vont nus; leurs cheveux [sont si longs] qu'ils leur recouvrent le corps
et les parties sexuelles; leurs ongles sont longs comme des fers de
lance et ils ne les coupent que lorsqu'ils se cassent (p. 128). Ils
vivent [d'aumônes] comme les pèlerins; chacun d'eux porte, attaché
au cou par une cordelette, un crâne humain. [Ils mangent rarement;]
lorsqu'ils sont affamés, ils s'arrêtent devant la porte d'un Indien
quelconque et on leur apporte immédiatement du riz cuit, car les
habitants de la maison [considèrent leur présence comme] une nouvelle
de bon augure. [Ces ascètes nomades] mangent le riz qu'on leur donne,
dans le crâne qu'ils portent suspendu autour du cou. Quand ils sont
rassasiés, ils s'éloignent et ne redemandent de la nourriture que
lorsqu'ils en ont un [urgent] besoin.
Les Indiens se livrent à des pratiques religieuses par lesquelles ils
croient se mettre en rapport avec leur Créateur--Allah qui est Puissant
et Grand, est au-dessus de ce que disent les méchants (Ḳorân, surate
XVII, verset 45)--qui est à une grande distance au-dessus d'eux. Ainsi,
quelqu'un fait bâtir sur la route une hôtellerie pour les voyageurs
dans laquelle il installe un marchand qui vend aux passants ce dont
ils ont besoin; il y installe également une courtisane indienne pour
qu'elle se donne gracieusement aux passants. C'est par ces moyens (p.
129) que les Indiens croient s'acquérir des mérites.
Il y a, dans l'Inde, des prostituées qu'on appelle «les courtisanes
du buddha». Voici quelle est l'origine de ces courtisanes. Lorsqu'une
femme a fait un vœu et qu'ensuite elle met au monde une jolie fille,
elle l'amène au buddha--le _buddha_ est l'idole qu'on adore--et lui
voue sa fille. Puis, cette femme fait choix pour sa fille, d'une maison
dans le marché, suspend une tenture [devant la façade] et fait asseoir
sa fille dans un fauteuil de façon à ce que les passants, indiens et
étrangers, sectateurs de religions qui le tolèrent, [puissent bien
la voir et en user]. [Tout homme] devient maître de la personne de
cette femme pour une somme déterminée. Chaque fois que [la courtisane]
a réuni une certaine somme, elle la remet aux gardiens du temple de
l'idole [à laquelle elle a été vouée], pour être employée aux frais
d'entretien du temple. Remercions Allah, le Puissant et le Grand, de ce
Ḳorân qu'il a choisi pour nous et par qui il nous a préservé des péchés
des infidèles!
L'idole appelée [l'idole du] Mûltân est près de [la ville de]
Manṣûra; on y vient [en pèlerinage] (p. 130) de plusieurs mois de
marche de distance. [Des pèlerins] y apportent [en présent] de l'aloès
indien [de la sorte appelée] ḳâmarûpî ou aloès du Ḳâmarûpa--le Ḳâmarûpa
est le nom du pays d'où il provient--c'est la meilleure sorte d'aloès.
C'est pour cela qu'on l'apporte [en présent] à cette idole pour le
remettre aux gardiens du temple où il est employé [aux fumigations
rituelles] de l'idole. Le prix de cet aloès est quelquefois de 200
_dînâr_ le _mann_. Parfois, on appose un cachet sur cet aloès et
l'empreinte du cachet s'imprime dans le bois, tant il est tendre. Les
marchands [se procurent cet aloès] en l'achetant aux gardiens du temple.
[Illustration]
Il y a dans l'Inde, des gens pieux qui, sous l'influence de leur
religion, se rendent dans des îles qui ont surgi dans la mer et y
plantent des cocotiers. Ils creusent des puits dans ces îles et [en
tirent] l'eau moyennant salaire; quand des navires passent par là, ils
leur procurent de l'eau.
De l'ʿOmân, viennent des gens dans ces îles où poussent des cocotiers,
apportant avec eux des outils de charpentier et d'autres encore. Ils
coupent [la quantité] de (p. 131) bois de cocotier qu'ils désirent
et, lorsque ce bois est sec, ils le débitent en planches. Ils filent
les fibres du cocotier et [avec le fil obtenu], ils cousent ensemble
ces planches de cocotier. Ces planches sont employées à construire
un navire. Avec ce bois de cocotier, on façonne également des mâts
et vergues; avec ses feuilles, on tresse des voiles et avec ses
fibres, des _ḫarâbât_, c'est-à-dire, en arabe, des câbles. Lorsque
le navire est entièrement terminé, on le charge de cocos et on part
pour l'ʿOmân où on les vend. [Les affaires ainsi faites] donnent de
grands bénéfices, car tout ce qu'on a rassemblé [navire construit par
le chargeur avec ses agrès et ses voiles, cargaison de cocos] en le
choisissant, on a pu le faire soi-même sans avoir besoin de personne.
[Illustration]
[Illustration]
PAYS DU ZANG
Le pays des Zangs (c'est-à-dire la côte orientale d'Afrique au sud du
cap Guardafui) est immense. Sa flore qui se compose du _durra_ (sorgho)
qui est leur [principal] aliment, de la canne à sucre et des autres
arbres, est noire. Les rois des Zangs sont [constamment] en guerre les
uns avec les autres. Les rois ont auprès d'eux (p. 132) des hommes qui
sont connus sous le nom de _muḫazzamûn_, «ceux qui ont le nez percé»,
parce qu'on leur a percé le nez. On leur a mis un anneau au nez, [comme
on en met aux chameaux,] et à l'anneau est attachée une chaîne. [Au
moment] du combat, ils marchent en tête [des troupes]; l'extrémité de
chaque chaîne est tenue par quelqu'un qui la tire en arrière et empêche
le combattant d'aller de l'avant pour permettre à des médiateurs
d'arranger le différend qui a surgi entre les deux bandes ennemies. Si
un arrangement intervient, [les combattants se retirent]; dans le cas
contraire, les gardiens attachent soigneusement la chaîne autour du cou
des _muḫazzamûn_ et les laissent libres; on se bat; ces combattants
restent fermes à leur place et aucun d'eux n'abandonne son poste de
combat à moins d'être tué.
Dans le cœur [des Nègres] règne une vénération mêlée de crainte pour
les Arabes. Quand ils voient un Arabe, ils se prosternent devant lui et
disent: «Voici un homme du pays où pousse le dattier.» [Ce fait montre]
combien ils apprécient la datte et quels sont leurs sentiments intimes
[à l'égard des Arabes]. Chez ces nègres, on prononce des _ḫuṭba_ (prône
du vendredi où on prie pour le khalife orthodoxe); il n'y a chez aucun
autre peuple, de prédicateurs [aussi éloquents] pour prononcer la
_ḫuṭba_ qui est dite dans leur propre langue. Il y a dans ce pays,
des gens qui se vouent au culte d'Allah; ils sont vêtus de peaux de
panthères ou de peaux (p. 133) de singes; ils ont un bâton à la main;
et ils recherchent les habitants qui viennent s'assembler autour d'eux.
[L'ascète] se tient debout sur ses jambes un jour entier jusqu'à la
nuit, prêchant et rappelant à ses auditeurs Allah, le Tout-Puissant.
Il leur décrit le sort de ceux d'entre eux qui sont morts, [pécheurs
ou infidèles]. C'est de ce pays qu'on exporte les [peaux de] panthères
[appelées panthères] du Zang, tachetées de rouge et de blanc, qui sont
grandes et fortes.
Dans la mer [de cette région,] se trouve une île du nom de Socotora où
pousse l'aloès dit de Socotora. Cette île gît près du pays du Zang et
du pays des Arabes. La plupart de ses habitants sont chrétiens pour la
raison suivante: lorsque Alexandre le Grand vainquit le roi de Perse,
il était en correspondance avec son maître Aristote et lui faisait
connaître les pays [nouveaux] qu'il avait occasion [de parcourir].
Aristote lui écrivit de s'emparer d'une île appelée Socotora où (p.
134) pousse l'aloès qui est la plus importante des drogues et sans
lequel un médicament n'est point complet. Il ajouta qu'il serait bon
de chasser de l'île les habitants qui s'y trouvaient et d'y établir
des Grecs pour en assurer la garde; ceux-ci expédieraient l'aloès en
Syrie, en Grèce et en Égypte. Alexandre envoya [des troupes qui] firent
évacuer l'île par ses habitants et y installèrent un groupe de Grecs.
Il ordonna en même temps aux rois des petits états séparés qui, depuis
la mort de Darius le Grand, lui étaient soumis, de veiller à la garde
de cette île. Les colons grecs vécurent en sécurité jusqu'à ce qu'Allah
envoya Jésus--sur lui soit le salut!--[sur la terre]. L'un des Grecs
qui étaient dans ces îles, eut connaissance de la mission de Jésus et
tous les colons de Socotora adoptèrent le christianisme comme l'avaient
adopté les Romains. Les descendants de ces Grecs christianisés y
sont restés jusqu'à nos jours (vers 916), à côté des autres (p. 135)
habitants de l'île qui ne sont ni de leur race ni de leur religion.
Il n'est pas question dans le livre I, [des pays et des peuples]
maritimes qui se trouvent à droite (c'est-à-dire à l'ouest), quand les
navires appareillent de l'ʿOmân et de l'Arabie et se trouvent au milieu
de la grande mer (mer d'ʿOmân). C'est que le Livre I ne traite que [des
pays et des peuples] qui se trouvent à gauche (c'est-à-dire à l'est) de
ce même point et qui comprennent les mers de l'Inde et de la Chine que
l'auteur dudit livre avait seules l'intention de décrire.
Dans la mer qui est à droite (c'est-à-dire à l'ouest) de l'Inde
occidentale et qui sort du golfe Persique, se trouvent le pays de Šiḥr
où pousse l'arbre à encens et le pays [des anciennes tribus arabes] de
ʿÂd, de Ḥimyar, de Jurhum et des Tubbaʿ, [les anciens rois du Yemen].
Ces tribus parlent des dialectes arabes très archaïques dont les
[autres] Arabes ne comprennent pas la plus grande partie. Ils n'ont
pas de demeures fixes et vivent dans la misère et les privations. Le
pays qu'ils habitent (p. 136) s'étend jusqu'au territoire d'Aden et
aux côtes du Yemen. [La côte se prolonge dans la direction du Nord]
jusqu'à Judda (vulgairement Jedda), de Judda à Al-Jâr et jusqu'à la
côte syrienne; puis, elle aboutit à Ḳulzum (près de Suez) et la mer
s'arrête là, à l'endroit où, [ainsi qu'il est dit dans le Ḳorân,] Allah
le Tout-Puissant a placé une barrière entre les deux mers (la mer Rouge
et la Méditerranée). Puis, de Ḳulzum, la côte change de direction
[et se prolonge dans le sud], le long du pays des Barbar [de la côte
occidentale de la mer Rouge]; puis, cette côte occidentale s'étend
toujours dans le sud jusqu'en face du Yemen et jusqu'à ce qu'elle
arrive au pays de l'Abyssinie (dans le golfe d'Aden), d'où l'on exporte
les peaux de panthères dites peaux de panthères de Berbera; ce sont
les peaux les plus belles et de la meilleure qualité; et à [la ville
de] Zaylaʿ où on trouve de l'ambre et du _dzabal_, c'est-à-dire de
l'écaille de tortue.
Les navires appartenant à des armateurs de Sîrâf, lorsqu'ils sont
arrivés dans cette mer qui est à droite (c'est-à-dire à l'ouest) de
la mer de l'Inde (la mer Rouge) et qu'ils sont parvenus à Judda,
restent dans ce port. Les marchandises (p. 137) qu'ils ont apportées
et qui sont destinées à l'Egypte, y sont transbordées sur des [navires
spéciaux, d'un moindre tirant d'eau, appelés] navires de Ḳulzum.
Les navires des armateurs de Sîrâf n'osent pas faire route [dans la
partie septentrionale] de la mer [Rouge] à cause des difficultés qu'y
rencontre la navigation et du grand nombre d'îlots [coralligènes] qui
y croissent. Sur les côtes, il n'y a ni rois (ni gouvernement), ni
endroits habités. Un navire qui fait route dans cette mer, doit tous
les soirs chercher un mouillage abrité par crainte des îlots [sur
lesquels il ne manquerait pas de se briser, s'il naviguait pendant
la nuit]. [La règle, dans cette mer,] est de naviguer de jour et de
mouiller de nuit, car cette mer est sombre et il s'en exhale des odeurs
désagréables. Il n'y a rien de bon dans cette mer, ni au fond, ni à la
surface. Elle ne ressemble pas aux mers de l'Inde et de la Chine au
fond desquelles on trouve la perle et l'ambre et dont les montagnes
renferment des pierres précieuses et de l'or en abondance. Les animaux
[qui vivent dans les pays que baignent ces deux mers] ont, dans la
bouche, de l'ivoire; la flore [de ces pays comprend] l'ébène, le bois
du Brésil, le bambou, l'arbre à aloès, le camphrier, la noix muscade,
le girofle, (p. 138) le bois de sandal et d'autres aromates parfumés
et d'une odeur pénétrante. Parmi les oiseaux remarquables, [on peut
citer] le perroquet et le paon. On y chasse la civette et le chevrotain
porte-musc. Il est impossible d'énumérer tout ce qu'on trouve de
bien et de bon dans ces pays, tant les produits excellents y sont en
abondance.
[Illustration]
[Illustration]
L'AMBRE
Les morceaux qu'on trouve sur les côtes de cette mer [de l'Inde] sont
rejetés par les vagues. On commence à rencontrer l'ambre dans la mer
de l'Inde, mais on ne sait pas d'où il provient. On sait seulement
que le meilleur ambre est celui qu'on trouve à Berbera (sur la côte
méridionale du golfe d'Aden) et jusqu'à l'extrémité du pays du Zang,
[d'une part], et à Šiḥr et dans le voisinage [d'autre part]. Cet ambre
a la forme d'un œuf et il est gris. Les habitants de ces régions vont
à sa recherche, montés sur des chameaux, pendant les nuits où la lune
brille; ils vont le long des côtes. [Ils montent des chameaux] qui sont
dressés à cet effet et qui savent rechercher l'ambre sur la côte. Quand
le chameau voit un morceau d'ambre, il s'agenouille et son cavalier va
le ramasser. On trouve aussi de l'ambre à la surface (p. 139) de la mer
en morceaux d'un poids considérable. Parfois, ces morceaux sont plus ou
moins gros qu'un taureau. Quand le poisson appelé _tâl_ voit ce morceau
d'ambre, il l'avale; mais lorsque l'ambre est arrivé dans l'estomac du
poisson, celui-ci en meurt et flotte au-dessus de l'eau. Il y a des
gens qui observent, dans des barques, et qui connaissent l'époque à
laquelle les poissons avalent l'ambre. Aussi, lorsqu'ils aperçoivent un
poisson qui flotte sur l'eau, ils le tirent à terre avec des harpons en
fer enfoncés dans le dos du poisson, auxquels sont attachées de solides
cordes. On ouvre ensuite l'estomac du poisson et on en extrait l'ambre
[qu'il a avalé]. La partie de l'ambre qui se trouve près du ventre du
poisson, c'est le _mand_ qui répand une mauvaise odeur. On en trouve
une certaine quantité chez les parfumeurs de Baghdâd et de Baṣra. La
partie du morceau d'ambre qui n'est pas imprégnée de la mauvaise odeur
du poisson, est extrêmement pure. Avec les vertèbres du dos de ce
poisson, on confectionne parfois (p. 140) des sièges sur lesquels un
homme peut s'asseoir et être bien assis. On dit que dans un village
situé à 10 parasanges de Sîrâf, appelé At-Tayn, il y a des maisons très
anciennes; leur toiture qui est élégante est faite avec les côtes de ce
poisson. J'ai entendu dire par quelqu'un que, autrefois, près de Sîrâf,
un de ces poissons s'échoua [sur le bord de la mer]. Cette personne
alla le voir et trouva des gens qui étaient montés sur son dos avec
une échelle légère. Lorsque les pêcheurs prennent un de ces poissons,
[ils l'apportent à terre], le mettent au soleil et découpent sa chair
en morceaux. Ils creusent une fosse pour y recueillir la graisse. On
la puise avec des cuillers quand elle a été liquéfiée par la chaleur
du soleil et on la vend aux patrons des navires. Comme elle est mêlée
à d'autres matières, on en enduit les navires qui naviguent en mer
pour obturer les trous faits par l'alène [en cousant les bordages l'un
avec l'autre] et boucher (p. 141) également les interstices entre les
bordages. La graisse de ce poisson se vend très cher.
[Illustration]
[Illustration]
LA PERLE
L'Origine de la formation de la perle est une œuvre d'Allah--que Son
nom soit béni!--Il a dit Lui-même, Lui le Tout-Puissant et le Grand
[dans le Ḳorân, surate XXXVI, verset 36]: «Gloire à celui qui a créé
tous [les êtres] par paires, aussi bien ceux qui germent dans la terre
que ceux qui ont une âme et ceux que [les hommes] ne connaissent
pas.» La perle commence par être de même dimension qu'une graine
d'_anjudân_ (thapsia). Elle en a la couleur, la forme, la petitesse,
la légèreté, la finesse et la délicatesse. Elle volette péniblement à
la surface de l'eau et tombe sur les bords des navires de plongeurs
[qui stationnent sur les bancs d'huîtres perlières]. Puis, elle
atteint son plein développement avec le temps, grossit et se durcit.
Lorsqu'elle est devenue lourde, elle s'attache au fond de la mer où
elle se nourrit de ce que Allah seul sait. Elle n'est alors (p. 142)
qu'un morceau de viande rouge qui ressemble à la base de la langue et
n'a ni os, ni nerf, ni veine. On diffère d'opinion sur la façon dont
se forme la perle. Les uns disent que lorsqu'il pleut, le coquillage
[bivalve perlier] vient à la surface de la mer et tient la bouche
ouverte jusqu'à ce qu'il ait reçu des gouttes de pluie; ces gouttes se
transforment en graines. D'autres prétendent que [la perle] naît du
coquillage lui-même: c'est l'opinion la plus exacte parce qu'on trouve
parfois dans le coquillage, la perle qui se développe comme une plante,
adhérant au coquillage. On extrait cette perle adhérente du coquillage
et c'est cette sorte de perle que les marchands de la mer appellent
«perle d'arrachement». Mais Allah est le plus savant!
Parmi les faits extraordinaires dont nous avons entendu parler, en ce
qui concerne les moyens de devenir riche, est le suivant: Un Arabe
nomade vint autrefois à Baṣra, apportant avec lui une perle qui valait
une grosse somme d'argent. Il alla avec la perle chez un parfumeur
dont il était l'ami, la lui montra (p. 143) et lui demanda, car il
l'ignorait, quelle pourrait en être la valeur. Le parfumeur lui
apprit que [cette graine] était une perle. «Mais combien vaut-elle?»
demanda l'Arabe. «100 _dirham_», répondit le parfumeur. L'Arabe
trouva que c'était un prix élevé et il demanda encore: «Quelqu'un me
l'achèterait-il au prix que tu viens de dire?» Le parfumeur lui versa
[immédiatement] la somme de 100 _dirham_ avec laquelle l'Arabe acheta
des provisions pour sa famille. Quant au parfumeur, il prit la perle et
la porta à Baghdâd où il la vendit pour une grosse somme d'argent qui
lui permit d'étendre son commerce.
[Illustration]
Le parfumeur rapporta qu'il avait demandé à l'Arabe nomade comment
celui-ci s'était procuré cette perle. L'Arabe répondit: «Je passais
près de Aṣ-Ṣamân qui est [un village] du pays de Baḥrayn (sur la côte
occidentale du golfe Persique), situé à une petite distance de la mer.
Je vis, sur le sable, un renard mort dont quelque chose tenait la
bouche fermée. Je descendis [de cheval ou de chameau] et je constatai
que la chose en question était une sorte de couvercle dont la partie
intérieure était blanche et brillante. Je trouvai (p. 144) dans ce
couvercle cet objet rond que je pris.» Le parfumeur apprit ainsi que,
initialement, le coquillage était venu sur la côte pour aspirer de
l'air, ainsi que c'est l'habitude des coquillages. Un renard passa
par là. Lorsqu'il vit le morceau de chair qui est à l'intérieur du
coquillage, lequel avait la bouche ouverte, il bondit précipitamment
sur le coquillage, introduisit sa tête entre les deux valves ouvertes
et saisit le morceau de chair. [Aussitôt], le coquillage ferma ses
valves sur le museau du renard. Or, lorsque ce coquillage a fermé ses
valves sur quelque chose et qu'il sent une main qui le touche, il est
impossible de trouver un procédé pour ouvrir ses valves; il faut le
fendre de bout en bout avec un instrument en fer pour en extraire la
perle, car le coquillage garde aussi jalousement la perle que la mère
son enfant. Lorsque le renard se vit pris [par le museau sur lequel
s'étaient refermées les deux valves], il se mit à courir, frappant
la coquille sur le sol, à droite et à gauche; mais le coquillage ne
lâchait pas prise. [Au bout d'un certain temps], renard et coquillage
moururent. Voilà comment l'Arabe nomade s'empara du coquillage et prit
[la perle] qu'il contenait. Allah le conduisit chez le parfumeur et ce
lui fut un moyen de se procurer (p. 145) sa subsistance.
[Illustration]
[Illustration]
AUTRES INFORMATIONS SUR L'INDE
Les rois de l'Inde portent des boucles d'oreilles en pierres précieuses
montées sur or. Ils portent autour du cou des colliers de grand prix
composés de pierres précieuses rouges (rubis) et vertes (émeraudes);
mais ce sont les perles qui ont la plus grande valeur et dont ils font
le plus de cas. Actuellement, les perles constituent le trésor des rois
et leur réserve financière.
Les généraux et les hauts fonctionnaires portent également des colliers
de perles. Les chefs indiens sont portés en palanquin; ils sont vêtus
d'un pagne; ils tiennent à la main un objet appelé _čatra_--c'est un
parasol en plumes de paons; ils le tiennent à la main et se préservent
ainsi du soleil. Ils sont entourés [quand ils sortent], de leurs
serviteurs.
Il y a, dans l'Inde, une caste dont les membres ne mangent jamais deux
dans le même plat ni à la même table; ils trouveraient que c'est une
souillure (p. 146) et une abomination. Lorsque ces sectaires se rendent
à Sîrâf et que l'un des principaux marchands les invite à prendre un
repas chez lui, auquel assistent 100 personnes, plus ou moins, il faut
que l'amphitryon fasse mettre devant chacun de ces sectaires un plat
dans lequel il mange et qui lui est exclusivement réservé. Quant aux
rois et aux notables, dans l'Inde, on prépare pour eux, chaque jour,
des tables à manger en feuilles de cocotier excellemment tressées; on
confectionne avec ces mêmes feuilles de cocotier des sortes de plats
et d'assiettes. Lorsque le repas est servi, on mange les mets dans ces
plats et assiettes en feuilles tressées. Lorsque le repas est terminé,
on jette à l'eau ces tables, plats et assiettes en feuilles tressées
avec ce qui reste d'aliments. Et on recommence le lendemain.
On importait autrefois, dans l'Inde, des _dînâr_ du Sind (p. 147) dont
chacun valait un peu plus de 3 _dînâr_ [ordinaires]. On importait
également des émeraudes qui venaient d'Égypte, montées sur des cachets
et enfermées dans des écrins. On y importait encore du _bussad_,
c'est-à-dire du corail, et une pierre appelée _dahnaj_ (pierre verte
assez semblable à l'émeraude); mais [ces importations ont maintenant]
cessé.
La plupart des rois de l'Inde, lorsqu'ils donnent audience publique,
laissent voir leurs femmes aux gens du pays et aux étrangers; aucun
voile n'empêche de les voir.
* * * * *
Voilà ce que j'ai entendu raconter de plus notable, en ce moment même
(vers 916), parmi les nombreux récits ayant trait aux choses de la
mer. Je me suis abstenu de reproduire les histoires mensongères que
racontent les marins et auxquelles ils ne croient pas eux-mêmes. Se
borner aux informations authentiques, même si elles sont en petit
nombre, est préférable.
(P. 148.) C'est Allah qui nous dirige dans la voie droite.
Louange à Allah, le Maître des mondes! Qu'Il bénisse les meilleures
de ses créatures, Muḥammad et toute la famille du Prophète! Il nous
suffit. O le bon Protecteur et qui aide efficacement!
[Illustration]
Collationné avec le manuscrit dont on a pris copie, au mois de ṣafar de
l'année 596 de l'hégire (= novembre 1199 de notre ère).
C'est Allah qui nous dirige [dans la voie droite]!
[Illustration]
GLOSSAIRE
_Baykarjî._ Comme l'a indiqué Reinaud, cette notation fautive est sans
doute pour _bairâgî_.
_Bušân_, p. 50. Cf. la note que je lui ai consacrée dans mes _Relations
de voyages_, t. II, p. 675.
_Dîfû_, p. 56. Les textes chinois ne mentionnent aucun titre de ce
genre, mais il s'agit vraisemblablement de termes usités dans le peuple
que, autant que nous sachions, les ouvrages littéraires ne nous ont pas
conservés.
_Fulûs_, monnaie de cuivre, est le pluriel de _fals_, qui représente le
grec ὀβολὁς ou le latin _obolus_.
Gujra. Forme arabisée du sanskrit _Gurjara_. Le pays de Gujra ou du roi
Gujra est le Guzerate.
Ḫâḳân, p. 72, = empereur, souverain. C'est un titre étranger
inexactement appliqué au roi du Tibet.
Hind désigne le plus souvent l'Inde occidentale, mais Sulaymân et Abû
Zayd Ḥasan emploient quelquefois ce nom pour l'Inde entière.
Ḫuang Č'ao. Le texte arabe de Abû Zayd, comme les _Prairies d'or_
de Masʿûdî, ont une leçon fautive qui a été rectifiée d'après les
informations chinoises sur ce rebelle.
Ḫušnâmî (Al-), p. 35. Litt. «[la montagne] au bon nom», au nom de bon
augure. C'est le persan _ḫoš_ «bon», _nâmeh_ «nom». Cf. mes _Relations
de voyages_, t. I, pp. 2, 37; t. II, p. 674.
Inde (amis des rois de l'), p. 114. Cf. l'anecdote rapportée à ce sujet
dans le _Livre des Merveilles de l'Inde_, pp. 115-118.
_Jâwaga._ Ce toponyme est généralement transcrit _Zâbej_ qui est
la lecture usuelle de la graphie arabe. En fait, _Zâbej_ est un
barbarisme, car le _jîm_ arabe final est ici en fonction de gutturale
sonore. Ainsi que l'avait montré déjà H. Kern, _Zâbej_, plus exactement
_Zâbag_, doit être restitué en _Jâwaga_ ou _Jâvaga_, comme l'indiquent
les leçons indiennes et chinoises de ce nom géographique.