de la période antérieure à l'époque actuelle (commencement du Xe
siècle), est la façon dont étaient rendus les jugements, le respect
qu'inspiraient les décisions judiciaires. Le gouvernement choisissait
[avec soin les juges] pour que les Chinois n'aient aucune inquiétude
en ce qui concerne la connaissance des lois [par les magistrats] (p.
107), la sincérité de leur zèle, leur respect de l'équité en toutes
circonstances, leur éloignement de toute partialité en faveur des gens
de haut rang tant que le droit n'a pas été rétabli, leur scrupuleuse
honnêteté à l'égard des biens des faibles et de tout ce qui passe entre
leurs mains, [biens des orphelins, etc.].
Lorsqu'on avait décidé de nommer quelqu'un grand juge, avant de
l'investir de cette dignité, on l'envoyait dans toutes les villes qui
étaient considérées comme les soutiens du pays. Il résidait dans chaque
ville pendant un ou deux mois et faisait une enquête sur les affaires
des habitants, leur histoire et leurs coutumes. Il s'informait des
personnes sur le témoignage desquelles on pouvait compter, de façon à
ce que lorsqu'elles lui auraient fourni des informations, il devenait
inutile d'en interroger d'autres. Lorsqu'il avait visité les villes en
question et qu'il ne restait plus, dans le royaume, d'endroit important
qu'il n'ait visité, cet homme retournait à la capitale et il était
investi des fonctions de grand juge.
C'était à lui qu'appartenait le choix des juges et il leur donnait
l'investiture. Sa connaissance [des principales villes] du royaume tout
entier (p. 108) et des personnes dont, en chaque ville, la nomination
s'imposait comme juge provincial, qu'elles fussent originaires de la
ville même ou d'ailleurs, était telle qu'elle le dispensait de recourir
aux informations de gens qui peut-être auraient eu une opinion partiale
ou n'auraient pas dit la vérité en réponse aux questions qui leur
étaient posées. [Avec de tels magistrats], il n'y avait pas à craindre
qu'un juge transmette au grand juge un fait dont il aurait connu
l'inexactitude et qu'il lui montre l'affaire sous un aspect fallacieux.
Tous les jours, un crieur public dit ceci à la porte du grand juge:
«Quelqu'un a-t-il une plainte à présenter au roi qui n'est pas
visible de ses sujets, contre l'un de ses fonctionnaires, de ses
chefs militaires ou l'un de ses sujets? Je suis le délégué du roi
pour connaître de toutes ces affaires en vertu des pouvoirs qu'il
m'a conférés à cet égard et [des fonctions dont] il m'a investi.» Le
crieur répète cette formule trois fois. Il est de règle que le roi
ne quitte sa résidence qu'après avoir examiné si la correspondance
des gouverneurs contenait quelque injustice évidente ou s'il y avait
quelque négligence dans le fonctionnement de la justice et dans
l'activité des magistrats. Ces deux ordres de faits une fois bien
réglés, la correspondance des gouverneurs ne mentionne plus que des
actes équitables et la justice n'est exercée que par des juges qui
l'observent; [dans ces conditions,] l'ordre règne dans le royaume.
En ce qui concerne le Ḫorâsân, [il a été déjà dit que] il est
limitrophe de la Chine. Celle-ci est à deux mois de marche de la
Sogdiane; les deux pays sont séparés l'un de l'autre par un désert
impraticable et des sables qui se succèdent où on ne trouve point
d'eau, ni rivière, ni habitants. Ce sont ces défenses naturelles qui
ont protégé la Chine contre une attaque des gens du Ḫorâsân.
Dans l'Ouest, la Chine est limitrophe d'un endroit appelé Madû qui
est situé sur la frontière [orientale] du Tibet. La Chine et le Tibet
sont constamment en guerre l'un contre l'autre. Nous avons rencontré
l'un de ceux qui ont voyagé en Chine. Il nous a dit qu'il avait vu un
homme portant (p. 110) sur son dos du musc contenu dans une outre. Il
était parti à pied de Samarḳande et, allant de l'une à l'autre, il
était passé par des villes de la Chine pour arriver enfin à Ḫânfû qui
est le port où se réunissent les marchands [arabes] venant de Sîrâf (du
golfe Persique). Mon informateur me dit également que la Chine, qui
est le pays où vit le chevrotain porte-musc chinois, et le Tibet sont
un seul et unique pays que rien ne sépare l'un de l'autre. Les Chinois
exploitent les chevrotains qui vivent dans la région voisine de leur
propre frontière; les Tibétains en font autant de leur côté. Le musc
tibétain est supérieur au musc chinois pour deux raisons: la première
est que le chevrotain porte-musc trouve sur la frontière du Tibet des
pâturages [où abonde] le nard, tandis que la partie de la Chine qui
est limitrophe du Tibet, n'a que des pâturages où poussent d'autres
plantes [à l'exclusion du nard]. La seconde raison de la supériorité
du musc tibétain est que les Tibétains conservent les vésicules de
musc [prises sur le chevrotain] dans leur état naturel, tandis que les
Chinois falsifient (p. 111) les vésicules qu'ils peuvent se procurer.
De plus, comme ils expédient leur musc par mer, celui-ci s'imprègne
d'humidité [pendant la traversée, ce qui en diminue le parfum et la
valeur]. Lorsque les Chinois conservent le musc dans sa vésicule et
mettent celle-ci dans un petit vase en terre hermétiquement fermé, le
musc [chinois] parvient en pays arabe avec les mêmes qualités que le
tibétain [sans avoir été avarié pendant le voyage par mer]. Le meilleur
de toutes les qualités de musc est celui que le chevrotain [laisse
adhérent] aux rochers des montagnes auxquels il frotte [son ventre]
lorsque l'humeur du corps [d'où provient le musc], s'est amassée dans
son nombril et qu'elle s'y est rassemblée de toutes les parties [du
corps sous les apparences] de sang frais, comme se rassemble le sang
quand il se produit un abcès. [Quand cette sorte d'abcès au nombril du
chevrotain] est parvenu à maturité, l'animal en est incommodé et se
frotte [le ventre] contre les rochers, jusqu'à ce que l'abcès crève et
laisse couler son contenu. Lorsque l'abcès a été vidé de son contenu,
[la plaie] se sèche et se cicatrise, et l'humeur du corps se réunit au
même endroit [pour former un nouvel abcès], comme auparavant.
Il y a, au Tibet, des gens qui sont d'habiles chercheurs de musc et
qui ont des connaissances spéciales à cet égard. Lorsqu'ils ont trouvé
du musc (p. 112), ils le ramassent, réunissent tout ce qu'ils ont
trouvé et le mettent dans des vésicules. Le musc [ainsi recueilli]
est remis à leurs rois. Le musc a atteint son plus haut degré
[d'excellence], lorsqu'il est arrivé à maturité dans la vésicule sur
l'animal porte-musc lui-même; c'est le meilleur de toutes les sortes de
musc; de même que les fruits qui sont arrivés à maturité sur l'arbre,
sont bien meilleurs que ceux qu'on a cueillis avant leur maturité.
Voici un autre moyen d'obtenir le musc. On chasse [le chevrotain
porte-musc] avec des filets posés verticalement [dans lesquels on le
rabat] ou à coups de flèches. Parfois, on excise la vésicule à musc du
chevrotain avant que le musc ne soit arrivé à maturité sur l'animal.
Dans ce cas, quand la vésicule à musc est excisée sur le chevrotain,
le musc a une odeur désagréable qui dure tant qu'il n'est pas arrivé à
dessiccation, et il n'y arrive qu'au bout de longtemps. Mais dès que le
musc est sec, il change [d'odeur] et devient le musc [odorant que nous
connaissons].
Le chevrotain porte-musc ressemble aux gazelles arabes: même taille,
même couleur, mêmes jambes fines (p. 113), même bifidité du sabot,
mêmes cornes droites [à leur base, puis] recourbées [à leur extrémité].
Le chevrotain a deux dents canines, minces et blanches, à chaque
mâchoire, implantées droites de chaque côté du museau. La longueur de
chacune de ces canines est d'un empan ou moins; elles ont la forme des
défenses d'éléphant. Telles sont les particularités qui différencient
le chevrotain des autres espèces de gazelles.
Les correspondances des rois de la Chine adressées aux gouverneurs des
villes et aux eunuques sont transportées par les mulets de la poste
royale. Ces animaux ont la queue coupée, comme les mulets de la poste
officielle en pays arabe. Ces mulets suivent un itinéraire déterminé.
En dehors des coutumes que nous avons déjà décrites, les Chinois ont
encore celle d'uriner debout. Ainsi procèdent les gens du peuple. Mais
le gouverneur, les généraux, les gens notables se servent d'un tube en
bois vernis (laqué) d'une coudée de longueur (p. 114). Ces tubes sont
perforés aux deux extrémités; l'ouverture de la partie supérieure est
assez grande pour [qu'on puisse y introduire] le gland de la verge.
On se tient debout quand on veut uriner; on tient l'extrémité du tube
loin de soi et on urine dans le tube. Les Chinois prétendent que cette
façon d'uriner est plus saine pour le corps, et que la pierre, toutes
les autres maladies de la vessie proviennent de ce que [les hommes]
s'accroupissent pour uriner. Ils prétendent encore que la vessie ne se
vide complètement qu'autant qu'on urine debout.
[Illustration]
Les Chinois laissent pousser les cheveux sur la tête; [ils ne les
coupent ni ne les rasent comme les Arabes]. La raison de cette coutume
est que lorsqu'un enfant chinois naît, on ne lui arrondit pas la tête
et on ne l'allonge pas [en la massant dans ce but], comme le font
les Arabes. Les Chinois disent que [cette pratique arabe] modifie
[fâcheusement] l'état naturel du cerveau et altère l'intelligence. La
tête d'un Chinois est difforme, mais sa chevelure abondante cache ce
défaut.
(P. 115.) En ce qui concerne le mariage, les Chinois se divisent en
tribus et familles identiques aux tribus des Israélites et des Arabes,
et leurs relations mutuelles tiennent compte de cette connaissance.
On n'épouse pas un parent, ni quelqu'un qui est de même lignage,
surtout du côté du père; il faut se marier dans un autre milieu, [car
l'endogamie est interdite]. C'est au point qu'on ne se marie point dans
sa tribu, comme si, chez les Arabes, un homme de la tribu des Banû
Tamîm (ou descendants de Tamîm), ne se mariait pas avec une descendante
de Tamîm; un homme des Banû Rabîʿa, avec une femme de la descendance
de Rabîʿa; mais qu'un homme de la tribu des Banû Rabîʿa ne pouvait se
marier qu'avec une femme de la tribu de Muḍar, et un homme des Banû
Muḍar qu'avec une femme des Banû Rabîʿa. Les Chinois prétendent que les
mariages exogamiques produisent une remarquable postérité.
[Illustration]
[Illustration]
QUELQUES INFORMATIONS SUR L'INDE
Dans le royaume du Ballahrâ et dans d'autres royaumes de l'Inde, il y
a des gens qui se brûlent volontairement sur un bûcher. Cette coutume
provient de leur croyance à la métempsycose; cette croyance s'est
implantée dans leur esprit de façon telle qu'elle ne laisse pas de
prise au doute.
Lorsqu'ils montent sur le trône, certains rois de l'Inde (p. 116)
font cuire du riz qu'on leur présente ensuite sur des feuilles de
bananier. Le roi réunit [à cette occasion,] trois ou quatre cents amis
[qui s'attachent à lui] de propos délibéré, librement, sans y être
aucunement forcés. Après avoir mangé du riz lui-même, le roi en donne
à ses amis, et chacun d'eux, à tour de rôle, s'approche, prend un peu
de riz et le mange. Lorsque le roi meurt ou est tué, tous ceux qui ont
mangé du riz [avec lui dans cette sorte de communion rituelle qui les
a liés intimement], doivent se brûler volontairement sur un bûcher,
jusqu'au dernier, le jour même où le roi a cessé de vivre. [Le roi
mort, ses amis doivent disparaître] sans retard. [Cette obligation est
tellement impérative] qu'il ne doit rien rester de ces amis, ni corps,
ni trace d'eux-mêmes.
Lorsque quelqu'un a pris la résolution de se brûler volontairement sur
un bûcher, il se rend chez le roi et lui demande l'autorisation [de
procéder à sa propre crémation].
[Après avoir obtenu l'autorisation demandée], il circule dans les
marchés. Pendant qu'il circule ainsi, [on allume] un bûcher (p. 117)
avec beaucoup de bois que des gens sont occupés à faire brûler jusqu'à
ce que feu et flammes soient devenus rouge foncé comme la cornaline.
Alors, la victime volontaire se met à courir dans les marchés, précédée
de cymbaliers et entourée de sa famille et de ses proches. L'un d'eux
lui pose sur la tête une couronne de plantes odoriférantes qu'on a
remplie de charbons ardents; on y verse de la sandaraque, qui, au
contact du feu, [brûle] comme du naphte. La victime marche, et sa
tête se met à brûler; l'odeur de chair de sa tête [qui brûle] se fait
sentir; mais sa façon de marcher n'en est en rien changée et il ne
manifeste aucune émotion. Il en est ainsi jusqu'à ce qu'il arrive au
bûcher dans lequel il saute d'un bond et où il se transforme en cendres.
Quelqu'un qui fut témoin du fait, raconte qu'un Indien qui allait se
brûler, lorsqu'il fut sur le point de se jeter dans le bûcher, prit
un poignard, le plaça en haut de sa poitrine et se fendit le corps
jusqu'au-dessous du bas-ventre, de sa propre main. Puis, introduisant
sa main (p. 118) gauche [dans le ventre] et prenant son foie, il en
arracha autant qu'il put; [pendant qu'il faisait cela], il parlait.
Avec son poignard, il coupa un morceau de son foie qu'il donna à son
frère [montrant ainsi] combien il méprisait la mort et supportait
patiemment la souffrance. Puis il se jeta volontairement dans le feu,
[s'élançant] vers la malédiction d'Allah (c'est-à-dire dans l'enfer).
Celui qui a rapporté cette histoire prétend qu'il existe dans les
montagnes de ce pays, des Indiens dont les coutumes sont identiques à
celles des Kanîfiyya et des Jalîdiyya arabes; les uns et les autres ont
le même goût pour les choses vaines et insensées. Ces montagnards de
l'Inde et les gens de la côte ont un point d'honneur de clan [qui les
fait se lancer des défis les uns aux autres] et qui se manifeste ainsi:
à chaque instant, un homme de la côte se rend dans la montagne et
lance un défi [aux montagnards à l'effet de savoir lequel d'entre eux]
supportera le mieux les mutilations volontaires. Les montagnards vont
également défier les gens de la côte.
Une fois, un montagnard se rendit chez les gens de la côte pour un défi
de ce genre. Ces derniers se rassemblèrent autour de lui (p. 119), les
uns en simples spectateurs, les autres pour accepter [éventuellement]
le défi. Le montagnard défia ces derniers de faire tout ce qu'il
ferait lui-même; s'il leur était impossible de l'imiter, ils se
reconnaîtraient vaincus. Il s'assit ensuite sur le bord d'un endroit où
poussaient des roseaux et leur ordonna d'arracher l'un d'eux.
Ces roseaux sont aussi flexibles que les nôtres; leur tige ressemble
à celle du _dann_, mais elle est un peu plus forte. Lorsqu'on pose à
terre ces roseaux de l'Inde, sur le haut de la tige, ils plient jusqu'à
[former un demi-cercle], leur sommet venant près de la terre; mais dès
qu'on les lâche, ils reprennent leur première position verticale. Le
montagnard [pria quelqu'un] de faire plier un gros roseau en le prenant
par le sommet, jusqu'à ce qu'il fût près de sa propre tête; puis il y
attacha solidement les nattes de sa chevelure, en serrant fortement.
Il prit ensuite son poignard qui [tue] avec la même rapidité que le
feu, et dit aux gens de la côte: «Je vais me trancher la tête avec ce
poignard; lorsqu'elle sera séparée du tronc, lâchez immédiatement le
roseau. Je rirai bien quand celui-ci reprendra sa position verticale
avec ma tête au bout et vous entendrez un léger rire.» (p. 120.) Les
gens de la côte ne se sentirent pas capables d'en faire autant.
[Illustration]
Ce fait nous a été rapporté par une personne qui ne peut pas être
soupçonnée [d'inexactitude]; il est du reste actuellement bien
connu, d'autant plus que la ville de l'Inde qui en a été le théâtre
est voisine du pays des Arabes et que des nouvelles de cette région
[parviennent] continuellement, à chaque instant, en pays arabe.
Voici un autre trait de mœurs de l'Inde. Lorsque quelqu'un, homme
ou femme, prend de l'âge et est atteint de débilité sensorielle, la
personne arrivée à cet état de décrépitude prie un des membres de
sa famille de la jeter dans le feu ou de la noyer dans l'eau. [Ils
agissent ainsi parce que] ils croient fermement qu'ils renaîtront. Dans
l'Inde, on a coutume de brûler les morts.
Dans l'île de Sirandîb (Ceylan), on trouve une montagne de pierres
précieuses; [sur ses côtes,] des pêcheries (litt. des plongeries)
de perles et d'autres choses encore. Autrefois, [il arrivait qu'on
vît] un Indien se rendre au marché armé d'un _kris_--c'est une sorte
de poignard particulier au pays--admirablement trempé (p. 121) et
aiguisé. Cet homme mettait la main sur le marchand le plus riche qu'il
pouvait trouver, le prenait au collet, dégainait son poignard, l'en
menaçait, et faisait sortir le marchand de la ville, en présence de
tout le monde, sans qu'il fût possible à qui que ce soit d'empêcher cet
enlèvement. Si on avait voulu s'y opposer, le marchand aurait été tué
par le bandit qui se serait tué ensuite. Lorsque celui-ci avait fait
sortir le marchand de la ville, il réclamait à ce dernier le payement
d'une rançon; quelqu'un suivait le marchand tout prêt à racheter sa
liberté en payant une grosse somme d'argent comme rançon. Ces attentats
se reproduisaient depuis un certain temps [sans être réprimés],
lorsqu'un nouveau roi donna l'ordre d'arrêter, coûte que coûte, tout
Indien qui enlèverait un marchand dans le but de le rançonner, et il
fut fait ainsi. [Sur le point d'être arrêté,] le bandit indien tua le
marchand et se tua ensuite; dans plusieurs autres circonstances, le
dénouement fut le même, et des [bandits] indiens et des [marchands]
arabes perdirent ainsi la vie; mais ces attentats prirent fin et les
marchands retrouvèrent la sécurité pour (p. 122) leurs personnes.
Les pierres précieuses rouges (rubis), vertes (émeraudes), et jaunes
(topazes) sont extraites de la montagne de Sirandîb--Sirandîb est une
île. La plus grande partie de ces pierres apparaît au moment du flot;
l'eau [de la mer] les fait rouler hors des grottes, cavernes, lits de
cours d'eau où les pluies (ou les torrents) les ont apportées. Ils ont
des inspecteurs chargés de surveiller ces mines au nom du roi. Parfois,
on creuse également un puits dans la terre, comme on fait dans les
mines, et on en extrait des pierres précieuses auxquelles adhère une
gangue qu'il faut enlever.
Dans le royaume de Sirandîb (Ceylan), on pratique une loi religieuse;
il y a des maîtres qui se réunissent en conseil, comme se réunissent,
en pays arabe, ceux qui enseignent les traditions du Prophète. Les
Indiens viennent de tous côtés auprès de ces maîtres et écrivent, sous
leur dictée, la vie de leurs prophètes et les préceptes de leurs lois
religieuses.
Il y a, à Sirandîb, une grande idole en or pur, à laquelle les marins
attribuent un poids extraordinaire. Il y a également des temples pour
[la construction] desquels on a dépensé des sommes considérables.
Cette île renferme des juifs (p. 123) en grand nombre et des sectateurs
d'autres religions. Il s'y trouve également des manichéens. Le roi
permet à chaque secte de pratiquer sa propre religion.
En face de cette île, il y a d'immenses _ghubb_--_ghubb_ désigne
un grand estuaire qui se développe à perte de vue en longueur et en
largeur et qui débouche dans la mer. Les marins mettent deux mois
et même davantage, pour doubler ce _ghubb_ qui est appelé _ghubb_
de Sirandîb; la route suivie passe au milieu de marais où poussent
des arbres et de prés couverts d'eau; c'est un pays tempéré. C'est à
l'entrée [orientale] de ce _ghubb_ que se trouve la mer appelée mer
de Harkand (golfe du Bengale). Cette région [située dans le golfe de
Manaar et le détroit de Palk,] est agréable et saine; une brebis y
coûte un demi _dirham_ (environ cinquante centimes). On y a pour le
même prix et en quantité suffisante pour une troupe d'hommes, une
boisson cuite composée de miel d'abeille, de grains de _dâdî_ frais
[c'est une graine non identifiée qui ressemble à l'orge, est plus
longue et plus mince, d'une couleur noirâtre et d'une saveur amère], et
d'autres ingrédients.
[Illustration]
Les principales occupations des habitants [de Ceylan] sont de parier
sur [les combats de] coqs (p. 124) et de jouer au _nard_, une sorte
de jeu de trictrac. Les coqs de ce pays sont grands et ont de forts
ergots. On attache aux ergots de petits poignards affilés; puis, on
lance [les coqs l'un contre l'autre]. Les joueurs parient de l'or,
de l'argent, des terres, des plantations et d'autres choses encore.
Un coq qui est vainqueur [dans les combats], parvient [à valoir ou à
gagner] une somme énorme d'or. Il en est de même du _nard_ auquel on
joue continuellement des sommes très élevées. [L'engouement pour ce
jeu] est tel que les faibles d'esprit, ceux qui n'ont pas d'argent,
mais qui veulent faire montre de gloriole et de magnificence, jouent
parfois les doigts de leurs mains. Pendant qu'ils jouent [au trictrac],
on met à côté d'eux un vase contenant de l'huile de noix [de coco] ou
de sésame--il n'y a pas d'huile d'olive dans ce pays--qui est mis sur
le feu pour que l'huile soit chaude. Entre les deux joueurs, se trouve
une petite hache bien aiguisée. Lorsque l'un des deux joueurs a battu
(p. 125) l'autre, il prend la main du perdant, la pose sur une pierre
et lui donne un coup de hache qui ampute la main d'un doigt; l'amputé
trempe sa main dans l'huile qui est alors très chaude et cautérise la
plaie. Mais cette amputation n'empêche pas le perdant de continuer le
jeu, et parfois, quand les deux joueurs se séparent, ils ont perdu
tous leurs doigts. Il y a même des joueurs qui prennent une mèche, la
trempent dans l'huile; puis, la posent sur une des parties du corps et
l'allument. La mèche brûle et on sent l'odeur de la chair [grillée].
[Pendant ce temps,] l'homme dont la chair grille, joue au _nard_ et ne
manifeste aucune émotion.
Il règne en cet endroit une dépravation sans frein, aussi bien parmi
les femmes que parmi les hommes. C'est au point que, parfois, un
marchand étranger demande [ses faveurs] à une des femmes du pays [et
même] à la fille du roi. Celle-ci [consent et] va retrouver le marchand
dans un endroit boisé, au su de son père. Les hommes âgés de Sîrâf
(p. 126) interdisent d'envoyer des navires dans cette région, surtout
[lorsqu'il se trouve, à bord], des jeunes gens.
Le régime de _bašâra_ dans l'Inde--_bašâra_ [est la forme arabisée du
sanskrit _vatsara_] signifiant «pluie»--[est le suivant:] L'été, la
saison des pluies dure pendant trois mois sans interruption, nuit et
jour, pendant lesquels la pluie ne cesse de tomber. Avant la saison
des pluies, les Indiens préparent des provisions de vivres. Lorsque
le _bašâra_ commence, ils s'installent dans leurs maisons qui sont
construites en bois; les toits en sont épais et recouverts de chaume.
[Pendant la saison des pluies] personne ne se montre hors de chez
soi, sauf en cas d'affaire importante. C'est pendant cette période de
réclusion forcée que les artisans et ouvriers se livrent aux travaux
de leur métier. A cette époque, [l'humidité est telle] qu'elle fait
parfois pourrir la plante des pieds. Le _bašâra_ fait vivre les gens
du pays [car la pluie le rend fertile]; car, s'il ne pleuvait pas, ils
mourraient [de faim]. En effet, ils plantent du riz; ils ne connaissent
pas d'autre culture et n'ont pas d'autre aliment que le riz (p. 127).
Pendant la saison des pluies, le riz se trouve dans les _ḥarâmât_--mot
indien qui signifie «champs de riz»--; il est renversé par terre et il
n'est nécessaire ni de l'arroser ni de s'en occuper. Lorsque le ciel
se découvre [et n'est plus caché par les nuages de pluie], le riz a
atteint son maximum de croissance en hauteur et en quantité. Pendant
l'hiver, il ne pleut pas.
Dans l'Inde, il y a des gens pieux et savants qu'on appelle brahmanes;
des poètes qui flattent les rois, des astrologues, des philosophes, des
devins, des gens qui tirent des augures du vol des corbeaux et d'autres
spécialistes encore. Il y a également des magiciens et une sorte de
gens qui font des tours [de prestidigitation] et inventent des choses
extraordinaires. C'est surtout à Ḳanawj (Canoge) que ces indications
s'appliquent; c'est une grande ville du royaume du [roi] Gujra.