lambeaux.
Cependant, si vous êtes jalouse, vous allez pouvoir savourer à longs traits
cet affreux bonheur qui consiste à surprendre la personne qu'on aime en
flagrant délit de trahison. Adieu, madame.
En parlant ainsi, ce singulier personnage s'enfuit avec l'agilité d'un cerf
poursuivi, et disparut dans la courbure de la rue.
--Madame, madame, du courage, murmura l'autre femme en serrant sur son
coeur la marquise tremblante.
--Toute ma vie est perdue, répondit celle-ci. Mais j'aurai du courage,
Gratienne. Voyons, de l'endroit où nous sommes, nous plongeons obliquement
dans cette rue. Ma vue est troublée par le froid.
--Et par les larmes, chère maîtresse.
--Enfin, je vois confusément. Il faut nous rapprocher.
--Et si le roi nous apercevait! S'il se savait épié par vous, il ne vous le
pardonnerait pas! Quel éclat! sans compter les risées de vos ennemis.
--J'ai des ennemis, c'est vrai; et d'ailleurs, il ne faut pas donner au roi
la satisfaction de me voir jalouse.... C'est pour moi seule cette
satisfaction, interrompit la pauvre femme avec un rire fiévreux; il faut
que je voie et ne sois pas vue. Comment faire?
--Me permettez-vous de vous donner un moyen?
--Oui, Gratienne.
--Retournez chez vous, chère maîtresse, couchez-vous, calmez-vous, et vous
me croirez bien si je vous dis que j'ai vu ou que je n'ai pas vu sortir le
roi.
--Non, Gratienne, je ne te croirai pas, parce que je connais ton coeur. Et
la réponse que tu me rapporterais de peur de m'affliger, je la sais
d'avance.
--Je vous promets....
--Non, te dis-je, je verrai de mes yeux! Et ce mortel bonheur, comme disait
cet homme, je le boirai jusqu'à la dernière goutte!
--Alors, je chercherai une autre idée. Vous ne pouvez, dans votre état de
convalescence, rester exposée au froid. Qui sait combien de temps vous
allez attendre!
--J'attendrai s'il le faut jusqu'à la mort.
--Quel mot! Laissez-moi descendre; je vois de la lumière dans le pavillon.
Laissez-moi, vous dis-je; j'ai trouvé le moyen.
Elle s'élança légèrement hors de la litière et courut à la porte demeurée
entr'ouverte, parce que le gardien attendait pour refermer, le retour du
carrosse. Elle se glissa comme une belette par l'étroite ouverture.
Quelques minutes après, elle accourait vers la litière.
--Venez, dit-elle, madame; tout est arrangé.
--Quoi?
--J'ai parlé au gardien de cette maison. Je lui ai annoncé une dame
effrayée par des voleurs, qui voulait reprendre connaissance près du feu,
et surtout n'être pas vue.
--Mais....
--Mais, du coin de ce feu, vous verrez sortir ou entrer tout le monde, car
la porte touche au pavillon de ce gardien.
--Allons! dit la marquise qui à son tour pénétra dans la maison, il me
verra peut-être, mais moi aussi je le verrai!
L'inconnu n'avait pas menti. C'était bien le roi, qui, sorti du Louvre
quand chacun le croyait couché, s'était acheminé vers l'hôtel de Zamet.
Henri avait le coeur troublé comme un malfaiteur! Son escapade
l'embarrassait. Le plus tendre et le plus infidèle des amants, il passait
son temps à défaire à coups d'épingle les grands bonheurs de sa vie.
Quelque chose de nouveau s'offrait à lui, des yeux noirs après des yeux
bleus, un esprit de démon après une âme d'ange, il croyait avoir tout sauvé
en n'emportant que son cerveau et en laissant son coeur à la maison.
--D'ailleurs, se disait-il, c'est une heure, c'est une moitié de nuit,
c'est quelque gai refrain entre deux baisers folâtres, et tout s'éteindra
avec la flamme des bougies de Zamet.
Ce Zamet, quel brave compère! toujours au guet pour distraire son prince.
Riche d'imagination plus encore que d'écus, il me rend la royauté amusante.
Chacun me croit au lit, dormant; ce Zamet va me faire rire. Demain matin,
en me réveillant au Louvre, sous mon dais royal, je croirai avoir fait un
charmant rêve.... Et puis après, comme j'aimerai ma douce Gabrielle!
C'est dans de telles dispositions que le roi entra par la porte où
l'attendait Zamet, qui lui dit à l'oreille:
--Elle est venue, elle est seule.
Il y avait fête chez Zamet le Florentin. Les danseurs, choisis et peu
nombreux, s'escrimaient dans la grande salle à essayer des danses
nouvelles. Quelques joueurs s'étaient attablés en un coin. Le masque
couvrait la plupart des visages. Quand le roi fit son entrée, masqué aussi,
nul ne bougea et ne sentit la présence du maître.
Henri n'était pas un danseur vaillant. Il n'aimait le jeu que pour gagner.
Ces deux passe-temps ne lui agréant pas, Henri promena autour de lui des
regards découragés. Zamet, qui s'en aperçut, songea bien vite à lui en
procurer un troisième.
Une femme masquée, enveloppée dans les fines draperies d'un voile oriental,
était assise à l'écart, en face du roi, qui admirait déjà les riches
contours de sa taille, sa cambrure hardie, la blancheur de ses épaules, sur
lesquelles s'attachait un cou d'ivoire.
Zamet, en passant dans la salle, fit un signe imperceptible à cette femme,
pour lui désigner le roi.
Elle se leva, lente et souple. Ses yeux lançaient deux rayons de flamme par
les trous du masque. Sa robe, avant de retomber sur ses pieds délicats,
laissa voir la cheville d'une jambe de nymphe.
Cette femme vint au roi et le regardant en face avec une fixité qui
fascinait.
--Voilà, dit-elle d'une vois assourdie par le bruit des musiques; voilà, si
je ne me trompe, un cavalier qui s'ennuie.
--C'est vrai, répliqua le roi, mais je sens que l'ennui s'éloigne à mesure
que vous approchez.
--Un cavalier, poursuivit l'inconnue avec une légère ironie, qui sans doute
est las de la perfection.
--Hélas! dit Henri, un peu lâchement, existe-t-elle cette perfection dont
vous parlez?
--Ce n'est pas à moi de répondre.
--Cependant, vous le pourriez, plus que personne.
--Je n'ai qu'un mérite, c'est de bien vouloir ce que je veux. Si je prends
le bras de quelqu'un, je le tiens ferme; si je prends son esprit, je le
garde.
--Mais son coeur?
--Ne parlons pas de cela. On saisit un bras, on captive un esprit, mais le
coeur, où est-ce?
--Le coeur, dit Henri en abaissant son regard brûlant, doit être sous ces
noeuds de rubans brodés d'or que je vois frissonner à votre côté gauche; le
satin s'agite: c'est qu'au-dessous bat quelque chose. Appelons cela le
coeur.
L'inconnue, troublée par cette galante attaque, baissa la tête, et les
noeuds de ruban palpitèrent plus fort que jamais.
--Vous m'avez défié continua le roi. Voici mon bras. Quant à mon esprit, il
vous écoute.
--Je prends donc votre bras, s'écria l'inconnue avec une sorte de triomphe.
Cela d'abord. Et, pour causer plus librement, quittons, si vous voulez
bien, cette salle pour la galerie des fleurs qui y aboutit. Je crois que
j'ai à dire à mon cavalier beaucoup de choses qui l'intéresseront.
--Puissiez-vous ne pas mentir!
Ils entrèrent dans cette galerie à peine foulée par de rares promeneurs.
--Mais d'abord, interrompit cette femme étrange avec un regard qui fit
courir le frisson dans les veines de Henri, comment convient-il que je lui
parle à ce cavalier inconnu? l'appellerai-je monsieur? Il rirait.
--Mais non, je ne rirai pas.
--Si je l'appelle sire, je n'oserai plus être franche.
--Il paraît que je suis reconnu, dit le roi. Eh bien, soit. D'ailleurs je
vous connais aussi. Supprimons les qualités et en même temps l'artifice.
Sous le masque, mademoiselle, on se doit la vérité.
--Je devrais me jeter aux pieds du roi pour le remercier de la faveur qu'il
m'accorde.
--Si nous étions assez seuls, mademoiselle, c'est moi qui me jetterais aux
vôtres. Seulement, au lieu de remercier, je demanderais.
--Sire, avant toute chose, pourquoi me haïssiez-vous? Quelqu'un m'avait
donc nui près de Votre Majesté?
--Mais, dit le roi embarrassé, je vous assure....
--Oh! vous me haïssiez. Vous affectiez de détourner de moi vos regards.
Cette rigueur durerait encore si quelqu'un, à qui j'avais fait confidence
de mon chagrin, si M. Zamet n'eût charitablement raconté à Votre Majesté
quo sa cruauté injuste me faisait mourir.
--Mademoiselle, j'aurais dû remarquer tant de grâces.
--Oh! ce n'est pas cela qu'il fallait remarquer, s'écria vivement la femme
masquée, c'était mon profond respect et mon ardent désir de complaire à mon
prince. Cependant vous m'avez refusé toute occasion de vous les déclarer.
--Si cela était, répliqua Henri, tournant habilement cette position
délicate, je ne mériterais point de pardon. Mais cela n'est pas. On
comptait la maison d Entragues parmi les alliés de la Ligue, et vous savez
qu'aujourd'hui il n'y a plus de Ligue, même dans mon souvenir.
--Oh! sire, ce n'est pas un pardon que je demande, c'est bien plus que
cela, vous êtes tenu d'aimer vos fidèles, sire!
--Vraiment, s'écria le roi, subissant la brûlante influence de ce contact
de plus en plus familier, vous voulez que je vous croie une amie? vous
pensiez au roi Henri?
--J'en rêvais! et c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, car j'ai
ouvert mon coeur. Pour venir ici, j'ai bravé les plus grands dangers.
Vienne maintenant une séparation douloureuse, vienne le bannissement, que
Votre Majesté ne manquera pas de m'imposer....
--Moi! je vous bannirais!
--Sinon vous, du moins mes ennemis. Vienne, dis-je, mon éternel exil,
j'emporte un souvenir qui changera toutes mes heures en fêtes et en
triomphes.
--Oh! mais je n'exilerai point ce charmant esprit, ces yeux divins, ce
tendre coeur.
--J'ai donc un coeur, moi? Ah! c'est vrai, sire, voilà la première fois que
je le sens!
Elle s'était appuyée sur Henri, le dévorant avec ses yeux de flamme. Les
parfums de cette éclatante beauté commençaient à enivrer le roi qui, sans
s'en apercevoir, avait franchi le seuil de la galerie pour trouver plus de
solitude.
Soudain Zamet accourut, troublé, tremblant.
--M. d'Entragues! s'écria-t-il du ton qu'il aurait pris pour dire: Sauve
qui peut!
--Mon père!... murmura la jeune fille en se serrant près du roi au lieu de
s'enfuir.
Mais Henri se dégageant:
--Oh! oh! dit-il, que vient-il faire?
--Il demande sa fille, il prétend savoir qu'elle est ici. Il s'irrite.
--On m'a trahie, s'écria Henriette; mais le roi est là pour me défendre.
--Moi! balbutia Henri avec un soubresaut de frayeur.
--Le roi est le maître, continua l'arrogante fille, et suffira à me
protéger.
--Le roi ne se heurte jamais à l'autorité des pères de famille, répliqua
Henri. Un père!... du bruit!... Eh! mademoiselle, cachez-vous au moins pour
éviter le premier choc.
Henriette ne bougeait pas; elle semblait provoquer l'orage.
--Ah! compère, dit Henri bas au Florentin, ces gens-là veulent un
esclandre, par où puis-je me dérober?
--Sire! dit encore Henriette qui voyait échapper sa proie, ne m'abandonnez
point à la colère de M. d'Entragues.
--Mademoiselle, devant des Espagnols on resterait, mais devant un père qui
crie, adieu.
--Par le jardin, sire, dit Zamet en dirigeant les premiers pas du roi.
Henri disparut.
Cependant on entendait la voix de M. d'Entragues dans les vestibules; et
Zamet, d'un seul coup frappé sur le plancher, avait fait monter une cloison
qui tout à coup sépara la galerie de la salle. Lumières, musique, danseurs,
jeux, tout disparut et s'éteignit comme touché par une fée. Henriette resta
seule, désespérée, humiliée, sur un banc, dans une pénombre lugubre.
--Je me suis en vain perdue, dit-elle en arrachant son masque, et je ne
pourrai dire ce qui m'amène ici.
Zamet au lieu de répondre, ouvrit une porte dans la tapisserie, et montra
Henriette à une jeune femme au teint pâle, aux yeux noirs, à laquelle il
adressa quelques mots en italien. Cette femme s'assit près d'Henriette sans
dire une syllabe.
On vit alors apparaître le père Entragues, échevelé, majestueux, se drapant
dans son rôle de père. Il s'arrêta au seuil de la chambre, aperçut sa
fille, et, quand il ne vit pas près d'elle ce qu'il y comptait trouver, son
visage exprima le plus naïf désappointement.
Déjà sa bouche s'ouvrait pour crier: où est le roi?... Mais une lueur de
bon sens, un reste de pudeur se firent jour dans son esprit troublé par
d'ignobles ambitions; il se contenta de croiser les bras d'une façon
tragique et de demander avec solennité:
--Que faites-vous ici, mademoiselle, quand on vous cherche chez votre mère?
Elle ne répondit rien.
--C'est à M. Zamet que je serai forcé de demander raison, ajouta M.
d'Entragues, poussé dans ses derniers retranchements.
--Monsieur, répliqua celui-ci, j'ai soixante ans, et ne puis vous inspirer
de soupçons pour mon compte. Me demandez-vous sérieusement ce que
mademoiselle est venue faire ici?
--Il le faut bien, balbutia le père.
--Alors, monsieur, je répondrai que j'ignorais absolument la présence de
mademoiselle. Mes convives sont venus masqués, et mademoiselle n'était pas
du nombre de mes convives; je ne l'eusse jamais devinée si elle n'avait pas
quitté son masque.
--Dans quel but est-elle venue ici?
--Interrogez-la elle-même. Mais c'est une peine superflue quand vous voyez
près d'elle Leonora.
--Qu'est-ce que Leonora?
--La célèbre devineresse italienne qui prédit l'avenir à toutes les dames
de la cour.
Leonora froidement étalait des tarots sur la table, et de ses yeux hardis
semblait rallumer le courage et la vie sur les traits pâles d'Henriette.
Celle-ci saisit le prétexte. Elle était sauvée.
--En effet, murmura-t-elle, je désirais avoir mon horoscope.
M. d'Entragues aussi se contenta du prétexte. Il se fût contenté à moins.
--A la bonne heure, dit-il en regardant autour de lui avec un soupir
étouffé; mais pour satisfaire un caprice innocent, vous ne deviez pas
craindre de prévenir votre père. Je ne vous eusse pas privée de cet
horoscope.
--C'eût été bien dommage, dit Zamet en montrant au complaisant seigneur
l'assemblage des cartes groupées par l'astucieuse Italienne, car il annonce
pour mademoiselle une prodigieuse fortune.
--Laquelle?
--Ce seigneur demande quelle fortune est réservée à sa fille, dit Zamet à
Leonora,
--Couronne! dit la Galigaï impassible comme une sibylle sur son trépied.
Sur ce mot magique, elle rentra chez elle par la porte secrète. M.
d'Entragues emmena sa fille en lui disant tout bas:
--Avouez au moins que le roi est venu ici et qu'il vous a parlé.
--Bah! répliqua Henriette avec une sourde fureur, avec une ironie farouche,
peut-être le roi était-il occupé à placer la couronne sur ma tête; mais la
vertu, la morale de la famille a fait irruption, et la couronne est tombée
par terre.
--Je t'expliquerai comment j'ai été forcé de faire cet éclat, murmura le
courtisan au désespoir.
Ils disparurent.
Cependant Zamet courait à la recherche du roi, qu'il supposait encore dans
le jardin en attendant qu'on lui ouvrit la petite porte.
Mais en dehors de cette porte veillait un homme dont la présence effraya
Zamet. Le financier se hâta de rentrer pour questionner ses valets et
retrouver la trace d'Henri IV.
Quant au roi, troublé par la crainte du scandale et complètement refroidi
sur les mérites d'une conquête aussi disputée, il avait gagné à la course
la plus sombre allée du jardin.
Il se trouva en face d'un mur ruiné dont la brèche semblait une vaste porte
ouvrant sur la liberté. Il franchit cette brèche et courut encore. Il était
sans le savoir chez le voisin.
A peine avait-il fait vingt pas, qu'il fut arrêté par Espérance lequel,
interrompu dans sa promenade, lui barrait le passage.
Le roi était masqué. Espérance voyant un homme qui ne répondait pas aux
questions et cherchait à se dérober, demanda d'une voix ferme de quel droit
on s'introduisait chez lui, masqué comme un malfaiteur, et il menaça
d'appeler main-forte.
La lune se dégageant d'un nuage éclaira le visage d'Espérance, et le roi,
avec un cri de surprise:
--Ventre saint-gris! dit-il, il me semble que je vous connais.
En même temps il arracha son masque.
--Le roi! murmura Espérance, saisi de stupeur.
--Oui, le roi qui est fort embarrassé de sa personne, le roi qui se sauve à
toutes jambes et ne veut pas être vu. Avez-vous une sortie sûre, mon
gentilhomme?
--Oui, sire, répliqua Espérance avec empressement, quand je devrais démolir
toutes mes murailles.
--Merci. Par où va-t-on?
--Veuillez me suivre.
Ils arrivèrent à la cour immense que la lune frappait d'une lumière crue
comme celle d'un soleil du pôle.
--Le temps de prendre mon épée, dit Espérance, et je rejoins Votre Majesté.
Henri arrêta le jeune homme.
--Ne m'accompagnez pas, dit-il, trop de respect me ferait reconnaître. Ne
mettez pas non plus trop de mystère. Commandez de loin qu'on m'ouvre la
porte. Voilà tout.
--J'obéis. Mais quelle imprudence. Sortir seul par la ville, exposé aux
poignards... Ah! sire, et les gens qui vous aiment!
--Oh! que ceux-là, dit le roi en soupirant, ignorent ma folie de ce soir;
voilà tout ce que je désire.
--Ce n'est pas moi qui parlerai, répondit Espérance en s'inclinant.
Le roi lui tendit la main avec un loyal et affectueux sourire.
--Merci, dit-il, et adieu.
--La porte! cria du dehors le cocher qui ramenait le carrosse vide.
Le roi traversa la cour rapidement en essayant de dissimuler son visage. La
porte s'était ouverte, il la franchit comme un trait.
Mais par la fenêtre du pavillon, si rapide qu'eut été son élan, il avait
été reconnu au passage.
--C'est bien lui, dit la marquise en étreignant le bras de sa compagne qui
la reconduisait à la litière. Ma vie est brisée. Gratienne, mon père avait
raison de me maudire, et voila mon pauvre enfant orphelin.
XIII
COEURS TENDRES, COEURS PERCÉS
Le roi arriva heureusement au Louvre, rentra sans être vu par la petite
porte do l'ouest, et le lendemain, après le bon sommeil qu'il s'était
promis sous le dais royal, il se leva comme d'habitude, aux lumières, pour
faire sa part quotidienne du travail immense d'un conquérant organisateur.
Il avait déjà demandé plusieurs fois des nouvelles de Gabrielle et du petit
César. La réponse fut que madame la marquise, fatiguée de la cérémonie de
la veille, s'était couchée de bonne heure et dormait encore profondément.
Henri s'était frotté les mains avec un sourire et remis de grand coeur à
l'ouvrage.