La cause qui a bouleversé, en Chine, l'ordre et la justice et qui

a mis fin à toutes relations maritimes avec le port de Sîrâf [du

golfe Persique] dont les navires s'y rendaient, est l'apparition d'un

rebelle chinois qui ne faisait pas partie de la famille royale et qui

s'appelait Ḫuang Č'ao. Il usa d'abord de ruse et de générosité; puis,

il se livra à des attaques à main armée et fit subir des dommages

[aux personnes et aux biens]. Il commença à réunir autour de lui

des malandrins jusqu'au moment où sa puissance s'accrut et où ses

ressources grandirent. Ayant complètement mis en œuvre le plan qu'il

avait préparé, il se dirigea vers Ḫânfû (Canton) qui est une des villes

de la Chine, celle où se rendent (p. 63) les marchands arabes. Ḫânfû

est située à quelques journées de marche de la mer, sur le bord d'un

grand fleuve d'eau douce. Les habitants de Ḫânfû se refusant à laisser

entrer Ḫuang Č'ao dans la ville, celui-ci en fit le siège qui dura

longtemps, en l'année 264 de l'hégire [= 878 de notre ère]. La ville

prise, ses habitants furent passés au fil de l'épée. Des personnes qui

ont eu connaissance de ces faits rapportent qu'on massacra 120.000

musulmans, juifs, chrétiens et mazdéens qui étaient établis dans la

ville et y faisaient du commerce, sans compter les Chinois qui furent

tués. On a pu connaître le nombre exact des victimes de ces quatre

religions parce que les Chinois percevaient un impôt sur ces étrangers

d'après leur nombre. Ḫuang Č'ao fit couper les mûriers et les autres

arbres. Nous mentionnons spécialement les mûriers parce que les

Chinois (p. 64) utilisent la feuille de cet arbre pour [la nourriture]

des vers à soie jusqu'au moment où le ver s'enferme dans le cocon.

La destruction des mûriers fut la cause déterminante qui mit fin à

l'exportation de la soie, particulièrement en pays arabe.

[Illustration]

Après la destruction de Ḫânfû, Ḫuang Č'ao se rendit de ville en ville

et les détruisit successivement. Le roi de la Chine s'enfuit en toute

hâte lorsque Ḫuang Č'ao approchait de la capitale qui est appelée

Ḫumdân (en chinois: Si-ngan-fu). Le roi s'enfuit de Ḫumdân à la ville

de Madû qui est contiguë au Tibet et il s'y établit.

La révolte durait et la force du rebelle grandissait. L'intention de

Ḫuang Č'ao et le but qu'il se proposait étaient de détruire les villes

et de massacrer leurs habitants parce qu'il n'appartenait pas à la

famille royale et qu'il désirait ardemment s'emparer du pouvoir. Son

projet se réalisa: il devint le maître de la Chine et il l'est encore

au moment où nous écrivons (vers 916).

Ḫuang Č'ao se maintint au pouvoir jusqu'au jour où le roi de la Chine

envoya un message au roi des Toguz-Oguz (p. 65) qui habitent dans le

pays des Turks. Chinois et Toguz-Oguz sont voisins et leurs familles

royales alliées. Le roi de Chine envoya à celui des Toguz-Oguz des

ambassadeurs pour le prier de le débarrasser de ce rebelle. Le roi

des Toguz-Oguz envoya son fils contre Ḫuang Č'ao, à la tête d'une

armée très importante par le nombre (--d'après Masʿûdî, les cavaliers

et fantassins s'élevaient au chiffre de 400.000 hommes--) pourvue

d'équipements et de munitions. A la suite de combats ininterrompus

et de batailles importantes, Ḫuang Č'ao fut anéanti. Les uns disent

qu'il fut tué, d'autres qu'il mourut naturellement. Le roi de la Chine

retourna alors dans sa capitale appelée Ḫumdân. Le rebelle la lui avait

détruite; le roi n'avait plus aucune autorité; ses finances étaient en

déficit; ses commandants, les chefs de son armée, ses meilleurs soldats

étaient morts. De plus, dans chaque province, [d'autres rebelles]

s'étaient emparés du pays qui refusaient [d'adresser au roi] une partie

des revenus et retenaient les fonds qui se trouvaient entre leurs

mains. Mais le roi de la Chine se sentit contraint par son impuissance,

à consentir à amnistier ceux de ces rebelles qui firent une

manifestation de soumission (p. 66) et d'allégeance, sans, cependant,

aller jusqu'à lui verser le produit de l'impôt ni le reconnaître comme

suzerain. La Chine en arriva ainsi à être dans le même état [que la

Perse] au temps des Kisrâ (Chosroès), à l'époque où Alexandre fit

mettre à mort Darius le Grand et partagea la Perse entre ses généraux.

[Les rebelles qui s'étaient emparés de l'administration des provinces

chinoises], se prêtèrent mutuellement secours pour arriver à leurs

fins, sans avoir ni permission ni ordre du roi à cet effet. Lorsque

l'un d'eux devenu fort avait mis son genou sur un plus faible, le

vainqueur s'emparait du pays, dévastait tout et en mangeait tous les

habitants. Car, d'après la loi chinoise, il est licite de manger de

la chair humaine et on en vend couramment au marché. En même temps,

les Chinois se mirent à opprimer les marchands [étrangers] qui étaient

venus faire du commerce en Chine. La tyrannie arriva à son comble

et dépassa toutes les limites [imaginables] (p. 67) vis-à-vis des

_nâḫodâ_ (propriétaires de navires) arabes et des maîtres des navires;

on imposa aux marchands des obligations auxquelles ils n'étaient pas

[légalement] tenus, on s'empara de leurs biens et on se permit de les

traiter en violation des prescriptions les concernant. Devant de tels

actes, Allah--que Son nom soit exalté!--retira à tous les Chinois ses

bénédictions; la mer devint impraticable [à la navigation] et par la

toute-puissance de Celui qui régit toutes nos actions--que Son nom soit

béni!--le désastre atteignit jusqu'aux pilotes et aux courtiers de

Sîrâf et de l'ʿOmân.

[Illustration]

L'auteur du Livre I a mentionné un certain nombre de lois de la Chine,

mais il s'est arrêté là. Il a, [par exemple], cité ce cas: un homme

et une femme, tous deux de bonne conduite antérieure, qui commettent

l'adultère, sont mis à mort; les voleurs et les assassins encourent la

même peine. Les condamnés à mort sont exécutés de la façon suivante.

On attache fortement les mains de ceux qui doivent être exécutés, on

les lie fortement avec des cordes; puis, on les rejette au-dessus

de leur tête de façon qu'elles (p. 68) soient collées à son cou.

Ensuite, on fait entrer le pied droit du condamné dans sa main droite

qui dépasse; et le pied gauche, dans sa main gauche, les pieds étant

tous deux rabattus sur le dos: [dans cette position, le corps] subit

une contraction et il est transformé en boule. Ainsi, le condamné

est incapable de faire quoi que ce soit par lui-même et il n'est pas

nécessaire de le faire surveiller. Alors, le cou se désarticule de sa

jointure, les vertèbres se disjoignent peu à peu du corps, les hanches

se disloquent, les membres entrent l'un dans l'autre et la respiration

en est gênée. Le condamné est dans un tel état que si on l'abandonnait

à lui-même, il en mourrait en peu de temps. Lorsque le condamné a été

ligotté comme on vient de le dire, on lui donne avec un bâton un nombre

de coups déterminé sur les endroits du corps où la bastonnade est

mortelle, et on ne dépasse jamais le nombre de coups fixé. Comme il ne

lui reste que le souffle, on le livre à ceux qui doivent le manger.

Il y a, en Chine, (p. 69) des femmes qui ne veulent pas vivre en

femmes vertueuses et qui préfèrent s'adonner à la prostitution.

D'après l'usage, elles se présentent à l'audience du chef de la

police, elles lui déclarent qu'elles n'ont aucun goût pour la vie de

femme vertueuse et qu'elles préfèrent être comptées au nombre des

prostituées, s'engageant à se conformer aux prescriptions qui régissent

ces sortes de femmes. Les prescriptions qui régissent les prostituées

sont les suivantes: on prend par écrit l'indication de son origine,

son signalement et son adresse, et elle est inscrite au bureau des

prostituées. On lui met autour du cou un cordonnet auquel est suspendu

un sceau en cuivre portant l'empreinte du sceau royal et on lui délivre

un diplôme dans lequel il est mentionné que la titulaire est comptée au

nombre des prostituées, qu'elle versera annuellement au Trésor royal

telle et telle somme en monnaie de cuivre et que quiconque l'épouserait

serait mis à mort. [Dès lors], la femme verse annuellement la somme

convenue et elle peut se livrer sans danger à la prostitution (p.

70). Ces sortes de femmes sortent le soir habillées de vêtements de

diverses couleurs, le visage découvert. Elles recherchent les gens

étrangers récemment arrivés dans le pays--ceux qui sont libertins et

corrompus--et les Chinois. Elles passent la nuit chez eux et s'en vont

le lendemain matin. Quant à nous, louons Allah qu'Il nous ait purifiés

de tels vices.

Les Chinois règlent toutes leurs transactions avec des pièces de cuivre

et évitent les marchands qui se servent de _dînâr_ (pièces d'or), et de

_dirham_ (pièces d'argent, comme les Arabes): en effet, si un voleur,

disent-ils, s'est introduit dans la maison d'un Arabe qui traite ses

affaires en monnaie d'or et d'argent, il peut emporter 10.000 pièces

d'or sur son dos et une somme égale en argent monnayé et, du coup, le

commerçant est ruiné. Mais si un voleur s'introduit chez un Chinois (p.

71), il ne pourra pas emporter plus de 10.000 pièces de cuivre, ce qui

ne représente que 10 _mithḳâl_ d'or (environ 20 francs).

Ces _fulûs_ (pièces de cuivre) sont fabriquées avec du cuivre allié

à d'autres [métaux] qui sont fondus avec le cuivre. Les pièces qu'on

frappe avec cet alliage sont de la dimension d'un _dirham al-baghlî_.

Dans le milieu de la pièce, on a percé un large trou par lequel passe

la ficelle [pour faire une ligature de sapèques]. 1.000 _fulûs_ valent

un _mithḳâl_ d'or (environ 2 francs). Chaque ligature comprend 1.600

_fulûs_ divisés en 10 centaines séparées l'une de l'autre par un nœud

fait à la ficelle. Lorsque quelqu'un fait l'achat d'une propriété, de

meubles, de légumes ou de choses d'une plus grande valeur, il donne des

_fulûs_ en quantité égale à la valeur de son achat. On trouve de ces

pièces de cuivre chinoises à Sîrâf [du golfe Persique]; des caractères

chinois sont gravés sur ces _fulûs_.

Pour les incendies qui éclatent en Chine, la construction des maisons

et ce qui a été déjà dit à ce sujet, [voici ce qu'on peut ajouter

encore]: les villes, dit-on, sont construites en bois et en roseaux

entrelacés (p. 72) comme les objets en roseau fendu qu'on fabrique en

Arabie. Sur ce lattis de roseaux, on étend de l'argile qu'on recouvre

ensuite d'un enduit spécifiquement chinois qui est fabriqué avec des

graines de chanvre. Cet enduit devient aussi blanc que le lait; on

en peint les murs qui deviennent extraordinairement brillants. Les

maisons chinoises [sont bâties sur le sol même et] n'ont donc pas de

marche d'escalier. [Voici l'explication de cette particularité]: tout

ce que possèdent les Chinois, ce qu'ils ont amassé, est enfermé dans

des caisses montées sur des roues que, en cas d'urgence, on peut faire

rouler. Si un incendie se déclare, on pousse ces caisses avec leur

contenu et il n'y a pas de marche d'escalier qui empêche de s'éloigner

rapidement du feu.

En ce qui concerne les eunuques, l'auteur du Livre I s'est exprimé

trop brièvement; [il y a donc lieu d'ajouter ce qui suit:] Les eunuques

sont chargés de percevoir l'impôt et tous les autres revenus du Trésor.

Les uns sont d'anciens captifs amenés de l'étranger en Chine où ils ont

été faits eunuques; d'autres sont des Chinois que leurs parents ont

châtré et qu'ils ont ensuite offert en présent au roi; car les eunuques

sont spécialement chargés, en Chine, de la gérance des affaires de

l'État et du Trésor royal (p. 73). Certains d'entre eux sont envoyés

dans la ville de Ḫânfû où se rendent les marchands arabes. Lorsque les

eunuques et les gouverneurs des villes se déplacent, ils ont l'habitude

de se faire précéder par des gens porteurs d'un instrument en bois

semblable à la crécelle [dont les chrétiens d'Orient se servent pour

appeler à la prière], avec lequel ils font un bruit qu'on entend de

loin. Personne ne doit rester sur la route par laquelle doit passer

l'eunuque ou le gouverneur; si quelqu'un est sur la porte de sa maison,

il doit y entrer et fermer la porte. Il en est ainsi jusqu'à ce que

soient passés l'eunuque ou le gouverneur chargé de l'administration de

la ville. Pas un seul homme du peuple n'oserait rester sur la route

[pendant le passage de ces fonctionnaires royaux], tant ils sont

craints et redoutés. [Ils font chasser le peuple de la route où ils

doivent passer] pour que celui-ci n'ait pas l'occasion de les regarder

souvent et ne s'approche pas d'eux pour leur parler.

Les vêtements des eunuques et (p. 74) des généraux chinois sont en

soie de première qualité qui n'est jamais exportée en pays arabe. Les

Chinois [la recherchent] et elle atteint, en Chine, un prix extrêmement

élevé. Un des marchands les plus importants dont l'information ne peut

être mise en doute, rapporte qu'il se présenta devant l'eunuque envoyé

par le roi dans la ville de Ḫânfû pour y choisir, avant tout autre

acheteur, les marchandises importées d'Arabie que le roi désirait.

Le marchand vit sur la poitrine de l'eunuque un grain de beauté qui

apparaissait sous les vêtements de soie. Il estimait en lui-même que

l'eunuque était vêtu d'un double vêtement. Comme le marchand regardait

son interlocuteur avec insistance, l'eunuque lui dit: «Je vois que tu

ne cesses de regarder ma poitrine. Pourquoi?» Le marchand lui répondit:

«J'étais étonné qu'un grain de beauté pût apparaître à travers un

double vêtement.» L'eunuque se mit à rire; puis, montrant au marchand

la manche de sa robe, il lui dit: «Compte le nombre de vêtements (p.

75) que je porte.» [Le marchand les compta] et il en trouva cinq, l'un

sur l'autre, à travers lesquels apparaissait le grain de beauté. La

soie [transparente] dont il est question est de la soie écrue qui n'a

pas été foulée. La soie qui sert à habiller les rois est de qualité

supérieure et plus admirable encore.

Parmi toutes les créatures d'Allah, les Chinois ont la main la plus

habile à dessiner et à façonner; pour l'exécution de toutes sortes

de travaux, il n'y a pas de peuple au monde qui puisse faire mieux

qu'eux. Un Chinois peut confectionner artistiquement avec sa main

des choses que personne autre ne serait capable de faire. [Quand il

a terminé un objet d'art], il l'apporte au gouverneur de la ville

et réclame une récompense pour le talent dont il a fait preuve en

réalisant un travail original. Le gouverneur donne l'ordre que l'objet

d'art en question reste exposé pendant un an à la porte de son palais.

Si, pendant cette année d'exposition, personne n'y relève un défaut,

l'artiste est récompensé par le gouverneur et fait alors partie des

artistes officiels de celui-ci. Si, au contraire, on signale un défaut

dans l'œuvre d'art, son auteur est écarté par le gouverneur qui ne lui

accorde aucune récompense (p. 76). Un jour, un Chinois peignit, sur

une étoffe de soie, un épi de blé sur lequel était posé un moineau.

Aucun de ceux qui virent ce tableau ne se serait douté que l'épi et le

moineau ne fussent pas réels [tant la reproduction était parfaite].

Le tableau resta exposé pendant un certain temps, lorsqu'un bossu

qui passait par là se mit à le critiquer. On le fit entrer chez le

gouverneur de la ville et, en présence du peintre du tableau, on invita

le bossu à justifier sa critique. «Tout homme d'expérience sait,

dit-il, qu'un moineau ne peut pas se poser sur un épi de blé sans le

faire pencher. Or, le peintre a représenté l'épi tout droit, sans

le faire pencher, bien qu'un moineau soit perché dessus. Il a donc

commis une faute.» La critique fut trouvée justifiée et le gouverneur

ne donna aucune récompense au peintre. Dans cette circonstance et des

circonstances analogues, le but des Chinois en soumettant les artistes

à la critique, est de les obliger à se garder de commettre des erreurs

et à réfléchir sérieusement quand ils exécutent un ouvrage d'art (p.

77).

[Illustration]

Il y avait à Baṣra un homme de la tribu [mekkoise] de Ḳurayš

appelé Ibn Wahab, descendant de Habbâr bin al-Aswad [qui, au moment

de la prédication de l'Islâm, fit violemment opposition au prophète

Muḥammad]. [Lorsque le chef des Zangs eut dévasté Baṣra en 257 de

l'hégire = 870 de notre ère], Ibn Wahab quitta cette ville et se

rendit à Sîrâf. Il y avait alors, dans ce dernier port, un navire qui

allait partir pour la Chine. Ibn Wahab eut fantaisie d'entreprendre

ce voyage et il s'embarqua sur ce navire à destination de la Chine.

[Arrivé en Chine], il résolut de se rendre auprès du grand roi du pays.

Il alla donc à Ḫumdân; parti de la ville appelée Ḫânfû, il parvint à

Ḫumdân en deux mois de voyage. Il attendit longtemps à la porte du

palais royal, bien qu'il ait adressé plusieurs demandes d'audience et

qu'il ait déclaré qu'il faisait partie de la famille du prophète des

Arabes. Au bout d'un certain temps, le souverain chinois prescrivit

de donner l'hospitalité à Ibn Wahab en le logeant dans une maison et

en le pourvoyant de tout ce qui serait nécessaire. En même temps,

le roi écrivit (p. 78) au gouverneur qui le représentait à Ḫânfû,

l'invitant à faire une enquête et à prendre des informations auprès

des marchands sur cet homme qui se donnait comme parent du prophète

des Arabes--qu'Allah Le bénisse!--Le gouverneur de Ḫânfû répondit que

la parenté de Ibn Wahab avec le prophète arabe était authentique. Le

roi de Chine donna alors audience à Ibn Wahab et lui fit des présents

de grande valeur. Celui-ci retourna en ʿIrâḳ avec les présents qu'il

avait reçus. [En 303 de l'hégire = 915 de notre ère, au dire de

Masʿûdî,] cet homme était devenu vieux, mais il avait conservé toute

son intelligence. Il nous fit savoir que, lorsqu'il arriva auprès

du roi de Chine, celui-ci lui posa des questions sur les Arabes et

lui demanda comment ils avaient anéanti le roi de Perse. Ibn Wahab

répondit: «Par la toute-puissance d'Allah et avec son aide et parce que

les Persans étaient adorateurs du feu, du soleil et de la lune au lieu

d'adorer Allah.» Le roi dit alors: «Les Arabes vainquirent alors le

plus puissant des royaumes, celui qui avait le plus de terres cultivées

et fertiles, le plus riche, celui où les hommes intelligents étaient

en plus grand nombre et dont la renommée s'étendait le plus loin.» Le

roi dit ensuite: «Comment classez-vous les rois [de la terre]?» L'Arabe

répondit: «Je ne sais rien à ce sujet.» Le roi dit à l'interprète:

«Dis à Ibn Wahab que nous, Chinois, nous comptons cinq rois. Celui

qui possède le royaume le plus riche est le roi de l'ʿIrâḳ, parce que

l'ʿIrâḳ est au centre du monde et que les autres royaumes l'entourent.

En Chine, on le désigne sous le nom de «roi des rois». Après lui, vient

le roi de Chine que nous désignons sous le nom de «roi des hommes»,

parce qu'il n'y a pas de roi qui, mieux que lui, ait établi les bases

de la paix, qui maintienne mieux l'ordre que nous ne le faisons dans

notre royaume et dont les sujets soient plus obéissants à leur roi

que les nôtres. C'est pour cela que le roi de Chine est le «roi des

hommes». Vient ensuite le «roi des bêtes féroces»: c'est le roi des

Turks (des Toguz-Oguz), qui sont nos voisins. Puis, c'est le «roi des

éléphants», c'est-à-dire le roi de l'Inde. On l'appelle aussi en Chine

«le roi de la sagesse», parce que la sagesse est originaire de l'Inde.

Vient enfin le roi de Rûm (Byzance) que nous appelons «le roi des beaux

hommes (rex virorum)» parce qu'il n'y a pas sur terre un peuple (p. 80)

aussi bien fait que celui des Byzantins, ni qui ait plus beau visage.

Tels sont les principaux rois de la terre; les autres rois ne leur sont

en rien comparables.»

[Illustration]

Voyage du marchand arabe Sulaymân en Inde et en Chine rédigé en 851 Suivi de remarques par Abû Zayd Hasan (vers 916), traduit de l'arabe avec introduction, glossaire et index par Gabriel Ferrand · 第 4 / 8 段