l'impôt de capitation. Je crois que les sommes perçues chaque jour par
le Trésor à Ḫânfû, s'élèvent à 50.000 _dînâr_, et, cependant, ce n'est
pas la plus grande ville de la Chine. Parmi les choses que la Chine
produit en abondance, le roi se réserve le monopole du sel et d'une
[sorte d'] herbe séchée que les Chinois boivent [après l'avoir fait
infuser] dans de l'eau chaude (le thé). On vend de cette herbe séchée
dans toutes les villes, pour d'énormes sommes. On l'appelle _sâḫ_;
[cette plante] a plus de feuilles que le trèfle; elle est un peu plus
parfumée que celui-ci, mais elle a un goût amer. [Pour confectionner
le thé], on fait [d'abord] bouillir de l'eau et on la verse [ensuite]
sur cette herbe. Cette infusion fait office d'antidote contre toute
indisposition.
Tous les fonds que recueille le Trésor royal sont fournis par l'impôt
de capitation, [la vente] du sel et de cette (p. 42) herbe (le thé).
Il y a, dans chaque ville, une chose qu'on appelle _darâ_; c'est une
cloche qui est placée au-dessus de la tête du gouverneur de la ville et
qui est attachée à une ficelle. Cette ficelle se prolonge jusque sur
le chemin de façon à ce que tout le monde [puisse la tirer] et que ce
soit un moyen de communication entre le gouverneur et n'importe qui.
Elle a environ une parasange de long. Pour peu qu'on tire la ficelle,
la cloche se met en mouvement [et sonne]. Celui qui est victime d'une
injustice tire cette ficelle et la cloche se met en mouvement [et
sonne] au-dessus de la tête du gouverneur. Le plaignant est alors
introduit auprès du gouverneur pour qu'il expose son cas lui-même et
l'injustice dont il est victime. On procède ainsi dans toutes les
régions de la Chine.
[Illustration]
Celui qui désire voyager d'un endroit à un autre se fait remettre
deux lettres: l'une par le gouverneur, l'autre par l'eunuque [de sa
résidence]. Celle-là [est une sorte de passeport] servant pour la route
[où sont consignés] les noms du porteur et de ceux qui l'accompagnent,
son âge, l'âge de ceux qui l'accompagnent et le nom de la tribu dont il
fait partie. Toute personne voyageant en Chine, qu'il s'agisse d'un (p.
43) Chinois, d'un Arabe, ou d'un étranger quelconque, doit être pourvue
d'une pièce d'identité. Quant à la lettre délivrée par l'eunuque, elle
fait mention de l'argent et des marchandises que le voyageur emporte
avec lui, car, sur les routes, il y a des postes de soldats qui se font
présenter les deux lettres remises au voyageur. Lorsque celui-ci arrive
à l'un de ces postes, [le contrôleur des passeports] inscrit [sur les
lettres le visa suivant]: «Est arrivé ici un Tel, fils d'un Tel, de
telle nationalité, tel jour, tel mois, telle année, emportant avec lui
telles choses et accompagné de telles personnes.» [Ces mesures ont été
prises] pour que le voyageur ne subisse pas de perte d'argent ni de
marchandises. Si le voyageur subit une perte quelconque ou meurt, on
sait ainsi comment s'est produite la perte et on lui rend [ce qui a été
perdu]; s'il est mort, on le rend à ses héritiers.
Les Chinois agissent avec équité dans les transactions commerciales
et les affaires officielles. Lorsque quelqu'un prête de l'argent à une
autre personne, celui-là écrit un billet à ce sujet; l'emprunteur (p.
44) en écrit un autre sur lequel il appose [en guise de signature]
l'empreinte de deux de ses doigts réunis, le médius et l'index.
Puis, les deux billets sont réunis, roulés ensemble, et on écrit
[une formule] à l'endroit où l'un touche à l'autre; ensuite, on les
sépare l'un de l'autre et on remet au prêteur le billet par lequel
l'emprunteur reconnaît sa dette. Si, plus tard, le débiteur renie sa
dette, on lui dit: «Présente le billet que t'a [remis le prêteur]».
Si l'emprunteur prétend qu'il n'a pas de billet [du prêteur], nie,
d'autre part, avoir souscrit un billet et y avoir apposé son empreinte
[digitale], et que le billet du prêteur ait disparu, on dit alors à
celui qui nie sa dette: «Déclare par écrit que tu n'as pas contracté
cette dette; mais si plus tard, le prêteur apporte la preuve que tu as
contracté cette dette que tu nies, tu recevras vingt coups de bâton sur
le dos et tu seras condamné à payer une amende de vingt mille _fakkûj_
en pièces de cuivre.» Comme un _fakkûj_ vaut mille pièces de cuivre,
la somme équivaut à environ deux mille _dînâr_ (ou une quarantaine de
mille francs). Vingt coups (p. 45) de bâton entraînent la mort. Aussi
personne en Chine n'ose faire une telle déclaration de peur de perdre
en même temps la vie et la fortune. Nous n'avons vu personne qui y ait
consenti, quand il était requis de faire cette déclaration. Les Chinois
sont, [en effet], équitables les uns à l'égard des autres; personne,
en Chine, n'est traité injustement. [Dans un procès] les parties n'ont
recours ni aux témoins, ni au serment [comme les musulmans].
Lorsque quelqu'un fait faillite, les créanciers le font mettre, à
leurs frais, en prison chez le roi, et on lui fait reconnaître sa
dette. Après être resté un mois en prison, le roi l'en fait sortir et
il fait proclamer publiquement ceci: «Un Tel, fils d'un Tel, est en
faillite [ayant dilapidé] l'argent d'un Tel fils d'un Tel.» [Si on
apprend ainsi] que le failli avait déposé de l'argent chez quelqu'un,
qu'il possède un immeuble ou un esclave, ou quoi que ce soit qui puisse
servir de garantie pour sa dette, on le fait sortir [de prison] tous
les mois et on lui applique la bastonnade sur les fesses parce qu'il
est resté en prison, mangeant et buvant [aux frais de ses créanciers],
bien qu'il eût de l'argent [pour les désintéresser]. Il reçoit (p. 46)
la bastonnade, qu'on l'ait convaincu on non de posséder de l'argent;
il reçoit la bastonnade dans l'un et l'autre cas; et on lui dit [en le
châtiant]: «Tu n'as pas fait autre chose que de prendre l'argent des
autres et tu l'as dilapidé.» On lui dit encore: «Rends à ces personnes
l'argent [que tu leur as emprunté].» S'il est impossible au failli de
payer ses dettes et si le roi a la certitude que le failli ne possède
plus rien, on convoque les créanciers et on les désintéresse avec des
fonds fournis par le Trésor du _Baghbûr_, c'est-à-dire du souverain
suprême (l'empereur). Celui-ci est désigné par le titre [persan] de
_Baghbûr_ qui signifie [en persan] «Fils du ciel» [et qui est la
traduction littérale du titre impérial chinois _T'ien-tseu_]; en arabe,
nous disons _Maghbûr_. On fait ensuite la proclamation suivante:
«Quiconque fera [désormais] des affaires avec cet homme, sera mis à
mort.» Ainsi il n'arrivera plus que quelqu'un soit exposé à perdre
son argent. Si on apprend que le débiteur a de l'argent en dépôt chez
quelqu'un et que le détenteur du dépôt ne l'ait pas fait connaître,
ce dernier sera tué à coups de bâton. Le débiteur n'encourt aucune
peine de ce fait; mais on prend l'argent et on le partage entre les
créanciers; en outre le débiteur ne peut plus faire de commerce avec
personne.
Il y a, en Chine, des stèles de pierre (p. 47) de dix coudées de
hauteur sur lesquelles on a gravé en creux des inscriptions. Celles-ci
traitent des médicaments et des maladies; pour telle maladie [dit
l'inscription, on emploie] tel remède. Lorsque le malade est pauvre [et
ne peut pas acheter le remède qui lui est nécessaire], le prix lui en
est remis par le Trésor royal [pour qu'il puisse se le procurer].
Il n'y a pas, en Chine, d'impôt sur les biens-fonds. On paye seulement
un impôt de capitation qui varie suivant l'importance des biens meubles
et immeubles de l'imposé.
Lorsqu'un enfant mâle naît, on inscrit son nom auprès du souverain
[sur un registre officiel]. Quand l'enfant est parvenu à l'âge de
dix-huit ans, il est astreint à payer l'impôt de capitation; il en
sera exempt quand il sera parvenu à l'âge de quatre-vingts ans et il
touchera [une pension] du Trésor royal. Les Chinois disent à cet égard:
«Nous lui avons fait payer l'impôt quand il était jeune, [il n'est que
juste que] nous lui versions une pension maintenant qu'il est vieux.»
[Illustration]
Il y a, dans chaque ville, une école et un maître qui donne des leçons
aux pauvres et à leurs enfants qui sont nourris aux frais de l'État.
Les femmes chinoises ont la chevelure découverte (p. 48), les hommes la
tête couverte.
Il y a, en Chine, dans la montagne, un village appelé Tâyû dont les
habitants sont de petite taille. Tous les Chinois de petite taille
[passent pour] en être originaires. [Dans l'ensemble], les gens de
Chine sont bien faits, de haute taille, franchement blancs avec
une teinte rouge. Ils ont les cheveux les plus noirs du monde. Les
Chinoises laissent pendre leurs cheveux.
Dans l'Inde, lorsque quelqu'un intente contre une autre personne une
action qui a pour sanction obligatoire la peine capitale, on dit au
plaignant: «Veux-tu soumettre celui que tu accuses à l'épreuve du feu?»
S'il répond: «oui», on fait chauffer un morceau de fer jusqu'à ce qu'il
soit passé au rouge vif. On dit ensuite à l'inculpé: «Ouvre ta main»;
on met sur sa main sept feuilles d'un arbre du pays, puis on met le
morceau de fer [rouge] sur les feuilles. L'inculpé se met à marcher,
allant et revenant sur ses pas [pendant un certain temps]; puis, il
jette le morceau de fer rouge. On apporte ensuite une bourse (p. 49) de
cuir, on y introduit la main de l'inculpé et la bourse est scellée du
sceau royal. Trois jours après, on apporte du riz non décortiqué et on
dit à l'homme qui vient de subir l'épreuve: «Frotte [entre tes mains ce
riz pour en détacher la balle].» Si sa main ne présente aucune trace
[de brûlure], l'affaire est jugée; il n'y est pas donné suite et la
condamnation à mort n'est pas prononcée contre lui. L'accusateur est
alors condamné à payer une amende d'un _mann_ d'or dont le roi touche
le montant. Parfois, on fait bouillir de l'eau dans une marmite en fer
ou en cuivre jusqu'à ce que [elle développe une telle chaleur] que
personne ne puisse en approcher. On jette dans la marmite un anneau en
fer et on dit [à l'accusé]: «Mets ta main [dans l'eau bouillante].» [Il
faut que l'accusé] retire l'anneau [sans être brûlé pour être déclaré
innocent]. «J'ai vu quelqu'un [ajoute Sulaymân], qui mit sa main
[dans l'eau bouillante] et l'en retira intacte [sans aucune brûlure];
et l'accusateur est condamné, [comme dans l'épreuve du feu quand le
résultat est identique], à payer une amende d'un _mann_ d'or.»
Lorsque le roi de Sirandîb (Ceylan) meurt, on place le cadavre sur
un char, près du sol; le cadavre est attaché à la partie postérieure
du char, [les jambes en l'air], le dos contre le char [faisant face à
l'arrière], de façon à ce que ses cheveux traînent dans la poussière
(p. 50) du sol. Une femme ayant un balai à la main, jette de la
poussière sur la tête du cadavre royal et dit aux gens réunis à cette
occasion: «Eh, vous! Ceci était hier votre roi; il vous gouvernait et
son ordre était absolu. Il en est venu à l'état de renoncement des
biens de ce monde où vous le voyez. L'ange de la mort a pris son âme.
Ne vous laissez donc plus séduire désormais par [les jouissances de] la
vie»; et elle continue à parler dans le même sens pendant trois jours
(_sic_). On prépare ensuite [un bûcher dans lequel on met] du sandal,
du camphre et du safran; on brûle le corps et ses cendres sont jetées
au vent. Tous les habitants de l'Inde brûlent leurs morts.
[Illustration]
Sirandîb (Ceylan) est la plus méridionale des îles de l'Inde dont elle
fait partie. Parfois, lorsqu'on brûle le corps du roi, ses femmes se
jettent dans le feu et se brûlent avec lui; mais elles peuvent ne pas
le faire.
Il y a, dans l'Inde, des gens qui se consacrent à la vie errante dans
les bois et les montagnes; ils fréquentent rarement les hommes (p. 51).
Ils se nourrissent d'herbes et de fruits sauvages de temps en temps.
Ces solitaires se mettent un anneau de fer à la verge pour empêcher
toutes relations sexuelles avec les femmes. Certains d'entre eux vivent
nus; d'autres se tiennent debout, faisant face au soleil, également
nus, mais [recouverts] de quelques peaux de panthères. J'en ai vu un
dans l'état que je viens de dire [en un certain endroit]; puis, je
continuai ma route. Seize ans après, [je repassai par le même endroit]
et je revis cet ascète dans le même état. Je fus étonné que son œil
n'ait pas été détruit par la chaleur du soleil.
Dans chaque royaume, la famille royale ne forme qu'une seule maison qui
détient toujours le pouvoir royal; c'est elle qui désigne le prince
héritier. Les scribes et les médecins forment également des castes et
personne ne peut exercer ces professions, s'il ne fait pas partie de
leur caste.
Les rois de l'Inde n'obéissent point à un roi suprême, car ils sont
seuls maîtres dans leur pays. [Cependant,] le Ballahrâ [porte le titre]
de Roi des rois (p. 52) de l'Inde. Quant à la Chine, on n'y désigne pas
le prince héritier.
Les Chinois sont débauchés, mais les Indiens réprouvent la débauche
et ne s'y livrent pas. Ceux-ci ne boivent pas de vin et n'usent pas de
vinaigre de vin; cette dernière abstention n'a pas pour origine une
prescription religieuse: c'est qu'ils n'aiment pas le vinaigre de vin.
Ils disent que tout roi qui boit du vin n'est pas un véritable roi. Les
Indiens sont entourés par des rois qui leur font la guerre. Ils disent
encore: «Comment un roi qui est ivre peut-il diriger l'administration
de son royaume?»
Parfois, les Indiens se font la guerre dans un but de conquêtes, mais
c'est peu fréquent. Je n'ai pas vu de royaume en soumettre un autre,
en dehors d'un peuple habitant le territoire qui fait suite au Pays du
poivre (le Malabar). Quand un roi fait la conquête d'un autre royaume,
il fait administrer sa conquête par un membre de la famille royale du
pays vaincu, qui reste sous la haute main du vainqueur. Les habitants
du pays vaincu ne seraient pas satisfaits du nouvel état de choses s'il
en était autrement.
(P. 53.) Parfois, en Chine, un gouverneur se soustrait à l'autorité du
roi suprême. Il est alors égorgé et mangé. Tous ceux qui sont tués par
le sabre, les Chinois en mangent la chair.
En Inde et en Chine, quand on veut se marier, [les familles
intéressées] s'adressent mutuellement des compliments, puis se font
réciproquement des présents. On célèbre ensuite le mariage au son
des cymbales et des tambours. Les présents échangés à cette occasion
consistent en sommes d'argent qui sont proportionnées à la fortune des
donateurs. Si un homme et une femme sont convaincus d'adultère, l'un et
l'autre sont mis à mort, [telle est la loi] dans l'Inde entière; mais
si l'homme a violé la femme, il est seul mis à mort. Si la femme a agi
de son plein gré, elle est mise à mort avec son amant.
En Chine et en Inde, petits larcins et vols importants sont également
punis de mort. En Inde (p. 54), quand un voleur a dérobé une pièce de
cuivre ou davantage, on prend un long bâton dont l'une des extrémités
est taillée en pointe; puis, on fait asseoir le voleur sur la pointe de
façon qu'elle lui entre dans l'anus et lui sorte par le gosier.
Les Chinois se livrent à la sodomie avec de jeunes garçons qui en font
métier, pour tenir lieu des courtisanes des temples d'idoles [de l'Inde
qui se livrent à la prostitution].
Les murs des maisons chinoises sont en bois; les Indiens construisent
[leurs maisons] avec des pierres, du plâtre, des briques cuites au feu
et de l'argile. Parfois, en Chine, on bâtit également ainsi.
[Chez les musulmans, une femme légitime ou une esclave enceintes ne
peuvent se marier à un autre homme que le père de l'enfant conçu, qu'à
l'expiration de leur grossesse. Elles sont en état de _firaš_]. En
Chine et en Inde les femmes en état de _firaš_ n'existent pas. Chinois
et Indiens peuvent épouser n'importe quelle femme [même celle qui est
enceinte d'un autre homme].
Les Indiens se nourrissent de riz; les Chinois, de froment et de riz.
Les Indiens ne mangent pas de froment. Ni les Indiens ni les Chinois ne
sont circoncis.
Les Chinois adorent les idoles; ils les prient [comme les musulmans
prient Allah]; ils leur adressent des prières (p. 55). Ils possèdent
des livres de religion.
Les Indiens laissent leur barbe devenir longue. J'en ai, parfois, vu
qui avaient une barbe de trois coudées de long. Ils ne se taillent pas
les moustaches [comme les musulmans]. La plupart des Chinois n'ont pas
de barbe et pour la plupart d'entre eux, ils sont naturellement ainsi.
En Inde, quand un homme meurt, on lui rase les cheveux et la barbe.
[Illustration]
En Inde, lorsqu'un homme est emprisonné ou mis en surveillance, on lui
supprime toute nourriture et boisson pendant sept jours. Les Indiens
peuvent se mettre en surveillance les uns les autres.
Chez les Chinois, il y a des juges [spéciaux] qui jugent [certaines
affaires] entre Chinois. [Cette juridiction spéciale fonctionne] à côté
de celles des gouverneurs [-juges]. Il en est de même chez les Indiens.
Dans la Chine entière, on trouve la panthère et le loup. Quant au lion,
il n'y en a ni en Chine ni dans l'Inde.
Les voleurs de grand chemin sont mis à mort.
Les Chinois et les Indiens prétendent que les idoles des temples leur
parlent; mais ce sont les desservants des temples qui leur parlent [et
leur font croire que ce sont les idoles qui ont parlé].
En Chine et en Inde, on tue (p. 56) les animaux qu'on veut manger, mais
on ne les égorge pas [pour en faire couler le sang, comme font les
musulmans]; on les frappe sur la tête jusqu'à ce qu'ils en meurent. En
Inde et en Chine, on ne fait pas d'ablution après une souillure grave
[telle que celle qui résulte des rapports sexuels, chez les musulmans].
Les Chinois ne se lavent pas après être allés à la selle; [ils se
contentent de s'essuyer] avec du papier. Les Indiens se purifient
chaque jour par des ablutions avant le repas du matin; puis, ils
mangent.
Les Indiens n'ont aucun rapport sexuel avec les femmes pendant la
période des menstrues; ils les font même sortir de leurs maisons pour
éviter d'être souillés par elles. Les Chinois, au contraire, ont des
rapports avec leurs femmes pendant la période menstruelle et ils ne les
font pas sortir de leurs maisons.
Les Indiens se nettoient les dents [avec le cure-dents]. Personne, en
Inde, ne mangerait sans s'être nettoyé les dents et s'être purifié par
des ablutions. Les Chinois n'en usent pas ainsi.
L'Inde est plus étendue que la Chine: sa superficie est double de celle
de la Chine. Il y a un plus grand nombre de rois qu'en Chine, mais
celle-ci est plus peuplée.
Ni la Chine ni l'Inde n'ont le palmier; (p. 57) mais elles ont d'autres
arbres et on y récolte des fruits qui n'existent pas chez nous. Dans
l'Inde, il n'y a pas de raisin; il y en a un peu en Chine. L'Inde et la
Chine produisent d'autres fruits en abondance. On trouve, dans l'Inde,
des grenades en grande quantité.
Les Chinois n'ont pas de science religieuse. Les pratiques de leur
culte (le buddhisme) sont originaires de l'Inde; ils croient que ce
sont les Indiens qui leur ont apporté les idoles [buddhiques] et
que ces derniers ont été leurs éducateurs religieux. En Chine et en
Inde, on croit à la métempsycose. Chinois et Indiens tirent d'un même
principe religieux [initial] des conséquences différentes.
On pratique, dans l'Inde, la médecine et la philosophie. Les Chinois
pratiquent également la médecine; leur principal traitement est la
cautérisation.
Les Chinois pratiquent l'astronomie, mais les Indiens pratiquent plus
encore cette science.
On ne connaît pas de Chinois ou d'Indien musulman, ni parlant arabe.
En Inde, il y a peu de chevaux; il y en a davantage en Chine. En Chine,
il n'y a pas d'éléphants; on ne les laisse pas (p. 58) pénétrer dans le
pays parce que ce sont des animaux de mauvais augure.
Les armées du roi de l'Inde sont nombreuses, mais elles ne reçoivent
rien pour leur entretien [ni vivres, ni solde]. Le roi ne les convoque
qu'en cas de guerre sainte; les troupes entrent alors en campagne et
font elles-mêmes les frais de leur entretien, le roi ne leur fournit
rien à cet effet. En Chine, les troupes reçoivent une solde identique à
la solde des troupes arabes.
La Chine est un pays plus brillant et plus beau [que l'Inde]. Dans la
plus grande partie de l'Inde, il n'y a pas de villes, [le pays est
désert]; en Chine, au contraire, il y a, en chaque endroit, une grande
ville fortifiée. En Chine, le climat est plus sain et les maladies y
sont moins nombreuses [qu'en Inde]. L'air y est si pur qu'on n'y voit
pas d'aveugles ni de borgnes, ni de gens difformes. Les infirmes de
cette sorte sont, au contraire, nombreux dans l'Inde.
En Chine et en Inde, il y a partout de grands fleuves, beaucoup plus
grands que nos fleuves. Il pleut abondamment partout, dans ces deux
pays.
Il y a, dans l'Inde (p. 59), beaucoup de déserts; en Chine, tout le
pays est habité et cultivé. Les Chinois sont mieux faits que les
Indiens. Les vêtements et les bêtes de somme des Chinois se rapprochent
davantage de ceux des Arabes [que ceux des Indiens]. En costume et
dans les cortèges officiels, les Chinois ressemblent aux Arabes; ils
revêtent le vêtement appelé en arabe ḳabâ et la ceinture. Les Indiens
se vêtissent de deux pagnes: hommes et femmes se parent de bracelets
d'or et de pierres précieuses.
Au delà de la Chine, se trouve le pays des Toguz-Oguz qui sont des
Turks, et le _ḫâḳân_ du Tibet. Ce sont ces pays qui constituent la
frontière de la Chine du côté des Turks [dans le Nord-Ouest]. Du côté
de la mer, [la Chine est limitrophe] des îles de Sîlâ (la presqu'île
de Corée). Les habitants [de la Corée] sont blancs; ils échangent des
présents avec le souverain de la Chine (c'est-à-dire qu'ils vivent en
paix avec lui). Ils croient que s'ils n'échangeaient pas de présents
avec lui, il ne pleuvrait plus dans leur pays. Aucun Arabe n'est allé
dans ce pays pour pouvoir nous fournir des informations sur ce peuple.
[On sait seulement] qu'on y trouve des faucons blancs (p. 60).
[_Ce qui suit a été ajouté au bas de la page du manuscrit, mais ces
lignes sont d'une autre écriture que le texte._]
Fin du Livre I. Muḥammad, le pauvre, a lu attentivement ce livre, en
l'année 1011 de l'hégire [= 1602 de notre ère].
Qu'Allah embellisse sa fin et ce qui vient après elle. Amen!
O Allah, pardonne leurs fautes à l'écrivain de ce livre, à ses père et
mère et aux musulmans!
[Illustration]
[Illustration]
[LIVRE II]
INFORMATIONS SUR LA CHINE ET L'INDE
Abû Zayd al-Ḥasan qui est originaire de Sîrâf, dit ceci:
J'ai pris connaissance avec soin de cet ouvrage, c'est-à-dire du Livre
I, que j'avais été chargé d'examiner attentivement et de compléter avec
ce que je savais sur le même sujet, en ce qui concerne les choses de la
mer, les rois des pays maritimes, les particularités des peuples des
côtes, (p. 61) et avec tout ce que je savais de leurs traditions qui ne
se trouve pas dans le Livre précité.
[En examinant ce Livre I], j'ai constaté qu'il était daté de l'année
237 de l'hégire [= 851 de notre ère]. A cette époque [dans la première
moitié du IXe siècle de notre ère], les voyages maritimes [du golfe
Persique en Inde et en Chine] s'effectuaient normalement par suite du
grand nombre de commerçants qui, de l'ʿIrâḳ, se rendaient fréquemment
dans ces deux pays. J'ai constaté que tout ce qui est rapporté dans
le Livre I est véridique et sincère, à l'exception de ce qui est
rapporté au sujet des aliments que les Chinois offrent à leurs morts:
si on met ces aliments auprès du mort, pendant la nuit, on ne les
retrouvait plus le lendemain matin, ce qui permettait de prétendre
que le mort les avait mangés. Nous avions entendu parler de cette
[faculté extraordinaire des morts chinois. Nous y crûmes même] jusqu'au
jour où se présenta chez nous quelqu'un qui arrivait de Chine et
dans les informations duquel on pouvait avoir confiance. Comme nous
l'interrogions à ce sujet, il nia l'exactitude de ce qu'on racontait et
il conclut: «Ce qu'on avance à cet égard n'a aucun fondement. On peut
donner le même démenti aux sectateurs des idoles qui prétendent que
celles-ci leur parlent.»
(P. 62.) Depuis que le Livre I a été écrit, l'état des choses a changé,
surtout en Chine. Des événements nouveaux se sont produits qui ont
interrompu toutes relations maritimes avec la Chine, ont ruiné ce pays,
fait disparaître les lois et morcelé sa puissance. Je vais exposer,
s'il plaît à Allah, les informations que j'ai pu recueillir sur ce
bouleversement, en indiquant quelle en est la cause.