dégarnira son poste. Brave moine, va!
--Si vous vous ennuyez, mon neveu, dit le moine béatement à Espérance,
allez un peu faire la conversation avec ces messieurs de la garde
bourgeoise, qui parlent français comme nous.
Espérance obéit au singulier regard de frère Robert, et, parvenu au groupe
des miliciens dont la plupart dormaient avec tant d'éclat, il se sentit
arrêté au passage par une main qui serra fortement la sienne, sous la
table, à droite.
Il tressaillit et faillit pousser un cri en reconnaissant dans l'un de ces
prétendus dormeurs, Pontis, dont le bras gauche enveloppait la tête, tout
en laissant à découvert, pour l'occasion, cet oeil malin pétillant comme
une escarboucle.
Il n'était pas encore revenu de sa surprise quand, à gauche de cette même
table, deux genoux saisirent sa jambe comme les deux crampons d'un étau. Et
l'officier des bourgeois, soulevant avec effort sa tête alourdie par le
sommeil, montra sous la visière au jeune homme un visage à la vue duquel
Espérance pensa tomber à la renverse.
Tous les mystères de la nuit lui étaient révélés. Il serra sans affectation
la boucle de son ceinturon, et s'assura que la poignée de l'épée était bien
à sa main; puis il s'assit près de Pontis, laissant le moine à qui Castil,
même avant le départ de Brissac, demandait encore des explications.
Tout à coup un galop rapide retentit; une voix vive et claire comme un son
de trompette, appela du dehors: Monsieur de Brissac! monsieur de Brissac
est-il ici?
Au même moment, un jeune homme couvert de sueur et trempé de pluie se
jetait à bas de son cheval et se précipitait dans le poste en s'écriant:
--Monsieur de Brissac!
--Me voici, dit le gouverneur.
--De la part de Mme la duchesse: alarme! la cavalerie ennemie paraît dans
la campagne. Alarme!
--La Ramée! s'écrièrent Espérance et Pontis qui bondirent au son de cette
voix et se trouvèrent face à face avec l'aide de camp de la duchesse.
--Eux ici! dit la Ramée, devenu pâle comme un spectre.
Au cri d'alarme, tout le poste avait couru à ses mousquets, à ses
hallebardes. Les bourgeois debout s'étaient armés en un clin d'oeil. Tous
les visages respiraient la haine et la guerre.
--Messieurs! s'écria la Ramée en désignant son ennemi qui se serrait près
d'Espérance, cet homme s'appelle Pontis, c'est un garde du roi! Trahison!
--Misérable! murmura l'officier bourgeois en assénant un coup de poing sur
la tête de la Ramée.
--M. de Crillon! hurla celui-ci.
Au nom redouté de Crillon, don José, les Espagnols, le poste entier
poussèrent un rugissement de terreur et de rage. On se montrait l'officier
bourgeois, on apprêtait les armes.
C'était dans l'enceinte circulaire de la tour un de ces désordres
passionnés comme les aimaient Bourguignon et Terburg.
--Harnibieu! oui, je suis Crillon, dit le chevalier d'une voix
retentissante en jetant loin de lui, par un geste sublime, le ridicule
armet qui cachait sa tête, je suis le brave Crillon! À moi, mes gardes, et
nous allons voir!
En disant ces mots, il avait mis l'épée à la main, cette terrible épée qui
en jaillissant du fourreau sembla partager la tour en deux morceaux comme
l'éclair coupe un nuage.
Derrière lui, à ses côtés, sa petite troupe s'était formée avec un
ensemble, un aplomb, une vigueur qui firent reculer les Espagnols jusqu'au
centre de la salle.
Le moine, froid et impassible, poussa dehors M. de Brissac qui dégainait
comme les autres et ferma les énormes verrous de la porte du corps de
garde. Puis il s'adossa à cette porte, les deux mains appuyées sur une
hache qu'il avait détachée de la muraille.
--Gardez la fenêtre, dit-il à Espérance, qui courut aussitôt de ce côté.
--Soixante contre douze! s'écria don José en désignant à ses hommes la
poignée de Français qui lui barraient le chemin.
--Douze contre soixante! répondit Crillon avec une voix de lion rugissant.
Et souvenez-vous, enfants, qu'il ne faut pas qu'un seul de ces coquins
sorte vivant de la tour, car il ferait manquer l'entrée du roi! Espérance,
je vous ai promis de vous montrer Crillon sur la brèche, regardez!
Une décharge des mousquets espagnols alla cribler la muraille. Crillon et
les siens s'étaient jetés à plat-ventre; ils se relevèrent agiles comme des
léopards.
--Maintenant, dit le chevalier, en avant! ils sont à nous!
Il s'élança; ses yeux de flamme avaient choisi deux hommes pour ses deux
premiers coups d'épée. Les deux hommes roulèrent à ses pieds. Quand ses
gardes et lui se retrouvèrent dans la fumée, dix Espagnols jonchaient le
plancher de la salle, tous frappés à la gorge ou au coeur, tous tués
raides. Pas un Français n'avait été touché.
La Ramée, au milieu des Espagnols, avait une épée à la main comme les
autres; mais il ne frappait pas encore; on eût dit que ce spectacle
effrayant l'avait privé de sa raison; il restait immobile, hébété, ne
pouvant s'accoutumer à cette situation terrible.
Pontis l'appelait dans la mêlée, vociférant son nom, et il ne répondait
pas.
Don José ramena les siens à la charge; il était quelquefois brave, le
ridicule señor, mais ce jour-là il tremblait comme tout animal qui sent le
lion. Sa troupe vint se heurter en tumulte sur les ressorts d'acier des
gardes; une nouvelle jonchée de morts s'entassa, la vapeur du sang et de la
poudre s'épaissit sous les voûtes lugubres de la tour. Don José tomba
expirant, la tête fendue. Les Espagnols hésitèrent.
--Allons, puisqu'ils ne vont plus! s'écria le chevalier en prenant
l'offensive, et il fondit de nouveau sur la bande décimée; les uns,
effarés, cherchèrent à ouvrir les verrous de la porte, mais ils trouvaient
là le moine silencieux qui les assommait de sa masse; d'autres couraient
comme des papillons à la fenêtre, d'où Espérance les faisait tomber à coups
d'épée.
On en vit grimper le long des barreaux des meurtrières, d'autres
cherchaient à s'accrocher aux parois de cette cage formée, d'autres
imploraient le vainqueur en jetant leurs armes.
La Ramée, se voyant perdu, prit une résolution sauvage, il avait trois fois
reculé devant la porte défendue par l'assommoir du moine; il se jeta sur la
fenêtre, croisant le fer avec Espérance; puis, tout à coup, feignant d'être
blessé, il tomba. Espérance, généreux, releva son épée. Alors la Ramée le
saisit par les jambes et le renversa sur le plancher.
Pendant ce temps, d'autres blessés épouvantés ouvrirent la fenêtre et se
précipitèrent dans la Seine, non sans avoir reçu en chemin de nouveaux
coups.
Pontis furieux avait tout quitté pour voler au secours d'Espérance: il
cherchait dans ces deux corps qui s'entrelaçaient et se roulaient une place
pour enfoncer son épée; mais comment frapper l'ennemi sans blesser l'ami?
Les têtes seules étaient reconnaissables dans cet affreux bourbier de sang
et de débris. Pontis saisit le moment où la tête de la Ramée lui
apparaissait bien distincte, et il frappa dessus un effroyable coup du|
pommeau de sa lourde épée.
Le misérable, étourdi, lâcha prise. Espérance se releva. Tous deux, Pontis
et lui, par un mouvement spontané, saisirent l'ennemi sans connaissance et
le précipitèrent par la fenêtre. Puis ils se jetèrent dans les bras l'un de
l'autre en murmurant:
--Pour cette lois, il est bien mort.
A partir de ce moment, le combat se changea en massacre. Les rares blessés
qui restaient furent poussés par le même chemin, et Crillon fumant de sueur
et de carnage put se reposer avec ses compagnons sur un monceau de
cadavres.
--Il est quatre heures, je crois que voici Sa Majesté, dit tranquillement
frère Robert. Alors, il ouvrit la porte du corps de garde. On entendit au
dehors le chant de la trompette, c'étaient les clairons de l'armée royale
qui frappaient à la porte Neuve.
Frère Robert, à coups de hache, fit voler en éclats le madrier qui
soutenait les chaînes du pont-levis, et d'un revers de cette même masse, il
ébranla la lourde porte qui craqua en tournant sur ses énormes gonds.
Aussitôt, un cavalier ruisselant de pluie, une écharpe blanche sur la
cuirasse, la physionomie radieuse, l'oeil étincelant, les bras levés au
ciel pour lui rendre grâces, poussa le premier sur le pont-levis, son
cheval dont les pieds retentirent.--J'y suis! s'écria-t-il; merci, Dieu qui
protèges la France!
--Vive le roi! dit d'une vois émue et solennelle le moine en retenant la
porte par laquelle se précipita l'héroïque cavalier palpitant de joie.
--Vive le roi! répétèrent au seuil du corps de garde Crillon et ses hommes
brandissant leurs épées rouges.
Henri IV entra ainsi dans sa ville, et ses yeux obscurcis par de douces
larmes cherchèrent en vain l'ami qui lui avait ouvert la porte.
Frère Robert avait rabattu son capuchon sur ses yeux et repris lentement
par la campagne le chemin de son monastère.
VIII
L'ÉCHÉANCE
Ne voyant pas revenir la Ramée, n'entendant plus de bruit autour d'elle, et
croyant à une fausse alerte, la duchesse de Montpensier s'était couchée à
trois heures, bien fatiguée de sa nuit. Un général d'armée a tant à faire!
Après avoir congédié ses femmes et ses capitaines, elle dormait comme un
simple soldat.
Tout à coup un bruit inaccoutumé retentit dans ses antichambres, des
rumeurs confuses la réveillent, sa porte s'ouvre et son intendant effaré
annonce:
--Un gentilhomme de la part du roi!
La duchesse se souleva.
--Quelle impudence! dit-elle. De quel roi veut-on parler, et pourquoi ce
roi, s'il y en a un, se permet-il de troubler mon sommeil?
Mais déjà le gentilhomme était arrivé au seuil de la chambre.
--Ordre de Sa Majesté, dit-il.
La duchesse furieuse s'écria:
--Je veux voir en face l'audacieux qui vient ici prononcer le mot Majesté,
accolé à ce mot: ordre, s'adressant à ma personne.
--Madame, dit en saluant profondément le gentilhomme qui n'était autre que
Saint-Luc, l'ancien ami du roi Henri III, c'est moins un ordre qu'une
prière que j'ai l'honneur de vous transmettre de la part du roi. A peine
aux portes de Paris, Sa Majesté a pensé à vous.
--Il est aux portes! s'écria-t-elle, et on ne me le disait pas.... Je m'en
doutais!
En disant ces mots, elle se jetait dans sa ruelle, où ses femmes,
tremblantes de ce qui allait arriver, l'habillaient précipitamment.
--Dieu merci, j'arriverai à temps, murmura l'amazone. Mon épée!
--Pourquoi faire, madame? dit doucement Saint-Luc.
--Et d'abord, monsieur, retournez d'où vous venez; dites à celui qui vous
envoie que je n'ai à entendre aucunes propositions de sa part. Ajoutez que
les Espagnols....
--Pardon, madame, mais, vous vous méprenez.
--Assez, vous dis-je, assez! Où sont mes officiers, mes gardes? Comment
a-t-on laissé pénétrer ici un envoyé du Béarnais?
--Ni gardes, ni officiers ne répondront, madame, dit Saint-Luc avec un
sourire, vous n'en avez plus besoin. Vous serez admirablement gardée. Quant
à moi, je suis entré en même temps que mon maître, qui ne s'appelle plus le
Béarnais, mais le roi de France, et je viens de son Louvre.
La duchesse pâlit.
--Le Louvre n'est à personne, que je sache, dit-elle.
--Mais pardonnez-moi, madame, il est bien au roi puisque Sa Majesté
l'occupe.
La duchesse bondissant:
--Le roi occupe le Louvre? s'écria-t-elle.
--Parfaitement, madame.
--Depuis quand, mon Dieu;
--Depuis quatre heures du matin.
--Le roi est à Paris!...
--Vous pouvez vous mettre à la fenêtre, vous l'allez voir passer se rendant
à Notre-Dame.
--Oh! et je n'étais pas là! murmura-t-elle. Je dormais! Mais les Espagnols?
--Vous auriez bien de la peine à en trouver dans ce moment, tant ils sont
bien cachés.
--Le roi à Paris! balbutia la duchesse en cherchant un appui comme si elle
allait s'évanouir.
Saint-Luc s'avança poliment.
--Je vous comprends, s'écria-t-elle en se redressant avec une énergie
sauvage, vous venez accomplir les ordres du vainqueur. Vous venez me
demander mon épée, m'arrêter; mais dites bien à votre maître que je
resterai dans les tortures ce que doit être une princesse de mon nom.
Allons, monsieur, montrez-moi le chemin. Est-ce au Châtelet, est-ce à la
Bastille que nous allons! Je vous suis.
--Mais, madame, votre imagination va trop loin, dit Saint-Luc, et au lieu
d'une arrestation, c'est une simple invitation que j'ai l'honneur de vous
apporter de la part de Sa Majesté.
--Expliquez-vous, monsieur, répliqua la duchesse un peu calmée par la
parole d'un homme de cette qualité.
--Madame, le roi vous convie à faire la collation aujourd'hui en son
Louvre, après l'office du soir.
--Quelle raillerie est-ce donc, monsieur de Saint-Luc?
--C'est tout le contraire d'une raillerie, madame.
--Le roi, comme vous dites, et moi nous sommes ennemis mortels, qui ne
pouvons faire aucune collation ensemble.
--Ce n'est pas l'opinion de Sa Majesté à ce qu'il paraît, madame, car vous
êtes attendue au Louvre, et sa Majesté aurait, m'a-t-elle dit, grand
déplaisir si vous n'y veniez.
En disant ces mots avec une courtoisie parfaite, Saint-Luc, sans paraître
remarquer le trouble inexprimable de la duchesse, la salua profondément et
s'en retourna, tandis que Mme de Montpensier courait comme folle à la
fenêtre, l'arrachait plutôt qu'elle ne l'ouvrait, et, voyant l'émotion
générale, les écharpes blanches, entendant les cris de joie, les souhaits
de gloire et de paix au roi, tombait en une seconde défaillance dans les
bras de ses femmes et de ses laquais, les seuls courtisans qui ne l'eussent
pas quittée, parce qu'ils craignaient de perdre leurs gages.
Sur ces entrefaites accourut essouflé, défait, le jeune favori de la
duchesse, Châtel, qui traversa les antichambres, et vint tomber éploré aux
pieds de son auguste souveraine.
--Mon pauvre Châtel, dit la languissante princesse, c'en est donc fait.
--Hélas! madame.
--Vaincus!...
--Non, trahis!
--Par qui donc?
--Par M. de Brissac.
--L'infâme! Mais on n'a donc pas résisté?
--Le poste de la porte Saint-Honoré s'est rendu; les portes Saint-Denis et
Saint-Martin ont été livrées par les échevins.
--Mais nos amis, le duc de Feria....
--En se réveillant il a trouvé son vestibule gardé par les chevau-légers du
Béarnais.
--Qu'avait-on fait des Espagnols?
--Ils étaient enfermés par les soldats royalistes.
--Mais le peuple! mais la Ligue!
--Le peuple a lâchement abandonné la sainte Ligue; il chante, il rit, il
crie vive le roi! Veuillez prêter l'oreille.
En effet, on entendait dans le lointain des acclamations formidables mêlées
au bruit du canon.
--Mais on se bât! s'écria la duchesse.
--Non, c'est la Bastille qui se rend, et les canonniers royalistes en
déchargent les pièces.
--Le roi! le roi! vive le roi! crièrent un millier de voix enthousiastes
dans la rue même, sous les fenêtres de l'hôtel.
--Qu'on me cherche M. la Ramée! dit la duchesse d'un air sombre.
--Ah! madame, répliqua le jeune drapier en baissant les yeux, ce pauvre
gentilhomme....
--Eh bien?
--Eh bien, madame, vous l'aviez envoyé à la porte Neuve.
--C'est vrai, pour prévenir M. de Brissac.
--Le poste de la porta Neuve a été massacré; les Espagnols qui le
composaient, tués par les bourgeois, ont été jetés à la rivière.
--Mais la Ramée?
--S'il n'est pas revenu, c'est qu'il aura partagé leur sort.
--Ah! murmura la duchesse d'un air égaré, c'en est trop, c'en est trop, il
faut mourir!
--Madame!
--Il faut mourir! s'écria-t-elle avec rage. Voyons une épée, un
poignard!...
--Madame, chère maîtresse, au nom du ciel....
--Quelqu'un aura-t-il pitié de mes souffrances, vociféra la terrible
personne, se trouvera-t-il un ami qui m'épargne la honte de voir le
vainqueur? Par grâce, c'est un service à me rendre, la mort!
Elle s'animait par degrés, et tous ses nerfs vibraient comme les cordes
d'une harpe détendue.
--Tue-moi! comme s'est fait tuer Brutus, comme s'est tué Caton, tue-moi, et
je te bénirai; j'implore cette grâce.
En disant ces mots, elle découvrit une poitrine encore plus blanche que son
âme n'était noire.
Le naïf jeune homme, électrisé par cette fureur tragique et familiarisé par
la lecture de Tite-Live avec les beaux dévouements de l'antiquité, se crut
appelé à jouer le rôle d'un affranchi romain.
Il prit la duchesse au sérieux, et ce vacarme de cris lui montant à la
tête, il tira sa petite dague et courut sur Mme de Montpensier pour la
poignarder à l'antique.
Mais celle-ci, rappelée à la réalité par la vue du fer, repoussa Châtel
avec force et le regardant en face:
--J'étais bien folle! s'écria-t-elle. Crois-tu que ce soit moi qui doive
mourir!
L'accent dont ces paroles furent prononcées pénétra qu'au fond de l'âme du
jeune homme. Il remit son poignard dans le fourreau.
--Vous avez raison, dit-il, madame; je comprends.
Et leurs yeux achevèrent d'interpréter leur pensée.
Soudain, le peuple se ruant sur la place avec une joie qui tenait du
délire, annonça l'arrivée du roi.
On vit paraître Henri, la tête nue, sans défense. Il était entouré de ses
amis fidèles, Rosny, Crillon, Saint-Luc, Sancy, tous ses capitaines, tous
ses conseillers. La foule venait baiser son cheval et ses habits. Le roi se
rendait à Notre-Dame pour remercier Dieu de son succès.
Brissac était nommé maréchal de France.
--Il pleut, disaient les ligueurs, mauvais augure.
--Il pleut, disaient les royalistes, c'est une bénédiction du ciel pour
éteindre les mèches des mousquetaires ligueurs, qui auraient pu assassiner
le roi.
Cependant un magnifique spectacle attendait les parisiens au sortir de la
cathédrale; le roi avait voulu en finir avec les Espagnols.
Ceux-ci, rassemblés tumultueusement au nombre de trois mille, leurs chefs
perdant la tête, avaient présenté leurs armes et attendaient la mort.
Isolés entre l'immense population qui les haïssait, la puissante armée du
roi qui les tenait à sa merci, la moindre bravade pouvait les perdre. On
entendit parmi le peuple ces sourdes rumeurs qui précèdent
l'accomplissement des grandes vengeances.
Tout Paris savait déjà que les Espagnols réunis près de la porte
Saint-Denis allaient enfin recevoir le châtiment dû à leur longue tyrannie,
à leur déloyauté contre le prince qui ne les avait jamais combattus qu'en
face.
La foule avide des sanglants spectacles se préparaient à celui-là;
l'extermination d'une armée, quelles représailles! Aussi les alentours de
la porte Saint-Denis étaient-ils assiégés par cent mille spectateurs, qui
n'attendaient qu'un signe pour devenir acteurs dans la tragédie.
Les soldats espagnols, appuyés sur leurs piques et sur leurs mousquets, se
courbaient sombres, découragés, honteux, sous le poids de tous ces regards
irrités. Quelques-uns avaient leurs femmes, leurs enfants auprès d'eux; les
bagages rassemblés à la hâte, les chevaux épuisés complétaient le tableau.
Sur chaque visage, on pouvait lire la terreur, le désespoir et la faim.
Le duc de Feria, tombé du haut de son orgueil, n'était plus qu'un rebelle,
un voleur surpris, dont la grandeur consistait à subir le premier les
volontés du vainqueur. Entouré de ses officiers pâles comme lui, il se
taisait et ne songeait plus qu'à bien mourir.
On annonça le roi; déjà un long cordon de gardes et d'archers, occupant
toutes les issues, cernait la troupe espagnole et l'enfermait dans un
cercle de fer et de feu. Devant le roi venait le maréchal de Brissac,
escorté par un gros de cavalerie.
A l'arrivée de ces nouvelles troupes, il se fit dans la foule un mouvement
pareil au reflux de la mer. Les vagues tourbillonnant et se poussant l'une
l'autre laissèrent à sec les rues et les places; les fenêtres seules et les
portes et les remparts de la ville s'emplirent de spectateurs dont la plus
grande partie étaient armés.
Les Espagnols ne virent plus autour d'eux que les soldats du roi et les
pièces d'artillerie toutes prêtes à faire feu.
Le moment était solennel. Tous les coeurs palpitèrent. Les Espagnols
recommandaient leur âme à Dieu.
Alors, Brissac s'approchant, la tête nue, du duc de Feria, avec un visage
impassible, chacun se figura qu'il lui venait annoncer l'arrêt fatal; et un
silence de plomb comprima jusqu'au battement des coeurs.
--Monsieur le duc, dit le maréchal, le roi m'envoie à vous pour vous dire
que ce jour de victoire est un jour de pardon. Vous êtes libre. Sortez de
Paris sans crainte, vous et les vôtres, avec vos armes et bagages: les
portes vous sont ouvertes, partez quand il vous plaira.
A peine eut-il achevé que, passant de la plus profonde terreur à la joie la
plus folle, soldats et officiers, qui se croyaient déjà massacrés ou tout
au moins prisonniers de guerre, jetèrent leurs chapeaux en l'air et firent
retentir le quartier de leurs transports. On voyait les femmes de ces
malheureux, avec leurs enfants, s'agenouiller et adresser à haute voix au
ciel des prières ferventes pour le monarque généreux qui les sauvait de la
plus cruelle extrémité.
Le duc de Feria, touché profondément, s'inclina pour remercier Brissac. La
parole expira sur ses lèvres. Toute la multitude des spectateurs oublia sa
haine pour admirer la clémence du vainqueur. Si les Parisiens perdaient un
spectacle difficile à remplacer, celui d'une extermination, ils gagnaient
la certitude d'être gouvernés par le prince le plus magnanime.
On vit Henri IV se placer à l'une des fenêtres de la porte Saint-Denis,
celle qui était précisément au-dessus de la porte et plongeait dans toute
la longueur de la rue Saint-Denis. Sur un signe des chefs, les soldats de
l'armée étrangère prirent leurs rangs et se mirent en route quatre par
quatre, les armes bas, les mèches éteintes, les enseignes ployées et les
caisses derrière le dos.
Les Napolitains passèrent les premiers sous la porte puis les Espagnols, et
enfin les Wallons et les lansquenets; chacun, jusqu'au dernier valet de
l'armée en regardant le roi à sa fenêtre, s'inclinait et saluait
profondément le chapeau à la main. Quelques-uns, dans l'espoir de la
reconnaissance criaient vive le roi de France, et s'agenouillaient avec
force souhaits de prospérité.
Lorsque le duc de Feria défila à son tour, il arrêta son cheval pour faire
plus d'honneur au brave prince qui lui donnait la vie, et on l'entendit
murmurer un compliment, dans lequel il remerciait Henri IV d'avoir épargné
ses pauvres soldats.
Le roi toujours riant et spirituel:
--Voilà qui est bien, monsieur le duc, dit-il, recommandez-moi à Philippe
II, votre maître; mais ne revenez plus.
Paroles qui firent fortune, on le comprend, chez le peuple le plus
spirituel de la terre.
Les Espagnols furent reconduits, par Saint-Luc, avec plus grande politesse
jusqu'au Bourget; de là on les conduisit à la frontière, et ainsi se
termina la prise de Paris.
Quant au roi, qui avait hâte de donner quelque distraction à Henri, le soir
même, il reçut au Louvre la visite de Montpensier, avec laquelle il joua
aux cartes, il lui gagna son argent pour toute vengeance.
Mais si la distraction n'était pas des plus amusantes, du moins la
vengeance était-elle assez complète. La duchesse avait vu deux heures après
l'entrée du roi, au lieu du massacre et de la terreur qu'elle espérait, se
rouvrir toutes les boutiques, se tapisser et se fleurir toutes les maisons,
les bourgeois se mêler et causer joyeusement avec les gens de guerre, le
peuple rire et chanter avec les bourgeois, la Ligue se fondre comme neige
au soleil, et le dernier espoir de l'ambition des Guise s'évaporer comme
fumée au vent. Elle rentra chez elle sérieusement malade, et se mit au lit
sans que personne s'occupât d'elle; on parla bien plus de la femme d'un
boucher ligueur qui était morte de rage en apprenant l'entrée du roi dans
la ville.
Vers dix heures du soir, la Varenne s'approcha du roi, lui dit quelques
mots à l'oreille, et aussitôt Sa Majesté, avec un rayonnant sourire, quitta
l'assemblée et se retira dans son appartement.
Le lendemain matin vers l'aube, dans une des salles du Louvre, bon nombre
de gentilshommes autour d'un grand feu, fêtaient joyeusement les restes
d'un grand festin et s'entretenaient avec vivacité non plus du passé, mais
de l'avenir de la France ainsi régénérée.
C'étaient d'abord les gardes de service, puis quelques courtisans
privilégiés, qui avaient obtenu la faveur de garder le roi dans son palais
la première nuit qu'il venait d'y passer, après tant d'années d'exil et de
combats. Et ces heureux, à voir le nombre des flacons vides, n'avaient pas
dû s'ennuyer pendant que le roi dormait.