--J'allais être déchiré, disait-il, mis en lambeaux par cette populace; je

sentais déjà leurs ongles et leurs dents... Ce doit être affreux de mourir

ainsi! Grâces soient rendues à l'ange que Dieu m'a envoyé.

Et il lui baisait les mains à la mode italienne, tandis que, sous la table,

Léonora, non moins reconnaissante, enfermait ses deux petits pieds entre

ceux du sauveur Speranza. Il est vrai qu'il fait très-froid en France.

Le sauveur, plus ému qu'il n'eût voulu l'être, se levait pour en finir avec

la reconnaissance. Il manifestait le désir d'arriver a Paris avant la fin

du jour, et aussitôt Léonora, guérie de ses fatigues, résolut de partir

avec lui.

On commanda les chevaux, qui s'étaient reposés, on s'enveloppa de doubles

couvertures, et la caravane augmentée, reprit le grand chemin.

Chaque fois que la jambe ou l'épaule purent se rencontrer, Leonora,

toujours par gratitude, n'en perdait pas l'occasion. Ses yeux ne quittèrent

pas un moment ceux de son nouveau compagnon. Concino rêvait

philosophiquement ou admirait le paysage.

L'Italienne demanda mille détails à Espérance sur les coutumes françaises.

Il y répondit avec la galante politesse d'un gentilhomme bien élevé.

Elle passa très-habilement de l'esthétique à la politique, et il se

refroidit.

Elle parla du roi. Il ne tarit pas en éloges. Elle questionna sur la

vieille femme de Henri IV, la délaissée Marguerite-Margot.

Espérance raconta ce qu'il savait.

Elle en vint à la nouvelle passion du roi pour Mme de Liancourt, et, plus

attentive que jamais, amena l'entretien sur le degré d'attachement que le

roi pouvait avoir pris pour cette favorite. Espérance ne répondit que des

monosyllabes. Leonora voulut savoir si ce feu durerait.

--Je n'en sais rien, dit le jeune homme, j'arrive de Venise.

--Elle est donc bien belle, demanda l'Italienne, qu'on la nomme la belle

Gabrielle?

--Je ne la connais pas, répliqua Espérance, qui rompit ainsi l'entretien.

Après mille et mille circonlocutions des plus adroites, Leonora ne tira

rien d'Espérance sur ce chapitre qui paraissait lui tenir le plus au coeur.

En revanche le jeune homme redevenait aimable et causeur quand la rusée

Italienne lui prodiguait les caresses de son regard et de son langage.

Et comme Concino, enfin réveillé, surveillait d'un peu plus près, en

désespoir de cause, on s'entretint des écus du seigneur Zamet.

C'est ainsi qu'on atteignit vers sept heures du soir, par une nuit

éblouissante d'étoiles la barrière de Paris.

Espérance voulut conduire les voyageurs jusqu'au logis de Zamet, rue de

Lesdiguières, derrière l'Arsenal.

--Cela vous dérangera peut-être de votre chemin? dit Concino inquiet des

frôlements perpétuels du genou de Leonora, qui rencontrait si souvent le

genou d'Espérance.

--Nullement, je vais à l'Arsenal, répliqua le Français, c'est le même

quartier.

Il leur indiqua la porte du riche financier, et les adieux s'échangèrent,

empressés d'une part, polis de l'autre, tandis que Concino levait le lourd

marteau.

--_A rivedere_, murmura Leonora en posant un doigt sur ses lèvres.

X

COMMENT ESPÉRANCE EUT PIGNON SUR RUE

Espérance, en arrivant à l'Arsenal, apprit que M. de Crillon n'était pas

encore de retour d'une inspection qu'il avait dû passer de troupes

nouvelles. Mais des ordres étaient donnés pour qu'on préparât une chambre à

la personne qui se réclamerait de lui.

Le jeune homme vit par là que Crillon ne l'avait pas oublié. Il entra dans

la vieille chambre gothique où brûlait un feu d'arbres sciés par la moitié.

Son valet bassina les draps, servit le souper auquel il fit fête lui-même

après que le maître, harassé de fatigue, se fut mis au lit avec cent

chances de bien dormir.

Espérance ne se demanda pas pourquoi Crillon logeait à l'Arsenal. Le

lendemain, il était à peine réveillé et s'habillait quand le chevalier

entra dans sa chambre les bras ouverts, avec tous les signes d'une joie

affectueuse.

--Eh bien, coureur, enfant perdu, ingrat, vous voilà donc, s'écria le héros

en embrassant Espérance pour la deuxième fois. C'est donc une rage qui vous

tient de fuir ceux qui vous aiment? Comment! vous annoncez un petit voyage

de quinze jours, vous nous quittez au milieu des fêtes de l'entrée à Paris,

et vous restez dix mois absent? Tenez, mon ami, c'est vouloir nous

persuader que vous manquez de coeur et de mémoire, car enfin on vous

traitait bien ici.

Espérance, attendri par ces témoignages d'affection et ces reproches trop

vrais, essaya d'abord de répondre en faux-fuyants. Il cherchait à maîtriser

ou tout au moins à dissimuler son émotion réelle.

--Monsieur, répliqua-t-il, vous savez ce que c'est que le voyage: on se

promet de faire cent pas, on en fait mille. La route a des attraits

mystérieux, les arbres semblent vous tendre les bras et vous appeler, de

sorte que de l'un à l'autre on va très-loin sans s'en apercevoir.

--Je ne vous connaissais pas ce goût pour la pérégrination, vous aimiez vos

aises.

--Je les aime, monsieur, mais partout où je les trouve.

--Les avez-vous donc si bien trouvées? Il me semble que votre visage est

pâli; vous avez maigri même.

--La chaleur.

--Il gèle à fendre les pierres.

--En France, mais non d'où je viens.

--D'où venez-vous donc? de Chine?

--Comment M. le chevalier, dit Espérance surpris, vous ignorez d'où je

viens?

--Puisque je vous le dis.

--Mais, vous m'avez écrit où j'étais.

--J'ai écrit, assurément, mais sans savoir où j'écrirais. Vous avez donc

reçu ma lettre?

--Voilà qui est bizarre, s'écria Espérance; vous m'écrivez sans savoir à

quel endroit, votre lettre me parvient et vous ne me l'avez pas envoyée.

--Ces choses-là n'arrivent qu'à vous, mon cher Espérance, dit Crillon

gaiement. Mais pour ne pas vous intriguer trop longtemps, apprenez comment

tout cela s'est fait. Vous aviez pris congé brusquement de Pontis et de

moi, sous prétexte d'un voyage. Quinze jours après vous m'écrivez que vous

irez plus loin que vous n'aviez projeté. Pendant quatre mois, plus de

nouvelles de vous, c'était affreux, car enfin on vous porte intérêt.

--Excusez-moi, j'avais écrit à Pontis.

--Attendez. Pontis courait le monde avec l'armée du roi. Pontis n'était

plus à Paris; on se battait ici aujourd'hui, là demain. Votre lettre a

d'abord attendu Pontis à Paris, chez moi, pendant deux mois, ce qui fait

six. Puis, par un hasard fort heureux, on me l'a envoyée à Avignon, dans ma

famille, où j'étais. J'allais la renvoyer à Pontis, qui était en Artois,

quand j'ai reconnu l'écriture et décacheté le billet. Malheureux que vous

êtes, vous ne donniez seulement pas votre adresse.

--Voilà pourquoi je m'étonne si fort, dit Espérance en souriant, que vous

m'ayez répondu, et que votre lettre me soit parvenue. Mais vous êtes si bon

et vous avez le bras si long...

--Pas du tout, ne me faites pas meilleur que je ne suis. J'étais courroucé,

je n'eusse pas répondu, lorsqu'au moment où je me dépitais le plus, en

octobre dernier, je reçus la lettre que voici.

Crillon alla ouvrir un coffre placé sur son buffet chargé d'armes.

«Monsieur le chevalier, il importe de faire revenir M. Espérance de

l'endroit ou il est. Il y court de grands dangers. Veuillez le rappeler par

une lettre que je me charge de lui faire parvenir. Vous seul avez autorité

sur lui: fixez-lui un rendez-vous à Paris vers le mois de décembre. La

présente n'a d'autre but que l'intérêt du jeune M. Espérance. Il faut à

tout prix le garder près de vous. Je ferai prendre la lettre demain à votre

logis.»

--De qui est-ce signé? s'écria Espérance.

--Ce n'est pas signé. L'écriture est belle, mais un peu tremblée comme

celle d'un vieillard.

--Et vous m'avez écrit de revenir....

--Sur-le-champ; j'y voyais aussi votre intérêt. Mais où étiez-vous donc

pour courir de si grands dangers?

--J'étais à Venise, dit Espérance.

Crillon bondit sur sa chaise.

--A Venise, murmura-t-il, tandis que son sang généreux affluait à ses

joues. Mon Dieu, mon ami, qu'alliez-vous faire à Venise?

--Mais, pour voyager, Venise est un but qui en vaut bien un autre.

--Espérance, vous ne me traitez pas en ami, dit Crillon, dont le coeur

battait avec violence, vous êtes plein de réticences et de réserves. Parti

sans explication, absent, perdu, vous revenez défait, triste, allongé, vous

le plus gai, le plus rosé et le plus franchement jeune des jeunes gens que

je connais. Je vous interroge, vous balbutiez, j'insiste, vous mentez, oui.

Eh bien, soit, ne me dites rien. Parlons d'autre chose. L'amitié de

Crillon. Bah!... Qu'est-ce que Crillon? Un vieux soudard qui n'a plus

souvenir de sa jeunesse.

--Oh! monsieur, monsieur, s'écria Espérance, quelle cruauté! Vous

m'arrachez les secrets du coeur.

--C'est donc bien douloureux?

--Hélas! je serais tenté de le croire. Car moi qui n'ai jamais connu

l'ennui, j'ai tellement souffert de m'ennuyer...

--La cause de cet ennui soudain? Venise? C'est une ville monotone, en

effet.

--Oh! non, je ne me suis pas ennuyé à Venise, dit lentement Espérance. J'ai

vécu heureux, adorablement heureux.

--Le fait est qu'à tout prendre, dit Crillon d'une voix émue, c'est un

joyeux séjour pour les jeunes gens.

--J'y ai bien pleuré, continua Espérance avec un charmant sourire.

--Ah! mais vous m'embrouillez horriblement, mon jeune ami, dit le chevalier

fort embarrassé de sa contenance, vous étiez heureux et vous pleuriez

toujours, comment arrangez-vous cela?

--Monsieur, dit le jeune homme, je n'avais jamais pleuré de ma vie. C'est

un plaisir très-grand. Cela m'a pris tout de suite.

--A propos de quoi?

--Oh!... de beaucoup de choses.

--Mlle d'Entragues, la coquine.

--Non, non, s'écria vivement Espérance.

--Je dis cela, parce qu'on l'a vue courir après vous chez les génovéfains,

elle voulait vous rattraper, la traîtresse, et moi, qui connais vos

faiblesses, je me suis dit: Il en tient toujours, et par un bon effort il

cherche à s'en débarrasser, voilà pourquoi il voyage.

--Il y a bien un peu de cela, dit Espérance charmé de voir Crillon

interpréter ainsi les choses.

--Mais, ce n'est point une raison pour pleurnicher, harnibieu! il y a assez

d'eau à Venise.

--Aussi n'ai-je pas pleuré Mlle d'Entragues, monsieur le chevalier.

--Quoi alors?...

--Eh bien! monsieur, en considérant mon sort, en me voyant isolé sur la

terre, privé d'amour, froissé dans mes premières illusions, j'ai conçu un

ennui mortel. C'est que j'ai déjà été bien éprouvé, voyez-vous. Mon coeur

et mon corps ont reçu de rudes coups. Avec quoi me consoler? dans quel sein

me réfugier? Dieu ne peut pas s'occuper de moi; j'ai trop de jeunesse, de

santé, de bien-être. On n'a pas le droit de fatiguer Dieu de ses plaintes,

lorsqu'on a vingt ans et des muscles pareils aux miens. Il y a bien vous

qui m'aimez, mais je serais un bélître d'aller semer mes misérables petites

épines dans votre glorieuse carrière, Pontis m'aime aussi, mais c'est un

écervelé.--Savez-vous à quoi j'ai pensé?

--Ma foi, je ne me l'imagine pas, dit Crillon.

--J'ai pensé à ma mère.

Nouveau soubresaut du chevalier, qui rendit un regard effaré en échange du

regard calme et plein d'innocence que le jeune homme attachait sur lui.

--Votre mère... articula sourdement le digne guerrier. Mais quelle

singulière idée, puisqu'elle n'est plus de ce monde.

--C'est pour cela, précisément, que j'ai songé à elle.

--Pour qu'une pareille idée vous vint, il vous a fallu un motif nouveau?

--J'ai relu de nouveau sa lettre d'adieu. Ah! monsieur, un homme heureux a

pu ne pas comprendre tout ce qu'il y avait dans cette lettre; mais un coeur

brisé l'a compris tout de suite. Voilà pourquoi j'ai été à Venise.

--Je ne saisis pas davantage, poursuivit Crillon. Vous avez donc quelque

renseignement qui rattache à Venise le souvenir de votre mère? Il me

semblait vous avoir ouï dire que vous ne saviez rien, et cette lettre dont

vous me parlez et que vous m'avez fait lire, ne dit pas un mot à ce sujet.

--La mienne, non, répliqua Espérance; mais souvenez-vous que je vous en ai

porté une aussi à vous, une de la même écriture.

--C'est vrai; eh bien?

--Celle-là, vous la teniez ouverte à la main, le premier jour que j'eus

l'honneur de vous entretenir à votre camp.

--Peut-être; qu'en concluez-vous?

--Mes yeux, en s'y portant par hasard,--oh! sans indiscrétion, je vous

jure, ont lu ces mots: _de Venise, au lit de la mort_.

Crillon tressaillit.

--Et ces mots-là, monsieur le chevalier, je ne les ai jamais oubliés

depuis, car ils avaient été tracés par la même main qui m'avait écrit à

moi,--la main de ma mère! et ce lit de mort était celui de ma mère...

Crillon garda le silence.

--De sorte que l'envie de pleurer m'ayant pris, ajouta Espérance, j'ai été

m'enfermer à Venise, et j'ai cherché avec les yeux du corps, avec ceux de

l'âme, l'endroit où s'était exhalé le dernier soupir de ma mère infortunée.

Nul ne me connaissait. Je ne voulais interroger personne. Il y avait un

mystère sacré pour moi autour de cette tombe. Mais j'ai continué à

chercher. Les palais, les églises, les couvents, tout ce qui est silencieux

et sombre, tout ce qui est pompeux et bruyant, la basilique peuplée et le

cloître désert, la ruine où pend le lierre, le jardin où vient le jasmin et

la rose, j'ai tout exploré, tout questionné dans mes épanchements

douloureux. Je me suis fait une loi de fouler dalle par dalle toute la

place Saint-Marc, toute la Piazzetta, tout le quai des Esclavons jusqu'aux

Cantieri, persuadé qu'il n'est pas une âme à Venise qui n'ait promené là

son corps, persuadé, par conséquent, que ma mère avait posé le pied là où

je marchais. Combien de fois j'ai, le dernier, quand tous les bruits

s'éteignent, promené ma gondole par les détours de la lagune, et regardé le

ciel, et regardé les palais qui se mirent dans l'eau, et regardé le lion

d'airain, ce ridicule mélancolique que ma mère avait regardé aussi. Que de

fois, traversant par une belle lune les méandres fleuris des îles voisines,

ne me suis-je pas dit que c'était une belle place pour une tombe

mystérieuse, que ces oasis de joncs odorants, de grenadiers, d'aloès et de

tamarins aux senteurs de miel, et là dans ces solitudes, partout où j'ai vu

brûler la lampe tremblotante d'une obscure Madone, partout où j'ai vu

monter les cyprès dans l'herbe derrière les contreforts d'une église en

ruine, je me suis dit: Cette lumière est peut-être entretenue aux frais de

ma mère. Peut-être elle dort sous ces grands arbres noirs! Et je pleurais.

Et j'aimais ma mère! c'est si bon d'aimer quelqu'un!

Crillon s'était levé, tournait le dos à Espérance et marchait par la

chambre en bousculant du pied, du coude et de l'épaule chaque meuble qui se

rencontrait sur son capricieux chemin.

--Vous riez de moi, n'est-ce pas? dit Espérance.

Crillon, sans montrer son visage, sans répondre, haussa deux ou trois fois

les épaules, et après s'être enseveli dans la cheminée:

--Il fume beaucoup, dit-il, dans cette chambre; j'en suis aveuglé en

vérité.

Et il ouvrit rudement les deux battants de la fenêtre. Apparemment c'était

la fumée qui avait rougi les paupières du bon chevalier.

L'air emporta bientôt tout cela, fumée ou souvenir.

--Je suppose que vous avez assez pleuré comme cela, dit Crillon, puisque

vous voilà revenu.

--Je reviens parce que vous m'appelez.

--Mais, moi, je vous appelais pour obéir à l'injonction de l'épître

anonyme; vous ne me parlez pas des dangers que vous avez courus?

--Moi, s'écria Espérance, je n'en ai couru aucun, et je fusse resté

certainement là-bas, sans deux causes qui m'en ont fait partir.

--Ma lettre, n'est-ce pas, et puis?

--Et puis une raison... des plus prosaïques.

--Laquelle?

--Je n'avais plus d'argent.

Crillon se mit à rire.

--Vous avez été volé peut-être?

--Non pas. J'ai cessé de recevoir mes revenus.

--Quoi! cette magnifique régularité dont vous vous émerveilliez chaque

mois....

--Évanouie. Voilà trois mois que je n'ai rien reçu. Voulez-vous que je vous

dise mon sentiment?

--Un second Spaletta?

--Mieux que cela. Ma fortune était une chimère; le vieillard aux cheveux

blancs sera mort, on aura servi mes rentes à quelque autre.

--Allons donc.

--Ruiné en amour, ruiné en finance, je suis ruiné partout, monsieur le

chevalier.

--Voilà qui est bon, dit Crillon en lui frappant affectueusement sur

l'épaule, n'ayant plus d'argent vous serez moins volage; vous resterez près

de moi. Mais que dis-je, vous aurez toujours de l'argent, Espérance,

puisque j'en ai toujours.

--Monsieur....

--Ah! je n'y vais pas par vingt mille écus comme le vieillard aux blancs

cheveux; mais j'aurai sur lui l'avantage de tenir plus que je n'aurai

promis. Ainsi donc, réconfortez-vous un peu; frappez-moi dans la main, et

puisez dans ma bourse.

En disant ces mots, le brave Crillon ouvrait son coffre. Espérance

l'arrêta.

--Pardon, dit-il, n'allez pas vous fâcher contre moi.

--Pourquoi me fâcherais-je? répliqua le chevalier en remuant ses pistoles.

--Parce que je n'accepterai pas vos offres généreuses, dit froidement

Espérance.

Crillon lâcha la poignée d'écus, et se tournant vers le jeune homme avec un

froncement de sourcils significatif:

--Holà! dit-il, vous allez trop loin. Me prenez-vous pour un croquant, mon

maître?

--Voyez-vous que vous vous fâchez?

--Harnibieu! si je me fâche. Vous me faites cet affront de me refuser?

--Veuillez me comprendre. Je ne suis ni un grossier lui un sot. Assurément

j'accepterai votre première poignée de pistoles.

--Eh bien! c'est tout ce qu'on vous demande.

-Mais je ne prendrai pas la seconde. Vivre dans la paresse aux dépens de

celui qui paye de son sang chaque pièce d'or... jamais.

--C'est un bon sentiment, mais que prétendez-vous faire? Ah! j'ai une idée.

Entrez aux gardes. Avant six mois, je vous garantis une enseigne.

--Je n'aime pas la guerre, vous savez, et la discipline me fait peur.

--Je parlerai à Rosny; nous vous aurons un emploi à la cour.

--Merci. Rien de la cour.

--Vous avez tort. Elle est galante. Le roi a pris une jeune maîtresse qui

mène fort bien les violons.

Espérance rougit.

--On va banqueter, danser, baptiser perpétuellement à la cour, poursuivit

Crillon.

--C'est si gai que cela? dit funèbrement Espérance.

--C'est trop gai. Cela ne durera pas.

--Pourquoi? si le roi aime tant sa nouvelle maîtresse.

--Lui n'est pas tout le monde.

--Se fait-on un bonheur qui appartienne à tout le monde?

--Quand on est roi, oui.

--Alors la nouvelle maîtresse déplaît à certaines personnes?

--A beaucoup?

--On la disait douce et... charitable.

--Eh, mon Dieu! elle l'est.

--Alors, pourquoi ne l'aime-t-on pas?

--Mon cher ami, ce n'est pas une maîtresse qu'il faut au roi, c'est une

femme.

--Mais le roi en a déjà une.

--Oui, mais il lui en faut une autre; et surtout ce qu'il lui faut, c'est

un enfant, dix, vingt enfants.

--Il a un fils, ce me semble, murmura Espérance.

--Un bâtard!... la belle avance!

--Allons, dit le jeune homme, ce pauvre roi était heureux à sa guise, et

voilà qu'on verse déjà du fiel dans son nectar.

--Bah! des bonheurs comme celui-là, il en aura tant qu'il voudra. Après la

belle Gabrielle, une autre.

--Il se séparerait de... cette femme.

--On l'en séparera.

--Mais la pauvre abandonnée?

--Se remariera, pardieu! et bien dotée!

--Mais elle est déjà mariée, monsieur le chevalier.

--Ah bien oui, le roi a fait rompre tout de suite le mariage et elle est

libre.

--Sous quel prétexte?

Crillon se mit à rire.

--Ce pauvre monsieur de Liancourt, dit-il, a été déclaré par le tribunal

incapable de perpétuer sa noble race.

--Mais il a eu, dit-on, de son premier mariage onze enfants.

--Raison de plus, a dit le juge, pour qu'il n'en puisse plus avoir.

Espérance, malgré son serrement de coeur, ne put résister à cette

bouffonnerie.

--C'est pourtant la vérité, dit Crillon, et on en a tant ri par ici que je

m'étonne d'en pouvoir rire encore. J'espère que je vous apprends des

nouvelles capables de vous remettre en belle humeur.

--Certes, monsieur, balbutia le jeune homme en serrant ses ongles dans ses

mains. Mais malgré toute cette hilarité, je vois un roi malheureux et une

femme bien à plaindre.

--Oh! le roi n'est pas de nature à se chagriner longtemps, et si l'on en

croit les caquets de la cour, il prend déjà des mesures.

--Pour renvoyer Mme de Liancourt?

--Ne l'appelez plus comme cela. Elle est marquise de Monceaux depuis la

naissance du petit César, un admirable enfant, après tout. Eh bien! je ne

dis pas que le roi veuille la renvoyer, il l'aime passionnément, mais il se

distrait un peu ça et là. Pourtant, la marquise est bien belle. Ah! qu'elle

est belle! Jamais elle n'a été plus belle.

--Monsieur le chevalier, interrompit vivement Espérance, si nous parlions

un peu de ce cher Pontis, m'a-t-il oublié?

--Lui, oh! non pas. Mais depuis que vous n'êtes plus là, le drôle a repris

ses allures. Il a beaucoup fait la guerre, c'est une excuse. Car avec le

roi la guerre est maigre et nourrit peu le soldat. Il n'y a pas d'eau à

boire.

--Pourvu qu'il y ait un peu de vin, dit Espérance.

--Oh! Pontis en trouve toujours. Il en a su trouver en Artois! Il est

impayable pour flairer les dames-jeannes. En vérité, ce serait charitable

de votre part d'entrer aux gardes, vous feriez de Pontis un sujet parfait.

Il vous aime, il vous craint. Entrez aux gardes.

--N'insistez pas, monsieur, je vous prie, dit Espérance avec douceur; mon

parti est pris sans retour. Tout ce que vous venez de me dire m'a étonné le

cerveau. Je n'aime pas la cour, je n'aime plus le monde; je n'ai qu'un seul

désir....

--D'aller pleurer encore?

--Oh! non, c'est fini cela, dit Espérance avec enjouement. Je veux aller

chasser dans des pays très-éloignés, des pays entièrement neufs. J'attends

que Pontis revienne. Est-ce bientôt?

--Mais avec le roi, ce matin, vers dix heures au plus tard; pour le

baptême.

--Très-bien. J'embrasserai donc l'ami Pontis, et aussitôt je reprends ma

route.

--Harnibieu! nous verrons cela, s'écria le chevalier. Que vous refusiez mon

argent, passe, que vous refusiez une place aux gardes, un poste à la cour,

passe encore; mais que vous retourniez en exil, je vous le défends!

--Monsieur le chevalier!

--Je vous le défends, dit Crillon en écrasant de sa botte un tison qui

jaillit en myriades d'étincelles, je suis quelque chose, harnibieu! et

votre mère vous a laissé à moi.

--Enfin, monsieur, si je suis malheureux!

--Vous serez malheureux à mes côtés tout à votre aise. Vous n'étiez pas un

Jérémie quand j'ai fait votre connaissance, et vous voilà maintenant prêt à

fondre en larmes comme une nymphe des métamorphoses... Non mais, je vous

raffermirai la fibre.

--Faites attention que j'ai souffert.

--Vous avez reçu un coup de couteau, je n'en disconviens pas; j'en ai reçu

plus de soixante, sans compter les balles et la menue grenaille; vous avez

perdu trois litres de sang, j'en ai perdu un baril, et je ris, cordieu! et

je fais les cornes à l'ennui, cordieu! et je danserai au baptême du petit

César, harnibieu! nous y danserons ensemble.

Espérance pâlit à faire pitié.

Heureusement, son laquais, après avoir gratté à la porte de la chambre,

passa timidement sa tête et son bras armé d'une lettre.

--De quelle part cela? s'écria le chevalier.

--De quelqu'un qui s'est informé si monsieur Espérance était arrivé céans,

dit le laquais.

Espérance prit le billet, d'où tomba une petite clé dès qu'il fut ouvert.

--Est-ce déjà votre invitation au bal? demanda Crillon, voyant la

stupéfaction se répandre sur les traits du jeune homme.

--Ma foi, monsieur, c'est encore plus extraordinaire, dit Espérance.

--Avec vous, c'est toujours du nouveau, mon cher ami. Mais ce nouveau

est-il bon, du moins?

--Jugez-en, monsieur.

Crillon lut à haute voix:

«Monseigneur...

--Il n'y qu'une personne qui m'appelle ainsi, se hâta de dire Espérance,

c'est le vieillard dont nous parlions tout à l'heure.

--L'homme aux vingt mille écus de rente; voyons son style:

«Monseigneur, puisque vous voilà dans Paris, qui est le meilleur séjour

pour un homme comme vous, je pense que vous allez habiter bientôt la maison

que vous venez d'acheter rue de la Cerisaie....

--Vous avez acheté une maison? dit Crillon saisi d'étonnement.

--Il paraît, répondit modestement Espérance. Mais continuez.

»...rue de la Cerisaie, sur vos économies des trois derniers mois. J'espère

que vous la jugerez digne de vous, et que vous daignerez approuver les

dispositions que j'ai cru devoir y prendre.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 9 / 23 段