L'une des choses admirables de l'administration chinoise d'autrefois,

de la période antérieure à l'époque actuelle (commencement du Xe

siècle), est la façon dont étaient rendus les jugements, le respect

qu'inspiraient les décisions judiciaires. Le gouvernement choisissait

[avec soin les juges] pour que les Chinois n'aient aucune inquiétude

en ce qui concerne la connaissance des lois [par les magistrats] (p.

107), la sincérité de leur zèle, leur respect de l'équité en toutes

circonstances, leur éloignement de toute partialité en faveur des gens

de haut rang tant que le droit n'a pas été rétabli, leur scrupuleuse

honnêteté à l'égard des biens des faibles et de tout ce qui passe entre

leurs mains, [biens des orphelins, etc.].

Lorsqu'on avait décidé de nommer quelqu'un grand juge, avant de

l'investir de cette dignité, on l'envoyait dans toutes les villes qui

étaient considérées comme les soutiens du pays. Il résidait dans chaque

ville pendant un ou deux mois et faisait une enquête sur les affaires

des habitants, leur histoire et leurs coutumes. Il s'informait des

personnes sur le témoignage desquelles on pouvait compter, de façon à

ce que lorsqu'elles lui auraient fourni des informations, il devenait

inutile d'en interroger d'autres. Lorsqu'il avait visité les villes en

question et qu'il ne restait plus, dans le royaume, d'endroit important

qu'il n'ait visité, cet homme retournait à la capitale et il était

investi des fonctions de grand juge.

C'était à lui qu'appartenait le choix des juges et il leur donnait

l'investiture. Sa connaissance [des principales villes] du royaume tout

entier (p. 108) et des personnes dont, en chaque ville, la nomination

s'imposait comme juge provincial, qu'elles fussent originaires de la

ville même ou d'ailleurs, était telle qu'elle le dispensait de recourir

aux informations de gens qui peut-être auraient eu une opinion partiale

ou n'auraient pas dit la vérité en réponse aux questions qui leur

étaient posées. [Avec de tels magistrats], il n'y avait pas à craindre

qu'un juge transmette au grand juge un fait dont il aurait connu

l'inexactitude et qu'il lui montre l'affaire sous un aspect fallacieux.

Tous les jours, un crieur public dit ceci à la porte du grand juge:

«Quelqu'un a-t-il une plainte à présenter au roi qui n'est pas

visible de ses sujets, contre l'un de ses fonctionnaires, de ses

chefs militaires ou l'un de ses sujets? Je suis le délégué du roi

pour connaître de toutes ces affaires en vertu des pouvoirs qu'il

m'a conférés à cet égard et [des fonctions dont] il m'a investi.» Le

crieur répète cette formule trois fois. Il est de règle que le roi

ne quitte sa résidence qu'après avoir examiné si la correspondance

des gouverneurs contenait quelque injustice évidente ou s'il y avait

quelque négligence dans le fonctionnement de la justice et dans

l'activité des magistrats. Ces deux ordres de faits une fois bien

réglés, la correspondance des gouverneurs ne mentionne plus que des

actes équitables et la justice n'est exercée que par des juges qui

l'observent; [dans ces conditions,] l'ordre règne dans le royaume.

En ce qui concerne le Ḫorâsân, [il a été déjà dit que] il est

limitrophe de la Chine. Celle-ci est à deux mois de marche de la

Sogdiane; les deux pays sont séparés l'un de l'autre par un désert

impraticable et des sables qui se succèdent où on ne trouve point

d'eau, ni rivière, ni habitants. Ce sont ces défenses naturelles qui

ont protégé la Chine contre une attaque des gens du Ḫorâsân.

Dans l'Ouest, la Chine est limitrophe d'un endroit appelé Madû qui

est situé sur la frontière [orientale] du Tibet. La Chine et le Tibet

sont constamment en guerre l'un contre l'autre. Nous avons rencontré

l'un de ceux qui ont voyagé en Chine. Il nous a dit qu'il avait vu un

homme portant (p. 110) sur son dos du musc contenu dans une outre. Il

était parti à pied de Samarḳande et, allant de l'une à l'autre, il

était passé par des villes de la Chine pour arriver enfin à Ḫânfû qui

est le port où se réunissent les marchands [arabes] venant de Sîrâf (du

golfe Persique). Mon informateur me dit également que la Chine, qui

est le pays où vit le chevrotain porte-musc chinois, et le Tibet sont

un seul et unique pays que rien ne sépare l'un de l'autre. Les Chinois

exploitent les chevrotains qui vivent dans la région voisine de leur

propre frontière; les Tibétains en font autant de leur côté. Le musc

tibétain est supérieur au musc chinois pour deux raisons: la première

est que le chevrotain porte-musc trouve sur la frontière du Tibet des

pâturages [où abonde] le nard, tandis que la partie de la Chine qui

est limitrophe du Tibet, n'a que des pâturages où poussent d'autres

plantes [à l'exclusion du nard]. La seconde raison de la supériorité

du musc tibétain est que les Tibétains conservent les vésicules de

musc [prises sur le chevrotain] dans leur état naturel, tandis que les

Chinois falsifient (p. 111) les vésicules qu'ils peuvent se procurer.

De plus, comme ils expédient leur musc par mer, celui-ci s'imprègne

d'humidité [pendant la traversée, ce qui en diminue le parfum et la

valeur]. Lorsque les Chinois conservent le musc dans sa vésicule et

mettent celle-ci dans un petit vase en terre hermétiquement fermé, le

musc [chinois] parvient en pays arabe avec les mêmes qualités que le

tibétain [sans avoir été avarié pendant le voyage par mer]. Le meilleur

de toutes les qualités de musc est celui que le chevrotain [laisse

adhérent] aux rochers des montagnes auxquels il frotte [son ventre]

lorsque l'humeur du corps [d'où provient le musc], s'est amassée dans

son nombril et qu'elle s'y est rassemblée de toutes les parties [du

corps sous les apparences] de sang frais, comme se rassemble le sang

quand il se produit un abcès. [Quand cette sorte d'abcès au nombril du

chevrotain] est parvenu à maturité, l'animal en est incommodé et se

frotte [le ventre] contre les rochers, jusqu'à ce que l'abcès crève et

laisse couler son contenu. Lorsque l'abcès a été vidé de son contenu,

[la plaie] se sèche et se cicatrise, et l'humeur du corps se réunit au

même endroit [pour former un nouvel abcès], comme auparavant.

Il y a, au Tibet, des gens qui sont d'habiles chercheurs de musc et

qui ont des connaissances spéciales à cet égard. Lorsqu'ils ont trouvé

du musc (p. 112), ils le ramassent, réunissent tout ce qu'ils ont

trouvé et le mettent dans des vésicules. Le musc [ainsi recueilli]

est remis à leurs rois. Le musc a atteint son plus haut degré

[d'excellence], lorsqu'il est arrivé à maturité dans la vésicule sur

l'animal porte-musc lui-même; c'est le meilleur de toutes les sortes de

musc; de même que les fruits qui sont arrivés à maturité sur l'arbre,

sont bien meilleurs que ceux qu'on a cueillis avant leur maturité.

Voici un autre moyen d'obtenir le musc. On chasse [le chevrotain

porte-musc] avec des filets posés verticalement [dans lesquels on le

rabat] ou à coups de flèches. Parfois, on excise la vésicule à musc du

chevrotain avant que le musc ne soit arrivé à maturité sur l'animal.

Dans ce cas, quand la vésicule à musc est excisée sur le chevrotain,

le musc a une odeur désagréable qui dure tant qu'il n'est pas arrivé à

dessiccation, et il n'y arrive qu'au bout de longtemps. Mais dès que le

musc est sec, il change [d'odeur] et devient le musc [odorant que nous

connaissons].

Le chevrotain porte-musc ressemble aux gazelles arabes: même taille,

même couleur, mêmes jambes fines (p. 113), même bifidité du sabot,

mêmes cornes droites [à leur base, puis] recourbées [à leur extrémité].

Le chevrotain a deux dents canines, minces et blanches, à chaque

mâchoire, implantées droites de chaque côté du museau. La longueur de

chacune de ces canines est d'un empan ou moins; elles ont la forme des

défenses d'éléphant. Telles sont les particularités qui différencient

le chevrotain des autres espèces de gazelles.

Les correspondances des rois de la Chine adressées aux gouverneurs des

villes et aux eunuques sont transportées par les mulets de la poste

royale. Ces animaux ont la queue coupée, comme les mulets de la poste

officielle en pays arabe. Ces mulets suivent un itinéraire déterminé.

En dehors des coutumes que nous avons déjà décrites, les Chinois ont

encore celle d'uriner debout. Ainsi procèdent les gens du peuple. Mais

le gouverneur, les généraux, les gens notables se servent d'un tube en

bois vernis (laqué) d'une coudée de longueur (p. 114). Ces tubes sont

perforés aux deux extrémités; l'ouverture de la partie supérieure est

assez grande pour [qu'on puisse y introduire] le gland de la verge.

On se tient debout quand on veut uriner; on tient l'extrémité du tube

loin de soi et on urine dans le tube. Les Chinois prétendent que cette

façon d'uriner est plus saine pour le corps, et que la pierre, toutes

les autres maladies de la vessie proviennent de ce que [les hommes]

s'accroupissent pour uriner. Ils prétendent encore que la vessie ne se

vide complètement qu'autant qu'on urine debout.

[Illustration]

Les Chinois laissent pousser les cheveux sur la tête; [ils ne les

coupent ni ne les rasent comme les Arabes]. La raison de cette coutume

est que lorsqu'un enfant chinois naît, on ne lui arrondit pas la tête

et on ne l'allonge pas [en la massant dans ce but], comme le font

les Arabes. Les Chinois disent que [cette pratique arabe] modifie

[fâcheusement] l'état naturel du cerveau et altère l'intelligence. La

tête d'un Chinois est difforme, mais sa chevelure abondante cache ce

défaut.

(P. 115.) En ce qui concerne le mariage, les Chinois se divisent en

tribus et familles identiques aux tribus des Israélites et des Arabes,

et leurs relations mutuelles tiennent compte de cette connaissance.

On n'épouse pas un parent, ni quelqu'un qui est de même lignage,

surtout du côté du père; il faut se marier dans un autre milieu, [car

l'endogamie est interdite]. C'est au point qu'on ne se marie point dans

sa tribu, comme si, chez les Arabes, un homme de la tribu des Banû

Tamîm (ou descendants de Tamîm), ne se mariait pas avec une descendante

de Tamîm; un homme des Banû Rabîʿa, avec une femme de la descendance

de Rabîʿa; mais qu'un homme de la tribu des Banû Rabîʿa ne pouvait se

marier qu'avec une femme de la tribu de Muḍar, et un homme des Banû

Muḍar qu'avec une femme des Banû Rabîʿa. Les Chinois prétendent que les

mariages exogamiques produisent une remarquable postérité.

[Illustration]

[Illustration]

QUELQUES INFORMATIONS SUR L'INDE

Dans le royaume du Ballahrâ et dans d'autres royaumes de l'Inde, il y

a des gens qui se brûlent volontairement sur un bûcher. Cette coutume

provient de leur croyance à la métempsycose; cette croyance s'est

implantée dans leur esprit de façon telle qu'elle ne laisse pas de

prise au doute.

Lorsqu'ils montent sur le trône, certains rois de l'Inde (p. 116)

font cuire du riz qu'on leur présente ensuite sur des feuilles de

bananier. Le roi réunit [à cette occasion,] trois ou quatre cents amis

[qui s'attachent à lui] de propos délibéré, librement, sans y être

aucunement forcés. Après avoir mangé du riz lui-même, le roi en donne

à ses amis, et chacun d'eux, à tour de rôle, s'approche, prend un peu

de riz et le mange. Lorsque le roi meurt ou est tué, tous ceux qui ont

mangé du riz [avec lui dans cette sorte de communion rituelle qui les

a liés intimement], doivent se brûler volontairement sur un bûcher,

jusqu'au dernier, le jour même où le roi a cessé de vivre. [Le roi

mort, ses amis doivent disparaître] sans retard. [Cette obligation est

tellement impérative] qu'il ne doit rien rester de ces amis, ni corps,

ni trace d'eux-mêmes.

Lorsque quelqu'un a pris la résolution de se brûler volontairement sur

un bûcher, il se rend chez le roi et lui demande l'autorisation [de

procéder à sa propre crémation].

[Après avoir obtenu l'autorisation demandée], il circule dans les

marchés. Pendant qu'il circule ainsi, [on allume] un bûcher (p. 117)

avec beaucoup de bois que des gens sont occupés à faire brûler jusqu'à

ce que feu et flammes soient devenus rouge foncé comme la cornaline.

Alors, la victime volontaire se met à courir dans les marchés, précédée

de cymbaliers et entourée de sa famille et de ses proches. L'un d'eux

lui pose sur la tête une couronne de plantes odoriférantes qu'on a

remplie de charbons ardents; on y verse de la sandaraque, qui, au

contact du feu, [brûle] comme du naphte. La victime marche, et sa

tête se met à brûler; l'odeur de chair de sa tête [qui brûle] se fait

sentir; mais sa façon de marcher n'en est en rien changée et il ne

manifeste aucune émotion. Il en est ainsi jusqu'à ce qu'il arrive au

bûcher dans lequel il saute d'un bond et où il se transforme en cendres.

Quelqu'un qui fut témoin du fait, raconte qu'un Indien qui allait se

brûler, lorsqu'il fut sur le point de se jeter dans le bûcher, prit

un poignard, le plaça en haut de sa poitrine et se fendit le corps

jusqu'au-dessous du bas-ventre, de sa propre main. Puis, introduisant

sa main (p. 118) gauche [dans le ventre] et prenant son foie, il en

arracha autant qu'il put; [pendant qu'il faisait cela], il parlait.

Avec son poignard, il coupa un morceau de son foie qu'il donna à son

frère [montrant ainsi] combien il méprisait la mort et supportait

patiemment la souffrance. Puis il se jeta volontairement dans le feu,

[s'élançant] vers la malédiction d'Allah (c'est-à-dire dans l'enfer).

Celui qui a rapporté cette histoire prétend qu'il existe dans les

montagnes de ce pays, des Indiens dont les coutumes sont identiques à

celles des Kanîfiyya et des Jalîdiyya arabes; les uns et les autres ont

le même goût pour les choses vaines et insensées. Ces montagnards de

l'Inde et les gens de la côte ont un point d'honneur de clan [qui les

fait se lancer des défis les uns aux autres] et qui se manifeste ainsi:

à chaque instant, un homme de la côte se rend dans la montagne et

lance un défi [aux montagnards à l'effet de savoir lequel d'entre eux]

supportera le mieux les mutilations volontaires. Les montagnards vont

également défier les gens de la côte.

Une fois, un montagnard se rendit chez les gens de la côte pour un défi

de ce genre. Ces derniers se rassemblèrent autour de lui (p. 119), les

uns en simples spectateurs, les autres pour accepter [éventuellement]

le défi. Le montagnard défia ces derniers de faire tout ce qu'il

ferait lui-même; s'il leur était impossible de l'imiter, ils se

reconnaîtraient vaincus. Il s'assit ensuite sur le bord d'un endroit où

poussaient des roseaux et leur ordonna d'arracher l'un d'eux.

Ces roseaux sont aussi flexibles que les nôtres; leur tige ressemble

à celle du _dann_, mais elle est un peu plus forte. Lorsqu'on pose à

terre ces roseaux de l'Inde, sur le haut de la tige, ils plient jusqu'à

[former un demi-cercle], leur sommet venant près de la terre; mais dès

qu'on les lâche, ils reprennent leur première position verticale. Le

montagnard [pria quelqu'un] de faire plier un gros roseau en le prenant

par le sommet, jusqu'à ce qu'il fût près de sa propre tête; puis il y

attacha solidement les nattes de sa chevelure, en serrant fortement.

Il prit ensuite son poignard qui [tue] avec la même rapidité que le

feu, et dit aux gens de la côte: «Je vais me trancher la tête avec ce

poignard; lorsqu'elle sera séparée du tronc, lâchez immédiatement le

roseau. Je rirai bien quand celui-ci reprendra sa position verticale

avec ma tête au bout et vous entendrez un léger rire.» (p. 120.) Les

gens de la côte ne se sentirent pas capables d'en faire autant.

[Illustration]

Ce fait nous a été rapporté par une personne qui ne peut pas être

soupçonnée [d'inexactitude]; il est du reste actuellement bien

connu, d'autant plus que la ville de l'Inde qui en a été le théâtre

est voisine du pays des Arabes et que des nouvelles de cette région

[parviennent] continuellement, à chaque instant, en pays arabe.

Voici un autre trait de mœurs de l'Inde. Lorsque quelqu'un, homme

ou femme, prend de l'âge et est atteint de débilité sensorielle, la

personne arrivée à cet état de décrépitude prie un des membres de

sa famille de la jeter dans le feu ou de la noyer dans l'eau. [Ils

agissent ainsi parce que] ils croient fermement qu'ils renaîtront. Dans

l'Inde, on a coutume de brûler les morts.

Dans l'île de Sirandîb (Ceylan), on trouve une montagne de pierres

précieuses; [sur ses côtes,] des pêcheries (litt. des plongeries)

de perles et d'autres choses encore. Autrefois, [il arrivait qu'on

vît] un Indien se rendre au marché armé d'un _kris_--c'est une sorte

de poignard particulier au pays--admirablement trempé (p. 121) et

aiguisé. Cet homme mettait la main sur le marchand le plus riche qu'il

pouvait trouver, le prenait au collet, dégainait son poignard, l'en

menaçait, et faisait sortir le marchand de la ville, en présence de

tout le monde, sans qu'il fût possible à qui que ce soit d'empêcher cet

enlèvement. Si on avait voulu s'y opposer, le marchand aurait été tué

par le bandit qui se serait tué ensuite. Lorsque celui-ci avait fait

sortir le marchand de la ville, il réclamait à ce dernier le payement

d'une rançon; quelqu'un suivait le marchand tout prêt à racheter sa

liberté en payant une grosse somme d'argent comme rançon. Ces attentats

se reproduisaient depuis un certain temps [sans être réprimés],

lorsqu'un nouveau roi donna l'ordre d'arrêter, coûte que coûte, tout

Indien qui enlèverait un marchand dans le but de le rançonner, et il

fut fait ainsi. [Sur le point d'être arrêté,] le bandit indien tua le

marchand et se tua ensuite; dans plusieurs autres circonstances, le

dénouement fut le même, et des [bandits] indiens et des [marchands]

arabes perdirent ainsi la vie; mais ces attentats prirent fin et les

marchands retrouvèrent la sécurité pour (p. 122) leurs personnes.

Les pierres précieuses rouges (rubis), vertes (émeraudes), et jaunes

(topazes) sont extraites de la montagne de Sirandîb--Sirandîb est une

île. La plus grande partie de ces pierres apparaît au moment du flot;

l'eau [de la mer] les fait rouler hors des grottes, cavernes, lits de

cours d'eau où les pluies (ou les torrents) les ont apportées. Ils ont

des inspecteurs chargés de surveiller ces mines au nom du roi. Parfois,

on creuse également un puits dans la terre, comme on fait dans les

mines, et on en extrait des pierres précieuses auxquelles adhère une

gangue qu'il faut enlever.

Dans le royaume de Sirandîb (Ceylan), on pratique une loi religieuse;

il y a des maîtres qui se réunissent en conseil, comme se réunissent,

en pays arabe, ceux qui enseignent les traditions du Prophète. Les

Indiens viennent de tous côtés auprès de ces maîtres et écrivent, sous

leur dictée, la vie de leurs prophètes et les préceptes de leurs lois

religieuses.

Il y a, à Sirandîb, une grande idole en or pur, à laquelle les marins

attribuent un poids extraordinaire. Il y a également des temples pour

[la construction] desquels on a dépensé des sommes considérables.

Cette île renferme des juifs (p. 123) en grand nombre et des sectateurs

d'autres religions. Il s'y trouve également des manichéens. Le roi

permet à chaque secte de pratiquer sa propre religion.

En face de cette île, il y a d'immenses _ghubb_--_ghubb_ désigne

un grand estuaire qui se développe à perte de vue en longueur et en

largeur et qui débouche dans la mer. Les marins mettent deux mois

et même davantage, pour doubler ce _ghubb_ qui est appelé _ghubb_

de Sirandîb; la route suivie passe au milieu de marais où poussent

des arbres et de prés couverts d'eau; c'est un pays tempéré. C'est à

l'entrée [orientale] de ce _ghubb_ que se trouve la mer appelée mer

de Harkand (golfe du Bengale). Cette région [située dans le golfe de

Manaar et le détroit de Palk,] est agréable et saine; une brebis y

coûte un demi _dirham_ (environ cinquante centimes). On y a pour le

même prix et en quantité suffisante pour une troupe d'hommes, une

boisson cuite composée de miel d'abeille, de grains de _dâdî_ frais

[c'est une graine non identifiée qui ressemble à l'orge, est plus

longue et plus mince, d'une couleur noirâtre et d'une saveur amère], et

d'autres ingrédients.

[Illustration]

Les principales occupations des habitants [de Ceylan] sont de parier

sur [les combats de] coqs (p. 124) et de jouer au _nard_, une sorte

de jeu de trictrac. Les coqs de ce pays sont grands et ont de forts

ergots. On attache aux ergots de petits poignards affilés; puis, on

lance [les coqs l'un contre l'autre]. Les joueurs parient de l'or,

de l'argent, des terres, des plantations et d'autres choses encore.

Un coq qui est vainqueur [dans les combats], parvient [à valoir ou à

gagner] une somme énorme d'or. Il en est de même du _nard_ auquel on

joue continuellement des sommes très élevées. [L'engouement pour ce

jeu] est tel que les faibles d'esprit, ceux qui n'ont pas d'argent,

mais qui veulent faire montre de gloriole et de magnificence, jouent

parfois les doigts de leurs mains. Pendant qu'ils jouent [au trictrac],

on met à côté d'eux un vase contenant de l'huile de noix [de coco] ou

de sésame--il n'y a pas d'huile d'olive dans ce pays--qui est mis sur

le feu pour que l'huile soit chaude. Entre les deux joueurs, se trouve

une petite hache bien aiguisée. Lorsque l'un des deux joueurs a battu

(p. 125) l'autre, il prend la main du perdant, la pose sur une pierre

et lui donne un coup de hache qui ampute la main d'un doigt; l'amputé

trempe sa main dans l'huile qui est alors très chaude et cautérise la

plaie. Mais cette amputation n'empêche pas le perdant de continuer le

jeu, et parfois, quand les deux joueurs se séparent, ils ont perdu

tous leurs doigts. Il y a même des joueurs qui prennent une mèche, la

trempent dans l'huile; puis, la posent sur une des parties du corps et

l'allument. La mèche brûle et on sent l'odeur de la chair [grillée].

[Pendant ce temps,] l'homme dont la chair grille, joue au _nard_ et ne

manifeste aucune émotion.

Il règne en cet endroit une dépravation sans frein, aussi bien parmi

les femmes que parmi les hommes. C'est au point que, parfois, un

marchand étranger demande [ses faveurs] à une des femmes du pays [et

même] à la fille du roi. Celle-ci [consent et] va retrouver le marchand

dans un endroit boisé, au su de son père. Les hommes âgés de Sîrâf

(p. 126) interdisent d'envoyer des navires dans cette région, surtout

[lorsqu'il se trouve, à bord], des jeunes gens.

Le régime de _bašâra_ dans l'Inde--_bašâra_ [est la forme arabisée du

sanskrit _vatsara_] signifiant «pluie»--[est le suivant:] L'été, la

saison des pluies dure pendant trois mois sans interruption, nuit et

jour, pendant lesquels la pluie ne cesse de tomber. Avant la saison

des pluies, les Indiens préparent des provisions de vivres. Lorsque

le _bašâra_ commence, ils s'installent dans leurs maisons qui sont

construites en bois; les toits en sont épais et recouverts de chaume.

[Pendant la saison des pluies] personne ne se montre hors de chez

soi, sauf en cas d'affaire importante. C'est pendant cette période de

réclusion forcée que les artisans et ouvriers se livrent aux travaux

de leur métier. A cette époque, [l'humidité est telle] qu'elle fait

parfois pourrir la plante des pieds. Le _bašâra_ fait vivre les gens

du pays [car la pluie le rend fertile]; car, s'il ne pleuvait pas, ils

mourraient [de faim]. En effet, ils plantent du riz; ils ne connaissent

pas d'autre culture et n'ont pas d'autre aliment que le riz (p. 127).

Pendant la saison des pluies, le riz se trouve dans les _ḥarâmât_--mot

indien qui signifie «champs de riz»--; il est renversé par terre et il

n'est nécessaire ni de l'arroser ni de s'en occuper. Lorsque le ciel

se découvre [et n'est plus caché par les nuages de pluie], le riz a

atteint son maximum de croissance en hauteur et en quantité. Pendant

l'hiver, il ne pleut pas.

Dans l'Inde, il y a des gens pieux et savants qu'on appelle brahmanes;

des poètes qui flattent les rois, des astrologues, des philosophes, des

devins, des gens qui tirent des augures du vol des corbeaux et d'autres

spécialistes encore. Il y a également des magiciens et une sorte de

gens qui font des tours [de prestidigitation] et inventent des choses

extraordinaires. C'est surtout à Ḳanawj (Canoge) que ces indications

s'appliquent; c'est une grande ville du royaume du [roi] Gujra.

Voyage du marchand arabe Sulaymân en Inde et en Chine rédigé en 851 Suivi de remarques par Abû Zayd Hasan (vers 916), traduit de l'arabe avec introduction, glossaire et index par Gabriel Ferrand · 第 6 / 8 段