Le roi dit ensuite à l'interprète: «Demande à Ibn Wahab si, en le

voyant, il reconnaîtrait son maître.» Le roi voulait parler du prophète

d'Allah--qu'Allah Le bénisse!--Je lui répondis: «Comment pourrai-je le

voir; il est maintenant auprès d'Allah, le Puissant et le Fort.» Le

roi reprit: «Ce n'est pas ce que je voulais dire; je voulais parler de

son portrait.» Ibn Wahab répondit affirmativement. Le roi fit alors

apporter une boîte; on l'ouvrit et on la mit devant l'Arabe qui y

prit des rouleaux de papier. Et le roi dit à l'interprète: «Fais-lui

voir son maître.» Je vis alors sur ces rouleaux de papier l'image

[peinte] des prophètes et je remuai les lèvres en priant pour eux.

Le roi ne savait pas que je reconnaissais les prophètes et il dit à

l'interprète: «Demande à Ibn Wahab pourquoi il a remué les lèvres.»

L'interprète traduisit et je répondis: «Je priais pour les prophètes.»

Le roi demanda encore: «Comment les as-tu reconnus?» Je répondis: «Par

les particularités de chacun d'eux que la peinture reproduit (p. 81).

Voici Noé dans l'arche qui se sauva avec les siens lorsque Allah le

Tout-Puissant ordonna à l'eau de submerger la terre entière et tous

ceux qui l'habitaient; Allah ne préserva de la mort que Noé et sa

famille.» Le roi se mit à rire; puis il dit: «Pour Noé, tu as dit vrai

en mettant son nom [sur ce portrait]; mais en ce qui concerne le déluge

qui aurait submergé la terre entière, nous ne savons rien de pareil. Le

déluge n'a atteint qu'une partie de la terre; il ne s'est manifesté ni

en Chine, ni en Inde.» Ibn Wahab [me] dit: «Je n'osai pas contredire

le roi de Chine et produire les arguments que j'avais à faire valoir,

parce qu'il ne l'aurait pas admis. [Je continuai donc à examiner les

portraits] et je dis: «Voici Moïse avec son bâton, et les Israélites.»

Le roi dit alors: «C'est cela; [mais Moïse] n'était maître que d'un

petit pays et son peuple se révolta contre lui.» Je continuai: «Voici

Jésus sur son âne, avec ses apôtres.» Le roi dit alors: «Il a duré peu

de temps, car son pouvoir ne s'est guère exercé que pendant un peu

plus de trente (p. 82) mois.» Ibn Wahab énuméra les particularités

des autres prophètes [dont on lui présentait l'image], mais nous nous

bornons à rapporter seulement une partie de ce qu'il avait dit. Il

affirmait que, au-dessus de chaque portrait de prophète, on voyait

une longue inscription [en caractères chinois] et il supposait qu'on

y avait mentionné le nom du prophète, l'endroit de son pays où tel

événement survint et les motifs de sa mission prophétique. Ibn Wahab

dit ensuite: «Puis, je vis l'image du prophète--Qu'Allah Le bénisse

et Lui donne le salut!--Il était sur un chameau, et ses compagnons

l'entouraient, montés également à chameau; ils étaient chaussés de

chaussures arabes; ils avaient des cure-dents [arabes] attachés à

leur ceinture (?). Je me mis alors à pleurer. Le roi me fit demander

par l'interprète pourquoi je pleurais, et je répondis: «Voici notre

Prophète, notre Seigneur, qui est le fils de mon oncle paternel, mon

cousin [parce que nous sommes tous deux Ḳuraychites]--sur Lui soit la

paix!--». «C'est vrai, reprit le roi: votre prophète et son peuple ont

créé le plus puissant des royaumes; mais le prophète n'a pas pu voir

de ses propres yeux [le développement du royaume] qu'il avait créé;

ce sont ses successeurs qui le virent.» Je vis ensuite, [continua Ibn

Wahab] l'image d'un grand nombre d'autres prophètes (p. 83); certains

d'entre eux faisaient un signe de la main droite et tenaient le

pouce et l'index réunis comme si, en faisant ce geste [ils voulaient

affirmer] la vérité [de leur foi]. D'autres prophètes étaient peints

debout, montrant le ciel avec leurs doigts. Il y avait encore d'autres

portraits, mais l'interprète me dit qu'ils représentaient les prophètes

de la Chine et de l'Inde. Le roi me demanda des renseignements sur

les Khalifes arabes et leur apparence extérieure; puis il me posa

de nombreuses questions sur les lois religieuses musulmanes et leur

objet [et j'y répondis] dans la mesure où je pouvais y répondre. Il

dit ensuite: «Quel est, d'après vous, l'âge du monde?» «On diffère

d'opinion à cet égard, répondis-je. Les uns disent qu'il date de 6.000

ans; d'autres disent qu'il est moins ancien; d'autres encore qu'il

l'est davantage; mais ces divergences sont négligeables.» [A cette

réponse] le roi partit d'un formidable éclat de rire; son ministre, qui

assistait à l'entretien et se tenait debout, montra également qu'il

désapprouvait ce que je venais de dire. Puis, le roi dit: «Je ne pense

pas que votre prophète ait dit une telle [sottise].» Je commis la faute

de répondre: «Oui, notre prophète a dit cela.» Je vis alors (p. 84)

des signes de désapprobation sur le visage du roi, qui me fit dire par

l'interprète: «Pèse bien tes paroles; quand on parle aux rois, on ne

le fait qu'à bon escient. Tu as affirmé que les musulmans ne sont pas

d'accord à ce sujet; ce qui revient à dire que vous n'êtes pas d'accord

sur ce qu'a dit votre prophète; or, il est obligatoire de ne point être

en désaccord sur ce qu'ont dit les prophètes; cela est accepté par

tous. Fais bien attention à cela et ne dis plus rien de semblable.»

Le roi dit encore beaucoup d'autres choses que j'ai oubliées, car il

s'est écoulé beaucoup de temps depuis qu'a eu lieu cette conversation.

Il me dit ensuite: «Pourquoi t'es-tu éloigné de ton roi [au point de

venir en Chine]? Tu étais plus près de sa résidence [que de la mienne]

et tu es plus proche de lui par ta résidence et par ta naissance [que

tu ne l'es de moi].» A cela, je répondis en racontant ce qui était

arrivé à Baṣra [lorsque la ville fut dévastée par les Zangs]: «[Dans

ces circonstances, dis-je ensuite], je m'empressai de partir pour Sîrâf

où je vis un navire qui allait partir pour la Chine. J'avais entendu

parler de l'illustre royaume de Chine et de l'abondance des choses

excellentes de toutes sortes qu'on y trouve. Il me fut infiniment

agréable que les circonstances me permissent de m'y rendre pour le

voir. [Maintenant], je (p. 85) vais le quitter et retourner dans mon

pays, auprès du roi [des Arabes] qui est le fils de mon oncle paternel.

Je raconterai à ce dernier ce que j'ai vu et dont je puis me porter

garant: la puissance de ce roi, l'immensité du pays, les avantages dont

j'ai joui et tous les bienfaits dont j'ai été comblé.» Mes paroles

firent plaisir au roi. Il donna l'ordre de me remettre un présent

magnifique et de me faire transporter à Ḫânfû par les mulets de la

poste royale. Il écrivit au gouverneur de Ḫânfû de me bien traiter, de

me donner le pas sur tous les autres fonctionnaires de sa province et

de pourvoir à mon entretien jusqu'au moment de mon départ. Je fus ainsi

abondamment nourri et je vécus dans le bien-être jusqu'à mon départ de

la Chine.»

Nous demandâmes à Ibn Wahab des renseignements sur la ville de

Ḫumdân où résidait le roi et [nous le priâmes] de nous en faire la

description. Il raconta qu'elle est immense et très peuplée. Cette

ville est divisée en deux parties qui sont séparées l'une de l'autre

par un chemin long et large (p. 86). Le roi, son ministre, ses troupes,

le grand juge, les eunuques royaux et tous ses biens sont dans la

partie droite de la ville qui est à l'est. Il ne se mêle à eux aucun

individu du peuple, et il n'y a pas de marché. Dans toute la longueur

des rues, coulent des ruisseaux; elles sont bordées d'arbres plantés

avec art et de maisons spacieuses. La partie gauche de la ville qui

est à l'ouest, est occupée par le peuple, les marchands, les entrepôts

de marchandises et les marchés. Dès l'aube, on voit les intendants

royaux, les fonctionnaires et les esclaves du palais, les esclaves des

chefs militaires et leurs agents se rendre, à pied ou à cheval, dans la

partie de la ville où se trouvent les marchés et les boutiques; ils y

achètent des provisions de bouche et tout ce qui leur est nécessaire.

Puis, ils s'en vont et on ne revoit aucun d'eux, dans cette partie de

la ville, jusqu'au jour suivant.

En Chine (p. 87), on trouve toutes sortes d'agréments, de beaux

bosquets traversés par des rivières; mais le palmier n'y existe pas.

On raconte actuellement (vers 916 de notre ère) un fait qui fut ignoré

de ceux qui nous ont précédé, et qui est le suivant: personne n'avait

supposé que la mer de Chine et de l'Inde communiquait avec la mer de

Syrie (la Méditerranée orientale); rien de pareil ne serait venu à

l'esprit jusqu'à maintenant. Or, il arrive à notre connaissance qu'on

a trouvé dans la mer de Rûm (la Méditerranée orientale) des pièces de

bois provenant de navires arabes cousues [ensemble, mais non clouées].

Ces navires [avaient fait naufrage et] s'étaient brisés en plusieurs

morceaux; les gens qui se trouvaient à bord avaient péri; les vagues

avaient mis ces navires en pièces, et la mer, poussée par le vent,

avait projeté ces épaves dans la mer des Ḫazars (la mer Caspienne).

De là, [ces épaves] arrivèrent dans le golfe de Rûm (mer de Marmara),

d'où elles parvinrent dans les mers de Rûm et de Syrie (la Méditerranée

orientale). Ceci montre que la mer fait le tour du pays de la Chine,

de la Corée, de l'arrière-pays des Turks (p. 88) et des Ḫazars, se

jette dans le golfe [de Constantinople] et communique ainsi avec la

mer de Syrie. C'est un fait que le type de navire construit avec des

pièces de bois cousues ensemble, est une spécialité des constructeurs

de Sîrâf; les constructeurs de navires de Syrie et de Rûm (Byzance)

clouent, au contraire, ces mêmes pièces de bois, mais ne les cousent

jamais l'une à l'autre. [On peut donc légitimement conclure de la

trouvaille dans la mer de Syrie de pièces de bois cousues ensemble que

ces épaves provenaient de navires construits à Sîrâf qui, de l'Océan

Indien, étaient parvenus en Méditerranée orientale et que les mers de

l'Inde, de la Chine, la Caspienne, la mer de Marmara et la Méditerranée

orientale communiquent l'une avec l'autre, comme il vient d'être dit].

Il est également arrivé à notre connaissance qu'on trouve de l'ambre

dans la mer de Syrie. Le fait ne paraît pas admissible et on ne savait

rien de pareil autrefois. Il est impossible d'ajouter foi à ce qui a

été dit à ce sujet; pour que ce fait fût vrai, l'ambre n'aurait pu

arriver dans la mer de Syrie qu'en passant par la mer d'Aden (la mer

Rouge) et de Ḳulzum (golfe de Suez), car cette mer (Rouge) est en

communication avec les mers (l'Océan Indien) où se trouve l'ambre. Mais

Allah, le Tout-Puissant, a dit [dans le Ḳorân, surate XXVII, verset

62]: «J'ai placé une barrière (l'isthme de Suez) entre ces deux mers

(la mer Rouge et la Méditerranée).» Si le fait qu'on m'a rapporté est

authentique, [il faut en conclure que l'ambre] a été projeté par la

mer, de la mer de l'Inde dans les autres mers, de l'une à l'autre,

jusqu'à ce (p. 89) qu'il soit arrivé dans la mer de Syrie.

[Illustration]

[Illustration]

DESCRIPTION

DE LA VILLE DE JÂWAGA

Nous commençons [ce chapitre] par l'histoire de la ville de Jâwaga

(Java) parce qu'elle est située en face de la Chine. La distance entre

l'une et l'autre est d'un mois de route par mer, et même moins si les

vents sont favorables.

Le roi de cette ville est connu sous le titre [sanskrit] de _mahârâja_

(le grand roi). On dit que la superficie [du territoire dont cette

ville est la capitale] est de 900 parasanges [carrées]. Ce roi est en

même temps souverain d'un grand nombre d'îles qui s'étendent sur 1.000

parasanges de distance et plus encore.

Parmi les états sur lesquels il règne, est l'île appelée Sribuza,

dont la superficie est, dit-on, de 400 parasanges [carrées], et l'île

appelée Râmî, dont la superficie est de 800 parasanges [carrées]. Dans

celle-ci, on trouve des plantations (p. 90) de bois du Brésil, le

camphrier et d'autres essences. Fait également partie des possessions

du Mahârâja, le pays maritime de Kalah (ou Kra, sur la côte orientale

de la péninsule malaise) qui est situé à mi-chemin entre la Chine et

l'Arabie. La superficie du pays de Kalah est, dit-on, de 80 parasanges

[carrées]. La ville de Kalah est le marché où se centralise le commerce

de l'aloès, du camphre, du sandal, de l'ivoire, de l'étain, l'ébène,

le bois du Brésil, de tous les épices et aromates et d'autres produits

dont la mention détaillée serait trop longue. C'est dans ce port que

se rendent actuellement (au commencement du Xe siècle) les navires de

l'ʿOmân et c'est de ce port que partent les navires à destination de

l'ʿOmân.

[Illustration]

L'autorité du Mahârâja s'exerce sur ces îles. Son île à lui, dans

laquelle il réside, est aussi fertile qu'une terre peut l'être et les

endroits peuplés s'y suivent sans interruption. Quelqu'un, dont le

témoignage est digne de foi, a rapporté que lorsque les coqs de ce

pays se mettent à chanter à l'aube, comme ils le font en Arabie, ils

se répondent les uns aux autres [sur une étendue de pays qui atteint]

jusqu'à 100 (p. 91) parasanges et plus encore; [il en est ainsi] parce

que les villages sont contigus l'un à l'autre et se succèdent sans

interruption; car il n'y a ni déserts ni ruines. Celui qui se déplace

dans ce pays en voyageant à pied ou à cheval peut aller où il lui

plaira; s'il lui arrive de s'ennuyer ou que son cheval soit fatigué, il

peut s'arrêter où il voudra, [il trouvera toujours un gîte].

Parmi les choses extraordinaires qui sont venues à notre connaissance,

en ce qui concerne les traditions de cette île appelée Jâwaga, [je

vais rapporter la suivante]. Un ancien roi de cette île qui portait

le titre de Mahârâja, avait son palais qui faisait face à un _talâg_

communiquant avec la mer--par _talâg_ on désigne un estuaire comme

celui du Tigre, le fleuve de Baghdâd et de Baṣra, où pénètre l'eau

de mer avec le flot et où l'eau est douce au moment du jusant. De ce

_talâg_, se formait un petit lac contigu au palais du roi. Chaque

matin, l'intendant se présentait devant le roi et lui apportait un

lingot d'or en forme de brique (p. 92), pesant un certain nombre de

_mann_ dont la valeur m'est inconnue. Puis, devant le roi, l'intendant

jetait ce lingot dans le lac. Au moment du flot, l'eau recouvrait

entièrement ce lingot et les lingots identiques qui se trouvaient déjà

dans le _talâg_; au moment du jusant, quand la mer se retirait, les

lingots reparaissaient et brillaient au soleil. Le roi les examinait

quand il siégeait dans sa grande salle dominant le lac. Cette coutume

se maintenait invariable: on jetait tous les jours un lingot d'or

dans le lac. Tant que le roi vivait, on ne touchait pas aux lingots.

A sa mort, son successeur faisait retirer tous les lingots sans en

excepter un seul. On les comptait, on les faisait fondre; puis on en

partageait [une certaine quantité] entre les membres de la famille

royale, hommes, femmes et enfants; les généraux, les esclaves royaux,

en tenant compte (p. 93) de leurs rang et prérogatives respectifs.

L'excédent était ensuite distribué aux pauvres et aux malheureux. Puis

on inscrit officiellement le nombre des lingots d'or et leur poids.

[Dans le procès-verbal rédigé à cette occasion,] il était mentionné

que tel roi ayant régné à telle époque, pendant tant d'années, avait

laissé après sa mort tant de lingots d'or dans le lac royal et que ses

lingots avaient été partagés, après sa mort, entre les princes et les

fonctionnaires royaux. Chez les gens du Jâwaga, c'était une gloire pour

un roi qu'eussent été longs les jours de règne et que fût plus grand le

nombre des lingots d'or qu'il laissait en héritage.

D'après les annales du pays de Jâwaga, il y avait autrefois un roi de

Khmèr [dont il va être question plus loin]. Le Khmèr (ancien Cambodge)

est le pays d'où on exporte l'aloès khmèr (aloès cambodgien). Ce pays

n'est pas une île, mais [il est situé] sur la partie [du continent

asiatique] qui confine au pays des Arabes (_sic_). Il n'y a pas de

royaume qui possède une plus nombreuse (p. 94) population que celui de

Khmèr. Tous les Khmèrs vont à pied. La débauche et toutes les boissons

fermentées leur sont interdites; dans les villes et dans l'empire, on

ne trouverait pas une seule personne pratiquant la débauche ou usant de

boissons fermentées. Le Khmèr est situé sur la même longitude que le

royaume du Mahârâja, c'est-à-dire l'île qui est appelée Jâwaga (Java).

Entre ces deux pays, la distance est de dix à vingt jours [de route]

par mer, en faisant route dans la direction nord-sud ou inversement;

[dix jours avec bon vent et vingt jours] avec un vent moyen.

On raconte que, autrefois, un roi de Khmèr fut investi du pouvoir; il

était jeune et prompt à agir. Un jour, il était assis dans son palais

qui dominait un fleuve d'eau douce semblable au Tigre de l'ʿIrâḳ--entre

le palais et la mer, la distance était d'un jour de route [par le

fleuve]--il avait son ministre devant lui. Il s'entretenait avec son

ministre et il était question dans la conversation du royaume du

Mahârâja, de l'éclat qu'il jetait, de sa nombreuse population et des

îles qui lui étaient soumises (p. 95). «J'ai un désir [dit alors le

roi,] que j'aimerais à satisfaire.» Le ministre, qui était sincèrement

dévoué à son souverain et qui connaissait sa promptitude à prendre des

décisions, lui demanda: «Quel est ce désir, ô roi?» Celui-ci reprit:

«Je désire voir devant moi, sur un plat, la tête du Mahârâja, roi de

Jâwaga.» Le ministre comprit que c'était la jalousie qui avait suggéré

cette pensée à son souverain et il lui répondit: «Je n'aimerais pas,

ô roi, que mon souverain exprimât un tel désir. Les peuples du Khmèr

et du Jâwaga n'ont jamais manifesté de haine l'un pour l'autre, ni en

paroles, ni en actes. Le Jâwaga ne nous a jamais fait de mal. C'est

une île lointaine qui n'est pas dans le voisinage de notre pays. [Son

gouvernement] n'a jamais manifesté un vif désir de s'emparer du Khmèr.

Il ne faudrait pas que qui que ce soit ait connaissance de ce que le

roi vient de dire ni que le roi répétât ce propos.» Le roi du Khmèr

se fâcha [contre son ministre], n'écouta pas l'avis (p. 96) que lui

donnait son sage et loyal conseiller et il répéta le propos devant

ses généraux et devant des grands de sa cour qui étaient présents. Le

propos passa de bouche en bouche au point qu'il se répandit partout

et qu'il parvint à la connaissance du Mahârâja. Celui-ci était un

souverain énergique, actif et expérimenté; il était alors arrivé à

l'âge mûr. Il fit appeler son ministre et l'informa de ce qu'il venait

d'apprendre; puis, il ajouta: «Après le propos que ce fou [de roi

khmèr] a rendu public, devant le désir [de voir ma tête sur un plat]

qu'il a exprimé parce qu'il est jeune et léger, après la divulgation

du propos qu'il a tenu, il est nécessaire que je m'occupe de lui.

[Mépriser ses insultes,] serait me faire tort à moi-même, me diminuer

et m'abaisser devant lui.» Le roi prescrivit ensuite à son ministre

de garder secrète la conversation qu'ils venaient d'avoir et de faire

préparer mille navires de moyenne grandeur, de les équiper, de mettre

à bord de chacun d'eux des armes et des troupes vaillantes (p. 97) en

aussi grande quantité que possible. [Pour expliquer ces armements,]

il déclara ouvertement qu'il désirait faire un voyage d'agrément dans

les îles de son royaume; et il écrivit aux gouverneurs de ces îles

qui lui étaient soumises, pour les prévenir qu'il allait leur faire

visite en effectuant un voyage d'agrément dans les îles. La nouvelle se

répandit partout et le gouverneur de chaque île se prépara à recevoir

le Mahârâja comme il convenait.

Lorsque les ordres du roi furent exécutés et que les préparatifs

étaient terminés, celui-ci s'embarqua et avec sa flotte et ses troupes

fit route à destination du royaume de Khmèr. Le roi et ses compagnons

se servaient du cure-dent; chacun d'eux s'en servait plusieurs fois

par jour. Chacun emportait un cure-dent et ne s'en séparait pas ou le

donnait à garder à son domestique.

Le roi du Khmèr n'eut soupçon de ces événements que lorsque le

Mahârâja se fut emparé du fleuve conduisant à sa capitale et eut

lancé en avant ses troupes. Celles-ci cernèrent (p. 98) la capitale à

l'improviste, elles s'emparèrent du roi et entourèrent son palais. Les

Khmèrs avaient fui devant l'ennemi. Le Mahârâja fit déclarer par des

crieurs publics qu'il garantissait la sécurité de tout le monde; puis

il s'assit sur le trône du roi du Khmèr qui avait été fait prisonnier

et le fit comparaître devant lui ainsi que son ministre. Il dit au roi

du Khmèr: «Qu'est-ce qui t'a poussé à formuler un désir qu'il n'était

pas en ton pouvoir de satisfaire, qui ne t'aurait pas donné de bonheur

s'il avait été réalisé et qui même n'aurait pas été justifié s'il

avait été facilement réalisable?» [Le roi khmèr] ne répondit pas. Le

Mahârâja reprit: «Tu as manifesté le désir de voir devant toi ma tête

sur un plat; mais si tu avais également voulu t'emparer de mon pays et

de mon royaume ou seulement en ravager une partie, j'en aurais fait

autant au Khmèr. Comme tu n'as exprimé que le premier de ces désirs,

je vais t'appliquer le traitement que tu voulais me faire subir et

je retournerai ensuite dans (p. 99) mon pays, sans m'emparer de quoi

que ce soit du Khmèr, qu'il s'agisse de choses de grande ou d'infime

valeur. Ma victoire [servira de leçon] à tes successeurs; personne ne

sera plus tenté d'entreprendre une tâche au-dessus de ses forces, et

de désirer plus qu'il ne lui est échu en partage par la destinée; on

s'estimera heureux d'avoir la santé, quand on en jouira.» Il fit alors

couper la tête au roi du Khmèr. Puis il s'approcha du ministre khmèr

et lui dit: «Je vais te récompenser pour le bien [que tu as essayé de

faire] en agissant en [bon] ministre; car je sais bien comment tu avais

sagement conseillé ton maître: [quel dommage pour lui] qu'il ne t'ait

pas écouté. Cherche maintenant quelqu'un qui puisse faire un bon roi

après ce fou, et mets-le à la place de celui-ci.»

Le Mahârâja partit sur l'heure pour retourner dans son pays, sans que

lui ni aucun de ceux qui l'accompagnaient emportassent quoi que ce

soit du pays de Khmèr. Lorsqu'il fut de retour dans son royaume, il

s'assit sur son trône qui dominait le lac [aux lingots d'or] et il fit

mettre devant lui le plat contenant la tête (p. 100) du roi du Khmèr.

Puis, il fit convoquer les hauts fonctionnaires de son royaume et les

mit au courant de ce qui s'était passé et des motifs qui l'avaient

poussé à entreprendre cette expédition contre le roi du Khmèr. [En

apprenant cela], le peuple du Jâwaga pria pour son roi et lui souhaita

toutes sortes de bonheur. Le Mahârâja fit ensuite laver et embaumer

la tête du roi du Khmèr; on la mit dans un vase et on l'envoya au roi

qui avait remplacé sur le trône du Khmèr le souverain décapité. Le

Mahârâja fit parvenir en même temps une lettre ainsi conçue: «J'ai été

poussé à agir comme je l'ai fait vis-à-vis de ton prédécesseur à cause

de la haine qu'il avait manifestée contre nous et nous l'avons châtié

[pour donner une leçon] à ceux qui voudraient l'imiter. Nous lui avons

appliqué le traitement qu'il voulait nous faire subir. Nous jugeons bon

de te renvoyer sa tête, car il n'est maintenant pas nécessaire de la

retenir ici. Nous ne tirons aucune gloire de la victoire que nous avons

remportée contre lui.» Quand la nouvelle [de ces événements] parvint

aux rois de l'Inde et de la Chine, le Mahârâja grandit à leurs yeux.

Depuis ce moment, les rois du Khmèr, (p. 101) tous les matins, en se

levant, tournent le visage dans la direction du pays de Jâwaga (Java),

s'inclinent jusqu'à terre et s'humilient devant le Mahârâja pour lui

rendre hommage.

[Illustration]

Les autres rois de l'Inde et de la Chine croient à la métempsycose;

c'est un de leurs articles de foi. Quelqu'un dont le témoignage est

digne de foi a raconté qu'un de ces rois fut atteint de la variole.

Lorsqu'il fut guéri de cette maladie, il se regarda dans une glace et

se trouva le visage hideux. Apercevant un fils de son frère, il lui

dit: «Quelqu'un de ma sorte ne peut rester dans un corps aussi changé

que le mien l'a été. Le corps est un réceptacle pour l'âme; quand

celle-ci l'a quitté, elle s'incarne de nouveau dans un autre corps.

Prends la direction du royaume; je vais séparer mon corps et mon âme

pour que celle-ci passe dans un autre corps.» Puis, il se fit apporter

un poignard aiguisé et tranchant, et il ordonna qu'on lui tranchât la

tête avec ce poignard. On fit ensuite brûler le corps.

[Illustration]

[Illustration]

SUITE DES INFORMATIONS SUR LA CHINE

TRAITANT DE CERTAINES CHOSES QUI SE PASSENT DANS CE PAYS

Par suite de l'extrême sollicitude (p. 102) du gouvernement pour leurs

affaires, autrefois, antérieurement aux changements [regrettables] qui

viennent de se produire actuellement (au commencement du Xe siècle),

les Chinois se trouvaient en un état [d'ordre et de paix] inconnu par

ailleurs.

Un homme du Ḫorâsân était venu dans l'ʿIrâḳ, y avait acheté beaucoup

de marchandises et s'était embarqué à destination de la Chine. Il était

extrêmement avare. L'eunuque que le roi avait envoyé à Ḫânfû--Ḫânfû

est la ville où se rendent les marchands arabes--et le marchand du

Ḫorâsân ne s'entendirent pas sur le choix des marchandises importées

par mer qu'avait demandées le roi. Cet eunuque était un des plus

importants fonctionnaires royaux; c'était lui qui avait charge des

trésors et des richesses du roi (p. 103). Le désaccord entre l'eunuque

et le marchand se produisit au sujet d'un achat d'ivoire et d'autres

marchandises; celui-ci refusait de vendre si on n'élevait pas le prix

proposé. L'eunuque se laissa aller à enlever [de force] ce qu'il y

avait de mieux dans les marchandises apportées par le marchand, sans

tenir aucun compte [des protestations du propriétaire], à cet égard.

Celui-ci partit [de Ḫânfû] sous un déguisement et se rendit à Ḫumdân,

la capitale du grand roi de la Chine qui est à deux mois [de marche

de Ḫânfû], et même davantage. Il se dirigea vers la chaîne dont il

a été question dans le Livre I [_vide supra_, p. 58]. L'usage veut

que celui [qui a tiré la chaîne et] fait sonner [la cloche qui est]

au-dessus [de la tête] du grand roi [pour le prévenir qu'on en appelle

à lui], soit conduit à dix journées de route [de la capitale], comme

en une sorte d'exil. Là, il est mis en prison pendant deux mois; puis,

le gouverneur de l'endroit se le fait amener et lui dit: «Tu t'es

exposé, en en appelant au roi suprême, à la ruine et à verser ton

sang, si ta réclamation n'est pas justifiée. Le roi [a nommé à Ḫânfû,

dans la ville où] toi et les autres marchands résident, des ministres

(p. 104) et des gouverneurs [pour donner suite à vos plaintes], qui

n'auraient pas manqué de te rendre justice si tu t'étais adressé à

eux. Sache qu'en persistant à demander audience au roi, si ta plainte

n'est pas de nature à justifier une telle démarche, tu t'exposes à la

mort. [La peine capitale est appliquée en cas de plainte injustifiée

adressée directement au roi], pour qu'une autre personne n'ait pas

l'audace de suivre ton exemple. Retire donc ta plainte et va-t'en à

tes affaires.» Quand quelqu'un retire sa plainte, on lui applique

50 coups de bâton et on le renvoie à l'endroit d'où il est venu; si

au contraire, le plaignant maintient sa demande d'audience, il est

conduit auprès du roi. C'est la procédure qui fut suivie à l'égard

du marchand du Ḫorâsân. Celui-ci maintint sa plainte et demanda un

sauf-conduit; on le lui envoya et il parvint jusqu'au roi [qui lui

donna audience]. L'interprète du palais l'interrogea sur son affaire;

le marchand raconta ce qui était arrivé avec l'eunuque [de Ḫânfû]

et comment celui-ci lui avait pris de force des marchandises. [Il

ajouta] que la connaissance de cette affaire s'était répandue à Ḫânfû

et qu'elle y était connue de tout le monde. Le roi donna l'ordre de

mettre en prison (p. 105) le marchand du Ḫorâsân et de lui fournir

tout ce qu'il demanderait pour sa nourriture. Il prescrivit ensuite

à son ministre d'écrire aux fonctionnaires royaux de Ḫânfû de faire

une enquête au sujet de la réclamation du marchand et de découvrir la

vérité. Les mêmes instructions furent données aux Maîtres de la droite,

de la gauche et du centre--ce sont ces trois personnages qui, après

le ministre, ont le commandement des troupes royales; c'est à eux que

le roi confie la garde de sa personne. Lorsque le souverain part en

campagne ou en d'autres circonstances, ils l'accompagnent et chacun

d'eux prend, auprès du roi, la place [qu'indique son titre].--Chacun

de ces trois personnages écrivit [dans le même but aux fonctionnaires

placés sous ses ordres].

Tous les renseignements recueillis au cours de l'enquête montrèrent

que le marchand du Ḫorâsân avait dit vrai; des informations dans ce

sens parvenaient les unes après les autres au souverain, de tous les

côtés. Le roi fit alors appeler l'eunuque. Dès qu'il fut arrivé, on

confisqua ses biens et il fut destitué de ses fonctions de trésorier

royal. Le roi lui dit ensuite: «En toute justice, je devrais te (p.

106) faire mettre à mort, car tu m'as exposé [à être mal jugé] par un

homme qui, parti du Ḫorâsân--lequel est situé à la frontière de mon

royaume--s'est rendu dans le pays des Arabes; de là, dans l'Inde et,

enfin, en Chine pour y rechercher ma faveur. Tu voulais donc que, en

s'en retournant et en repassant dans ces pays où il reverrait les mêmes

personnes, il puisse dire: «En Chine, on a agi injustement envers moi,

on m'a enlevé mes marchandises de vive force!» Cependant, je ne te

ferai pas mettre à mort par considération pour [tes services] passés;

mais tu seras [désormais] chargé de la garde des morts, puisque tu

as été incapable d'être un [bon] administrateur des vivants.» Et sur

l'ordre du roi, l'eunuque fut placé dans le cimetière des rois pour y

garder les tombes et pourvoir à leur entretien.

Voyage du marchand arabe Sulaymân en Inde et en Chine rédigé en 851 Suivi de remarques par Abû Zayd Hasan (vers 916), traduit de l'arabe avec introduction, glossaire et index par Gabriel Ferrand · 第 5 / 8 段