Parmi les gardes on remarquait Pontis, parmi les courtisans chacun admirait

Espérance, que Crillon avait présenté au roi comme un des vaillants

champions de la porte Neuve, et à qui sa faveur, sa bravoure et sa

généreuse mine avaient fait tout d'abord quantité d'amis.

Mais un autre personnage attirait aussi l'attention: c'était le seigneur de

Liancourt, plus bossu, mais plus enchanté de lui que jamais.

Pontis, un peu agacé par le vin et fatigué d'avoir été discret toute une

nuit, décochait à ce digne seigneur des traits que chacun entendait siffler

et que lui ne ne sentait pas, bien qu'ils arrivassent tous en plein but.

Le bossu, portant pour la vingtième fois la santé au roi:

--Vous êtes donc bien réconcilié avec Sa Majesté, s'écria Pontis. Il me

semblait vous avoir connus mal ensemble.

--Sans doute; mais c'est fini. Le roi a été clément, j'ai été spirituel;

nous avons réussi à nous entendre.

--Contez-nous cela, dit Pontis, malgré tous les signaux d'Espérance.

--Je dois mon retour en grâce au bon conseil du révérend prieur des

génovéfains, répliqua M. de Liancourt. C'est lui, par interprète, qui

m'apprenant hier l'entrée du roi et la générosité de S. M. pour les

Espagnols, m'insinua qu'il était temps de ne plus bouder le roi.

--Vous boudiez! s'écria quelqu'un.

--Monsieur s'était retiré dans ses caves; pardon, dans ses terres, s'écria

Pontis.

--Mais pourquoi boudait-il? demanda un curieux impertinent.

--Affaires de famille, dit Espérance, qui tremblait d'entendre profaner le

nom de Gabrielle.

--Eh bien! continua le bossu, j'ai suivi le conseil du révérend, et hier

soir, à peine délivré, je suis arrivé au Louvre pour saluer le roi. S. M.

m'a reçu avec bonté, a souri, et au lieu de me laisser retourner à

Bougival, m'a fait la faveur de me retenir à toute force au palais, parmi

vous, où j'ai passé une nuit charmante, une nuit comme assurément le roi

n'en a point passé une pareille.

Un malin sourire effleura les lèvres de la Varenne qui causait, dans une

embrasure, avec le gros financier Zamet.

--Voilà le roi qui prend ce malheureux par la douceur, dit tout bas Pontis

à Espérance; c'est bien plus dangereux.

--Heureusement pour lui, répliqua Espérance avec un rire forcé, que sa

femme n'a pas encore, comme le roi, fait son entrée à Paris.

Il achevait à peine qu'un capitaine des gardes appela M. de Pontis pour

affaire de service. La conversation se trouva ainsi rompue au grand plaisir

d'Espérance qu'elle faisait souffrir.

Pontis sortit, mais au bout de quelques minutes il revint, et appela

Espérance, qui s'empressa de courir à lui.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Une grande faveur qui m'est faite, mais une corvée: j'ai, de la part du

roi, et dans le plus grand secret, quelqu'un à escorter à la campagne.

--Un prisonnier, sans doute?

--Probablement. Ce sera très-ennuyeux. Veuillez m'aider à faire la corvée.

Au moins serons-nous à cheval ensemble, et nous causerons.

--Volontiers.

--Je vais faire seller ton cheval avec le mien; attends-moi dans cette

allée, là-bas, près de la rivière; c'est par-là que le prisonnier va

sortir. J'amènerai nos deux montures, ne t'occupe de rien.

--Bien, dit Espérance.

Et il s'achemina vers l'endroit désigné, le coeur pénétré du charme secret

qui embellissait toute la nature.

Le jour naissait. La pluie de la veille avait cessé; une brise douce et

fraîche ridait le fleuve et agitait avec un mystérieux murmure les arbres,

qui se penchaient sur l'eau.

Une litière sortit du palais par une porte dérobée; elle était fermée de

grands rideaux à fleurs, des mules blanches la firent rouler moelleusement

sur le sable.

--C'est un prisonnier pour lequel on a des égards pensa Espérance quand la

litière passa près de lui.

Les rideaux s'agitèrent au vent, et il en sortit une vapeur parfumée qui

frappa le cerveau d'Espérance comme un soudain ressouvenir.

--Suivez la route jusqu'à Bougival, dit au cocher une voix de femme qui fit

tressaillir le jeune homme.

Au même instant le rideau s'ouvrit, et une tête curieuse regarda dehors.

--Gratienne! s'écria Espérance.

--Monsieur Espérance! murmura la jeune fille qui, dans son ébahissement

inconsidéré, retenait les rideaux ouverts.

En face d'elle était assise Gabrielle qui, au nom d'Espérance, avait caché

son visage empourpré dans ses mains.

Le jeune homme pâlit et s'appuya sur un arbre, comme si la terre manquait

sous ses pieds. Un voile noir s'étendit de ses yeux à tout l'univers. Il

n'entendit pas Pontis arriver tout courant avec les deux chevaux.

--A cheval! dit le garde tout joyeux. Vois la belle matinée! Après une

veille si belle, nous allons faire une promenade enchantée. Eh bien! tu

n'es pas encore en selle?

--Je ne suis pas garde du roi, répliqua Espérance d'une voix morne. Fais

tout seul ton service. Adieu!

Et il s'enfuit le coeur navré, tandis que la litière se mettait en marche.

Les rideaux en retombant étouffèrent un soupir douloureux comme un sanglot.

--Quel caprice a donc Espérance? se demanda Pontis, forcé de suivre la

litière.

Gabrielle avait tenu sa parole au roi.

IX

A PROPOS D'UNE ÉGRATIGNURE

Dix mois s'étaient écoulés depuis la reddition de Paris, l'année touchait à

sa fin. Décembre semait sur les campagnes ses plus noirs brouillards, ses

neiges les plus profondes. Depuis longtemps l'hiver n'avait sévi en France

avec cette rigueur.

De Montereau à Melun, sur la route blanche au bord de laquelle se tordait

ça et là, les bras au ciel, un arbre épargné par la hache, on entendait la

nuit hurler les loups. Le jour tout était silencieux, les gens de la

campagne avaient trop faim pour chanter, trop froid pour sortir; et la

crainte de l'Espagnol n'était pas encore effacée. Des loups et des

Espagnols à la fois, c'est trop sur une grande route, et l'oeuf de la poule

au pot n'était pas encore pondu.

D'ailleurs, le maître était absent pour les affaires de la maison. Henri

refoulait en Picardie M. de Mayenne, lutteur découragé. Quant au roi, tout

l'encourageait. Partout Dieu lui faisait sentir sa protection: chacun de

ses souhaits s'accomplissait à peine formé. Un fils venait de lui naître de

Mme de Liancourt, et cet enfant, né au milieu des victoires, allait être

baptisé à Notre-Dame aussitôt que le roi serait de retour.

Cette nouvelle, promptement répandue partout, n'était pas accueillie sans

commentaires, et, pour quiconque connaît l'esprit français, il est aisé de

comprendre qu'elle préoccupait beaucoup plus les peuples que le froid, la

disette et la guerre.

Nous ne saurions dire si tel était le sujet de conversation qu'avaient

choisi deux bizarres personnages qui s'acheminaient, en décembre, vers les

portes de Melun. Tous deux à cheval, enveloppés, ou pour mieux dire

ensevelis dans de vastes manteaux rayés semblables au burnous arabe, ils

allaient côte à côte, dans la neige, alternant, non pas des distiques de

Théocrite ou de Virgile, mais de belles et bonnes imprécations italiennes,

qui, basse-taille et soprano aigu, eussent fait fuir tous les loups de

France.

La basse-taille s'exhalait des cavernes d'une large et puissante poitrine.

Le cheval était petit, mais le cavalier superbe, rien qu'à en juger par

l'oeil noir et la barbe de jais que les plis du manteau ne dérobaient pas

toujours au vent glacé.

Le soprano était une petite femme au regard tantôt mélancolique, tantôt

brûlant comme un éclair. Elle grelottait sur sa mule, ne songeant qu'à se

garantir de la bise, et interpellant avec fureur tantôt son compagnon,

tantôt la route glissante, tantôt cet abominable pays de France où il gèle,

tantôt ces odieuses portes de Melun qui n'arrivaient pas.

Cependant on y arriva enfin à ces portes.

La route, il faut le dire, était moins déserte à l'approche de la ville.

Quelques voyageurs dépassèrent les deux Italiens, d'autres demeurèrent

derrière, et tous s'accordaient à trouver singulière la figure de ces

étrangers. Eux, trouvaient aussi bizarres ces Français curieux et

railleurs, ils se le disaient probablement dans leur jargon, et s'ils ne se

le disaient pas, les yeux de la jeune femme et son ironique sourire

parlaient assez.

Aux portes, il y avait un poste de soldats et un receveur de gabelle qui

examinait chaque passant avec plus d'attention qu'il n'en eût fallu pour

l'exercice des droits de péage.

La tournure des nouveaux venus frappa cet homme; il arrêta les deux

étrangers qui hâtaient le pas de leurs montures, sans doute pour arriver

plus vite au feu et au gîte.

--Holà! dit-il, comme nous sommes pressés! Examinons ces valises.

Et sur son geste plusieurs soldats prirent à la bride le cheval et la mule.

--_Siamo forestieri!_ cria la jeune femme en se montrant avec impatience.

--Oh! oh! des Espagnols! dit le percepteur qui prenait pour de l'espagnol

ce pur italien.

--Des Espagnols! répétèrent autour de lui les soldats, que l'habitude de la

guerre disposait mal en faveur de leurs ennemis ordinaires.

On visita les valises, qui ne renfermaient rien de suspect. Beaucoup de

gens s'attroupaient. Les prétendus Espagnols dialoguaient entre eux avec

vivacité, sans pouvoir réunir deux mots de français pour les jeter en

réponse aux questions du percepteur.

Pendant ce débat, la femme, plus irritable, avait découvert entièrement son

visage, qui était, comme nous l'avons dit, régulier, fin et fortement

empreint du type méridional.

La malice de ses yeux, la mobilité de sa physionomie, le jeu de ses lèvres,

qui laissèrent voir une double rangée de dents magnifiques, ne satisfirent

pas le commissaire-percepteur, qui répéta plus opiniâtrement:

--Espagnols! Espagnols! vos papiers!

L'attitude du compagnon de la dame était, pendant toute cette scène,

incroyablement calme, imperturbable. Il ne se donnait pas la peine de

remuer. Était-ce un effet de la terreur? On a vu souvent les poltrons ou

les mauvaises consciences user de l'immobilité comme d'une ressource.

Était-ce seulement inintelligence de ce qui se passait? Mais en attendant,

il restait roulé dans son manteau, qui lui partageait verticalement en deux

le visage, et ne semblait vivre que par un seul oeil, dont la prunelle

roulait rapidement de l'un à l'autre des assistants, après qu'elle avait

d'abord interrogé l'expression du visage de sa jeune femme.

Tout à coup le percepteur parla bas au chef des soldats, et celui-ci

s'écria:

--C'est vrai qu'il cache son oeil.

--Découvrez votre oeil, dit le percepteur à l'Italien, qui ne comprenait

pas.

--Il fait semblant de ne pas comprendre, murmurèrent les assistants.

--Votre oeil, votre oeil! répétèrent vingt voix impatientes.

L'Italien étourdi regardait sa compagne et ne bougeait pas. Aussitôt le

chef du poste, par un mouvement brusque, déroula les plis du manteau qui

cachait la tête de l'inconnu, dont le visage apparut à son tour. Il était

beau, assez fier d'expression, malgré certaine trivialité qui n'exclut pas

la beauté dans les classes inférieures des races orientales.

--Son oeil est éraillé, cria le percepteur, c'est lui.

--C'est lui! répétèrent plusieurs des assistants qui paraissaient être dans

le secret.

--C'est lui! c'est lui! crièrent cent voix qui ne savait pas même de quoi

il s'agissait.

En effet, l'Italien avait l'oeil droit sillonné sous la paupière par une

excoriation un peu enflammée qui s'étendait jusqu'à la tempe.

Les soldats sautèrent sur cet homme qu'ils mirent bien vite à bas de son

petit cheval, et sur la foi des soldats, bon nombre de spectateurs

commencèrent à rudoyer et à gourmer le malheureux dont ils ne savaient ni

le nom ni le crime.

Ce que voyant, la jeune femme sa compagne se mit à pousser des cris

lamentables, perçants, entrecoupés d'interjections italiennes que la foule

s'obstinait à vouloir dire espagnoles à cause des désinences.

--Ne le battez pas, disaient les soldats, nous allons le faire rôtir.

--Non pas, non pas, disait le percepteur, il faut qu'il avoue ses

complices.

--Ah! scélérat d'Espagnol! criait l'un.

--Ah! misérable assassin! hurlait l'autre.

--_Oime! o povero Concini!_ gémissait la petite femme en disputant

bravement à coups d'ongles son infortuné compagnon à tous ces furieux.

Mais elle n'était pas la plus forte, et peu à peu le torrent l'entraînait

elle-même vers la petite échoppe du percepteur, qui promettait de se

changer pour tous les deux en chambre de torture.

Cependant, un grand jeune homme blond, monté sur un beau cheval turc et

suivi d'un valet aussi bien monté que lui, était arrivé à la porte de

Melun, et dominait toute cette mêlée dont les anneaux, en se heurtant,

venaient battre le poitrail de sa monture.

Lorsqu'il vit cette scène dont le prélude présageait un si triste

dénouement, lorsqu'il entendit les cris de détresse de la jeune femme, il

fit faire deux pas à son cheval, et frappant sur l'épaule d'un soldat qui

tirait par un bras la malheureuse cramponnée aux habits de son compagnon:

--Eh! l'ami, dit-il, vous allez écarteler cette pauvre créature, voyez son

petit bras à côté de votre rude poignet.

--Bah! mon gentilhomme, répondit le soldat avec un certain respect pour la

majestueuse apparence de l'étranger, il n'y a pas grand mal, c'est une

Espagnole!

--_Pieta! pieta! signor_, cria celle-ci en se raidissant à la vue d'un

intercesseur qu'elle devinait.

--D'abord ce n'est pas une Espagnole, c'est une Italienne, répliqua le

jeune homme, qui mit pied à terre rapidement et secoua le soldat avec tant

de vigueur qu'il lui fit lâcher prise.

--Une Italienne! dit la foule surprise en se groupant du côté le plus

nouveau de l'intérêt.

Le soldat, d'autant plus respectueux qu'il avait reconnu des muscles de

maître, se rapprocha en disant:

--Voudriez-vous défendre les assassins de notre bon roi?

--Oh! oh! ceci est différent, répliqua le jeune homme.

Mais la petite femme avait compris qu'il lui arrivait un interprète, et se

mit à parler vivement en italien à l'étranger qui lui répondit dans la même

langue.

La joie de la pauvre accusée fut si expressive, elle battit des mains avec

une ivresse si triomphante que la foule en fut touchée et se dit:

--Voici un gentilhomme qui les connaît.

Quant à l'Italien, au premier son des syllabes italiennes, il avait tendu

les bras vers l'étranger en criant:

--Qu'ai-je fait? que me veut-on?

Percepteur et soldats furent bien forcés de s'arrêter devant l'incident.

Notre jeune homme fut entouré, regardé; ses beaux yeux resplendissaient de

franchise, de courage, d'intelligence. Il avait du premier abord conquis

toute l'assemblée.

--Monsieur, lui dit le percepteur, est-ce que vous comprenez le baragouin

de ces Espagnols?

--Ce sont des Italiens, monsieur, répliqua le jeune homme, et ils parlent

le plus pur toscan. Qu'ont-ils fait pour qu'on les malmène si durement?

--Regardez son oeil droit, dit le percepteur.

--Il est un peu écorché, c'est vrai.

--Eh bien! monsieur, c'est le signalement qu'on nous a transmis d'un homme

qui doit passer par ici pour aller assassiner le roi à Paris.

--Je ne croyais pas Sa Majesté dans la capitale.

--Le bon roi y est attendu pour le baptême de son fils.

--De quel fils? demanda l'étranger.

--César, monsieur, fils de la belle Gabrielle et du roi.

L'étranger pâlit.

--Fort bien, murmura-t-il, en étreignant avec effort sa poitrine gonflée.

Ah! cet homme doit aller assassiner le roi... c'est donc toujours à

recommencer?

--Tous les huit jours, monsieur, la vie de notre père est menacée;

aujourd'hui c'est le tour du coquin que voici.

--Il vous l'a dit?

--Il n'en a eu garde; d'abord il feint de ne pas nous comprendre, et nous

sommes de force à le deviner, Dieu merci! Mais pardon, monsieur, ajouta le

percepteur avec défiance, vous défendez trop ces coquins, seriez-vous

ligueur ou Espagnol, car vous leur avez parlé leur langue? Avez-vous des

papiers?

--Certes oui, monsieur, répliqua froidement le jeune homme, et je ne ferai

aucune difficulté de vous les montrer.

--D'où venez-vous?

--Je viens de Venise où j'ai été me promener, monsieur.

--Où allez-vous?

--A Paris, où M. de Crillon m'appelle.

--M. de Crillon! exclama le percepteur avec un saisissement de respect.

--M. de Crillon, répétèrent les soldats en tressaillant à ce nom si cher.

--Voici sa lettre; faites-moi le plaisir de la lire, continua le jeune

homme en tendant un papier déplié au péager.

Celui-ci courbant la tête, lut avec de profondes révérences et rendit la

lettre au jeune homme, devant qui presque tout le monde se découvrit en

murmurant:

--Un ami du brave Crillon!

Cependant les deux Italiens avaient pu respirer, se rajuster. La jeune

femme, saisissant le bras de son protecteur, lui parlait avec volubilité.

--Madame, dit le jeune homme en italien, on vous accuse, vous et votre

compagnon, de vous rendre à Paris dans de mauvais desseins.

Les deux Italiens pâlirent.

--Lesquels? balbutia la jeune femme.

--On prétend que vous voulez assassiner le roi.

--Nous! s'écria l'Italienne avec explosion. Nous, assassiner le... ah! bien

au contraire.

--Qui êtes-vous? Tachez de ne pas hésiter, car tout ce peuple vous observe.

Tâchez de ne pas mentir, car moi-même je ne vous pardonnerais pas un

mensonge en présence d'une si terrible accusation.

--Je m'appelle Leonora Galigaï, dit-elle, et mon mari que voici s'appelle

Concino Concini.

--Que faites-vous?

Elle hésita.

--Mon mari est fils d'un notaire de Florence.

--Mais vous?

--Moi... je suis sa femme.

--Et que venez-vous faire en France?

--Mais, ce que fera Concino.

--C'est répondre avec esprit, mais ce n'est pas répondre loyalement. Vous

me cachez quelque chose, et tant pis pour vous; car j'aime le roi, et pour

détourner de lui un malheur, je vous abandonnerai à la colère de cette

foule dont vous vous tirerez comme vous pourrez.

Cette menace parut faire grand effet sur les deux Italiens.

--Réfléchissez, continua le jeune homme, qui se rapprocha du percepteur et

du chef des soldats en leur disant:

--Ces gens ne me paraissent pas être des malfaiteurs, mais je les croirais

volontiers des aventuriers qui se cachent. Je viens de les intimider, ils

se consultent et nous allons savoir la vérité.

--Pourquoi a-t-il l'oeil éraillé? demanda l'opiniâtre percepteur.

--C'est vrai, je n'y songeais plus, interrompit le jeune homme qui se

tourna vers les Italiens.

--Pourquoi cet oeil écorché? dit-il.

--Signor, dit vivement la petite femme, je suis jalouse. Concino est

coquet, il a fait des oeillades hier à une certaine grande dame qui passait

en litière, et je lui ai un peu arraché les yeux; mesurez, si vous voulez,

l'écartement de mes ongles.

--C'est vraisemblable, répondit le jeune homme en considérant la main de

l'Italienne, véritable petite griffe d'oiseau, armée de beaux ongles roses

et recourbés comme des serres. Il reste à me dire ce que vous venez faire

en France; je vous ai donné le temps nécessaire pour faire une réponse qui

concilie vos intérêts avec la vérité. Prenez garde, il y a dans la cabane

du percepteur un bon feu, et des fers sont si vite chauffés.

--_Per che fare!_ s'écrièrent les deux Italiens avec angoisses.

--Mais pour vous appliquer à la question, dit le jeune homme. Tout le monde

ici est curieux, et je n'aurai pas plus tôt tourné les talons que l'on

saura vous faire parler.

--C'est un galant homme, dit l'Italien bas à sa compagne. Montrons-lui la

recommandation.

--Essayons de différer encore, répliqua plus bas l'Italienne.

Mais le jeune homme voyait les assistants se fatiguer de tant d'hésitation,

et grommeler entre eux. Lui-même se lassait.

--Adieu, dit-il, tirez-vous d'affaire.

Et il se tourna pour prendre la bride de son cheval que les soldats

caressaient. L'Italienne bondit pour le retenir, et d'une voix troublée:

--Demandez, dit-elle, qu'on vous laisse entrer avec moi dans un endroit où

nous soyons seuls.

--Que de mystères, signora!

--Vous comprendrez pourquoi, répliqua-t-elle.

Le jeune homme dit deux mots au percepteur, qui ouvrit sa porte.

L'Italienne entra, vive comme un écureuil. Concino resta dehors impassible

au milieu des gardes; le jeune homme avait suivi Leonora dans l'échoppe.

--Tournez-vous un peu, dit-elle en souriant.

Il obéit, mais pas assez vite pour ne pas voir, qu'elle fouillait sous ses

robes. Il distingua un caleçon de laine rouge, des jambes un peu fines mais

gracieuses, et tout cela apparut et disparut avec la rapidité de l'éclair.

L'Italienne se montra, un papier à la main.

--Tenez, dit-elle, voici une lettre de recommandation qu'on m'a donnée à

Florence; elle n'est pas fermée. Lisez, et après avoir reconnu qui nous

sommes, promettez-moi, foi de gentilhomme, d'oublier ce que vous aurez lu,

noms et choses.

--Adressée au seigneur Zamet, dit-il.

--Vous le connaissez?

--Je l'ai vu au Louvre.

--Ah! vous allez au Louvre! s'écria vivement l'Italienne.

--Comme tout le monde y va, pour apercevoir le roi, rit le jeune homme qui

s'était oublié. Il lut donc ces mots:

«Je recommande à Zamet ma Leonora et Concino, qui vont pour quelques

affaires à Paris. Il faut se fier à eux; ce sont mes serviteurs dévoués.»

«MARIE.»

--Quelle Marie? dit le jeune homme.

--Regardez ces armes si connues.

--Les tourteaux des Médicis.

L'Italienne posa un doigt sur ses lèvres.

--Ainsi, vous êtes au service de Marie de Médicis, nièce du grand-duc

régnant de Toscane?

Leonora composant lentement sa réponse:

--Je suis sa soeur de lait, dit-elle, la fille de sa nourrice. J'ai épousé

Concino; nous sommes pauvres et nous cherchons fortune. La princesse, qui

n'est pas riche elle-même, nous adresse au seigneur Zamet qui roule sur

l'or, parce que, nous a-t-elle dit, on fait promptement fortune en France

quand on a de bons yeux pour voir et de beaux yeux pour être vue.

--C'est bien, dit le jeune homme rêveur; et il regarda longuement la petite

femme qui déjà lui avait arraché la lettre et la cachait de nouveau sous

son caleçon et ses jupes.

--Sommes-nous encore des assassins? demanda en riant l'Italienne.

--Non signora.

--Eh bien, veuillez le dire à ces brutes. Mais rappelez-vous votre parole.

Ni noms! ni choses! Vous seul savez, vous seul saurez.

Le jeune homme sortit de l'échoppe.

--Messieurs, dit-il, au percepteur et au chef de poste, qu'il prit à part,

ces Italiens sont des marchands chargés de valeurs qu'ils n'osent laisser

voir au peuple de crainte des larrons. Je sais leurs noms: Leonora et

Concino. Écrivez-les, je vous prie, sur votre registre, ajouté du mien qui

leur servira de garant. Je m'appelle, moi, Espérance. Je vous laisserai, si

vous le désirez, la lettre de M. Crillon comme caution.

--Je vous remercie, monsieur, dit le percepteur; mais l'oeil....

Espérance raconta le combat conjugal de la veille, et tout le monde daigna

rire.

Les deux Italiens, réconciliés avec le peuple de Melun, reçurent même du

percepteur le salut gracieux, que l'octroi de tout temps et de tout pays,

n'a jamais refusé au voyageur riche.

L'Italien enfourcha son petit cheval, l'Italienne se fit placer sur sa mule

par Espérance, dans les bras duquel elle s'était jetée avec toute la

familiarité d'une ancienne connaissance. Et le fait est que si quelque

chose peut faire marcher promptement l'intimité, c'est la vue d'un caleçon

rouge et d'une jolie jambe en des circonstances délicates.

Cet événement avait fait oublier à l'Italienne la fatigue et le froid. On

déjeuna dans une belle auberge, et deux bouteilles de vin de France chauffé

et sucré achevèrent de dissiper le nuage sinistre suspendu un moment sur la

tête des deux voyageurs. Heureux de trouver un interprète, ceux-ci

questionnèrent Espérance, qui devenait moins communicatif à mesure que les

interrogations se multipliaient.

La petite femme, affolée de ce beau gentilhomme dont elle exaltait les

mérites, eût fini par donner de la jalousie à Concino, et, s'il eût été

vindicatif, se fût attiré les représailles de plusieurs égratignures. Le

nom d'Espérance, qu'elle appelait seigneur Speranza, lui caressait,

disait-elle, les lèvres; mais elle eût parlé plus vrai en disant qu'il lui

caressait le coeur.

Concino, sans partager le délire de cet enthousiasme, ne tarissait pas sur

le service qu'Espérance lui avait rendu.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 8 / 23 段