endroit appelé Kalâh-bâr. On désigne également sous le nom de _bâr_,
un royaume et une côte. Le Kalâh-bâr [fait partie de] l'empire du
Jâwaga (Java) qui est situé au sud du pays de l'Inde. Le Kalâh-bâr et
le Jâwaga sont gouvernés par un même (p. 19) roi. Les habitants de ces
deux pays se vêtissent du pagne; chefs et gens du commun s'habillent
d'un unique pagne.
[A Kalâh-bâr], on s'approvisionne d'eau douce fournie par des puits.
Les marins préfèrent l'eau de puits à l'eau de source ou de pluie. La
distance entre Kûlam du Malaya qui est situé dans le voisinage de [la
mer de] Harkand et Kalah-bâr (_sic_) est d'un mois de navigation.
Les navires appareillent ensuite à destination d'un endroit appelé
[l'île de] Tiyûma où ceux qui en veulent trouvent de l'eau douce. La
distance [de Kalah-bâr] à Tiyûma est de dix jours de navigation.
Les navires appareillent ensuite à destination d'un endroit appelé
Kundrang qui est à dix jours de route [de l'escale précédente]. Ceux
qui en veulent y trouvent de l'eau douce. Il en est de même dans les
îles de l'Inde occidentale: si on y creuse des puits, on trouve de
l'eau douce. A Kundrang, est une haute montagne où vont parfois se
réfugier les esclaves et les voleurs fugitifs.
Les navires se rendent ensuite (p. 20) à un endroit appelé Čampa
(l'Annam et la Cochinchine actuels) qui est à dix jours de route de
l'escale précédente. On y trouve de l'eau douce. On en exporte l'aloès
[appelé: aloès] du Čampa. En cet endroit, il y a un roi. Les gens du
pays sont bruns; chacun d'eux s'habille avec deux pagnes. Lorsque
les navires ont fait leur provision d'eau douce, ils appareillent à
destination d'un endroit appelé Čundur-fûlât qui est une île de la mer.
La distance entre Čundur-fûlât et l'escale précédente est de dix jours
de navigation. On y trouve de l'eau douce.
Les navires appareillent ensuite à destination d'une mer appelée
Čanḫay (la mer de Chine occidentale); puis, à destination des Portes
de la Chine. Celles-ci sont des montagnes qui émergent de la mer;
entre chaque deux montagnes, il existe une [sorte de] faille qui sert
de passage aux navires. Quand Allah leur a fait passer sains et saufs
l'escale de Čundur-fûlât, les navires appareillent à destination de la
Chine [et ils y arrivent] en un mois, sur lequel ils ont mis sept jours
pour franchir les Portes de la Chine. Lorsque les navires ont doublé
ces Portes (p. 21) et sont entrés dans les estuaires [des fleuves de la
Chine], ils naviguent alors en eau douce et se rendent à la localité
du pays de la Chine où on va mouiller et qui s'appelle la ville de
Ḫânfû. Toute la Chine est pourvue d'eau douce provenant de fleuves et
rivières. Chaque région du pays a son corps de troupes et ses marchés
propres.
Sur la côte, le flot et le jusant se produisent deux fois par jour et
par nuit; tandis que [dans le golfe Persique] dans la partie comprise
entre Baṣra et l'île des Banû Kâwân, le flot n'a lieu que lorsque la
lune est au milieu du ciel; et le jusant, au moment du lever de la lune
et de son coucher. Dans les parages de la Chine, [au contraire], et
jusqu'auprès de l'île des Banû Kâwân, le flot se produit au lever de la
lune; le jusant, au moment où elle atteint le milieu du ciel. Il y a un
nouveau flot au coucher de la lune et un nouveau jusant quand elle se
retrouve en opposition, au milieu du ciel.
(P. 22.) On rapporte que dans la partie orientale de la mer, gît une
île appelée Malḥân, située entre Sirandîb (Ceylan) et Kalah (Kra),
qui fait partie du pays de l'Inde. Elle est habitée par des noirs qui
vivent nus. Lorsqu'ils rencontrent un étranger, ils le suspendent par
les pieds, le dépècent en petits morceaux et le mangent cru. Ces noirs
qui sont nombreux, habitent une seule île; ils n'ont pas de roi. Ils se
nourrissent de poisson, de bananes, de cocos et de canne à sucre. Il y
a chez eux [des parties de l'île] qui ressemblent aux jardins potagers
et aux bois [de notre pays].
[Illustration]
On rapporte qu'il y a dans la mer un petit poisson volant qui vole à
la surface de l'eau; on l'appelle la sauterelle d'eau. On dit encore
qu'il y a dans la mer un poisson qui en sort et qui va jusqu'à monter
sur un cocotier. Ce poisson boit le liquide contenu dans l'arbre et
retourne ensuite à la mer (p. 23). On dit qu'il y a dans la mer un
poisson semblable à l'écrevisse; quand il sort de la mer, il se change
en pierre. Avec cette pierre, on confectionne, paraît-il, un collyre
qu'on utilise contre certain mal d'yeux.
On rapporte que près de Jâwaga, il y a une montagne appelée _montagne
du feu_, dont il est impossible de s'approcher. On en voit sortir de
la fumée pendant le jour et des flammes pendant la nuit. Au bas de la
montagne, sourdent une source d'eau froide potable et une source d'eau
chaude potable.
Les Chinois petits et grands portent des vêtements de soie en hiver
et en été; mais la soie de meilleure qualité est réservée aux rois.
Le reste de la population en fait usage dans la mesure où ils le
peuvent. Pendant l'hiver, les hommes portent deux, trois, quatre, cinq
pantalons et même davantage, dans la mesure où ils le peuvent (p. 24).
Cette pratique a pour but de protéger le bas du corps contre la grande
humidité [du pays] qu'ils redoutent. Pendant l'été, ils s'habillent
d'une unique chemise de soie ou d'une étoffe analogue. Ils ne portent
pas de turban.
Les Chinois se nourrissent de riz. Parfois, en même temps que le riz,
ils préparent du _kûšân_ qu'ils versent ensuite sur le riz [en guise
de sauce] et les mangent [ensemble]. Quant aux rois, ils mangent du
pain de froment et la viande de tous les animaux, des porcs et d'autres
encore.
Les fruits de la Chine sont: la pomme, la pêche, le citron, la
grenade, le coing, la poire, la banane, la canne à sucre, le melon, la
figue, le raisin, le concombre, le _ḫiyâr_ (espèce de concombre), le
lotus, la noix, l'amande, l'aveline, la pistache, la prune, l'abricot,
la sorbe et le coco. Il y a peu (p. 25) de palmiers en Chine; on en
trouve parfois un dans les jardins d'un individu isolé. Les Chinois
boivent une sorte de vin fabriqué avec du riz; ils ne fabriquent pas
de vin de raisin, et on n'en importe pas. Ils ne connaissent donc pas
ce dernier vin et n'en boivent jamais. Ils fabriquent avec le riz du
vinaigre, du vin de riz, une sorte de confiture et d'autres produits de
ce genre.
Les Chinois ne sont pas propres. Quand ils sont allés à la selle, au
lieu de se laver [pour faire disparaître l'état d'impureté dans lequel
ils se trouvent de ce fait, comme il est prescrit aux musulmans], ils
s'essuient simplement, au contraire, avec du papier fabriqué en Chine.
Ils mangent les [animaux trouvés] morts [qui n'ont pas été égorgés
rituellement comme chez les musulmans] et autres choses de même nature,
comme le font les sectateurs de Zoroastre, car leur religion ressemble
au zoroastrisme. Les femmes chinoises laissent leur tête découverte.
Elles mettent des peignes dans leur chevelure. Parfois, on compte dans
la chevelure d'une femme vingt peignes d'ivoire et d'autres objets de
parure. Les hommes se couvrent la tête d'une coiffure qui ressemble au
bonnet des musulmans appelé _ḳalanswa_. D'après la coutume (p. 26),
quand un voleur a pu être arrêté, on le met à mort.
[Illustration]
[Illustration]
INFORMATIONS
SUR L'INDE, LA CHINE
ET LEURS ROIS
Les gens de l'Inde et de la Chine sont d'avis unanime sur ce fait
que les [grands] rois du monde sont au nombre de quatre. Celui qu'ils
citent comme le premier des quatre est le roi des Arabes, [c'est-à-dire
le Khalife de Baghdâd]. Indiens et Chinois sont d'accord à cet égard,
sans contredit, que le roi des Arabes est le plus grand des rois,
le plus riche et le plus magnifique; que c'est le roi de la grande
religion (l'Islâm), au-dessus de laquelle il n'est rien. Le roi de
la Chine se place lui-même au second rang, après le roi des Arabes.
Viennent ensuite le roi de Rûm (Byzance) et le Ballahrâ, le roi de
ceux qui ont les oreilles percées [pour y suspendre des boucles]. Le
Ballahrâ est le souverain de l'Inde qui est de plus haute noblesse, ce
que reconnaissent les Indiens eux-mêmes (p. 27). Chaque roi de l'Inde
est indépendant, mais tous reconnaissent la haute noblesse du Ballahrâ.
Lorsque le Ballahrâ envoie des ambassadeurs aux autres rois, ceux-ci
prient au nom de ces ambassadeurs, pour faire honneur à celui qu'ils
représentent. Le Ballahrâ fait des dons généreux comme le font les
Arabes. Il a des chevaux et des éléphants en grand nombre et beaucoup
d'argent. Sa monnaie est le _dirham_ (pièce d'argent) appelé _ṭâṭirî_;
le poids de chacun de ces _dirham_ est égal à celui d'un _dirham_ et
demi de la monnaie du roi.
La façon de dater du Ballahrâ part d'une année du règne du souverain
qui l'a précédé (_sic_), tandis que les Arabes datent de l'hégire
du Prophète--sur Lui soit le salut!--; au contraire de ceux-ci, les
Indiens datent de leurs rois, et leurs rois règnent longtemps: parfois
un roi règne pendant cinquante ans. Les sujets du Ballahrâ prétendent
que si leurs rois règnent et vivent pendant longtemps, c'est à cause
de l'affection qu'ils ont pour les Arabes. Il n'y a pas, en effet, de
roi qui ait une plus grande affection pour les Arabes (p. 28) que le
Ballahrâ; il en est de même de ses sujets.
Ballahrâ est le titre de tous les rois de ce pays, comme celui de
Kisrâ [chez les Persans, de César chez les Romains]; ce n'est pas un
nom propre. Le territoire du royaume du Ballahrâ commence à la côte
de la mer [occidentale de l'Inde], où se trouve un pays appelé le
Konkan qui en est limitrophe [et s'étend] sur la partie du continent
[asiatique] se prolongeant jusqu'en Chine. Autour du royaume du
Ballahrâ se trouvent de nombreux rois avec lesquels il est en état
de guerre, mais il est toujours vainqueur. Parmi ces rois [ennemis],
il en est un qui est appelé le roi de Gujra; il commande à une armée
importante; aucun autre roi de l'Inde n'a une cavalerie comparable à
la sienne. Le roi Gujra est l'ennemi des Arabes, mais il reconnaît
cependant que le roi des Arabes est le plus grand des rois. Aucun roi
de l'Inde ne hait l'Islâm plus que lui. Il [règne] sur une langue de
terre. Il possède de grandes richesses, des chameaux et des bestiaux en
grand nombre. [Dans son pays], les achats se font au moyen de lingots
d'argent; on dit qu'il s'y trouve des mines de ce métal. Il n'y a pas
(p. 29) dans l'Inde un pays où on est mieux protégé contre les voleurs.
[Illustration]
A côté du roi de Gujra est le roi de Ṭâḳan, dont le royaume est de peu
d'étendue. Les femmes de ce pays sont blanches; ce sont les plus belles
des femmes de l'Inde. Ce roi est pacifique, parce que son armée est peu
importante. Il a pour les Arabes autant d'affection que le Ballahrâ.
Dans le voisinage immédiat des royaumes précédents [du Ballahrâ,
des rois de Gujra et de Ṭâḳan], est un roi appelé [roi de] Rahmâ (le
Pégou), qui est en guerre avec le roi de Gujra. Ce n'est pas un roi de
noble origine. Il est en état de guerre avec le Ballahrâ comme avec
le roi de Gujra. Ce roi de Rahmâ a une armée plus forte que celles du
Ballahrâ, du roi de Gujra et du roi de Ṭâḳan. On dit que lorsqu'il
part en guerre, il emmène avec lui près de cinquante mille éléphants.
Il n'entre en campagne que pendant l'hiver (saison des pluies), parce
que les éléphants ne peuvent pas se priver de boire; il est donc
impossible de les utiliser en campagne en dehors de l'hiver. On dit
que, dans l'armée du roi de Rahmâ, les dégraisseurs de drap sont au
nombre d'environ (p. 30) 10.000 à 15.000. On fabrique, dans ce pays,
des vêtements comme on n'en fabrique nulle part ailleurs: un de ces
vêtements peut passer à travers l'anneau d'une bague, tant [l'étoffe]
est extraordinairement fine. Cette étoffe est en coton et nous en avons
vu un échantillon.
Dans ce pays, les cauris sont recherchés. Ils tiennent lieu de monnaie
locale; c'est ce qui constitue la richesse. Les produits du pays sont
l'or, l'argent, l'aloès et l'étoffe appelée [en sanskrit] _čamara_
[en crin de la queue du yak tibétain] et avec laquelle on fait des
chasse-mouches. Dans ce pays se trouve le _bušân_ tacheté qui n'est
autre que le rhinocéros. [Cette espèce de rhinocéros] n'a qu'une seule
corne sur le front, et à l'intérieur de cette corne est dessinée
l'image d'une créature qui ressemble à l'image d'un homme. La corne est
toute noire, mais l'image intérieure est blanche. Le rhinocéros est
plus petit que l'éléphant, il est de couleur noirâtre; il ressemble (p.
31) au buffle; il est fort; il n'y a même pas d'animal qui soit aussi
fort que lui. Le rhinocéros n'a pas d'articulation au genou ni au pied
de devant; la patte est molle (sans ossature) du sabot à l'aisselle. Il
fait fuir l'éléphant; il rumine comme le bœuf et le chameau. Sa chair
n'est pas tabou pour les musulmans; nous en avons mangé. Il est très
commun dans ce pays où il vit dans les fourrés. On le trouve également
dans les autres parties de l'Inde, mais au Rahmâ sa corne est plus
belle; on y trouve parfois l'image d'un homme, d'un paon, d'un poisson
et d'autres images. [Avec des plaques de cornes taillées dans ce but],
les Chinois font des [ornements] de ceintures, et, en Chine, le prix
d'une de ces ceintures s'élève jusqu'à deux et trois mille _dînâr_ ou
même davantage. Le prix varie suivant le degré de beauté de l'image
naturelle dessinée [sur les ornements en corne de la ceinture]. Toutes
ces cornes de rhinocéros s'achètent avec des cauris au Rahmâ (Pégou),
où ils tiennent lieu de monnaie locale.
[Illustration]
(P. 32.) Après le Rahmâ, vient un autre pays situé dans l'intérieur
des terres et dont aucune partie n'est baignée par la mer, appelé le
royaume de Lakšmîpura (la ville de la déesse Lakšmî, en Assam). Ses
habitants sont blancs, ont les oreilles percées et sont célèbres pour
leur beauté. Une partie d'entre eux sont nomades; les autres vivent
dans la montagne.
Après le pays de Lakšmîpura, vient une mer qui baigne un royaume appelé
Ḳîranj. Il est gouverné par un roi pauvre [mais] fanfaron. [Sur les
côtes de ce pays, la mer] dépose beaucoup d'ambre. Le roi possède des
défenses d'éléphants. Il y a, dans ce pays, du poivre qu'on consomme
frais, parce qu'il y est récolté en petite quantité.
Après ce pays de Ḳîranj, viennent de nombreux royaumes dont Allah
seul--qu'il soit béni et exalté!--connaît le nombre. Parmi ces
royaumes, on compte celui de Mûja. Le peuple qui l'habite est blanc
et s'habille comme les Chinois. On y trouve beaucoup de musc. Dans ce
pays, il y a des montagnes blanches (couvertes de neige?) qui sont les
plus hautes de la terre. Les Mûja font la guerre aux nombreux rois qui
sont autour d'eux. Le musc qu'on récolte dans leur pays est excellent,
parfait.
Au delà du royaume de Mûja, se trouvent les rois (_sic_) de Mâbad dont
les villes (p. 33) sont nombreuses. Ce pays s'étend jusqu'à celui de
Mûja, mais sa population est plus importante et les habitants de Mâbad
ressemblent davantage aux Chinois que ceux de Mûja. Comme en Chine,
les gouverneurs des provinces sont des eunuques. Le pays de Mâbad est
limitrophe de la Chine. Ses rois vivent en paix avec le roi de la
Chine, mais ils ne lui sont pas soumis. Chaque année, les rois de Mâbad
envoient des ambassadeurs avec des présents au roi de la Chine, et
celui-ci fait également des présents à ceux-là. Le pays de Mâbad est
immense. Lorsque les ambassadeurs de Mâbad arrivent en Chine, ils sont
gardés avec soin; les Chinois craignent qu'ils ne s'emparent de leur
pays, à cause du grand nombre des membres de l'ambassade. Entre le pays
de Mâbad et la Chine, il n'y a que des montagnes et des accidents de
terrain.
On dit qu'il y a, en Chine, plus de deux cents villes principales
qui ont chacune (p. 34) [pour gouverneur] un roi [feudataire] et un
eunuque. De ces villes principales dépendent d'autres villes. Au nombre
de celles-là est Ḫânfû, où viennent mouiller les navires et dont
dépendent vingt villes. On n'appelle _ville_ que les centres urbains
possédant le _jâdam_. C'est une sorte de trompette dans laquelle on
souffle. L'instrument est long et de la grosseur des deux mains réunies
[autour du corps de l'instrument]; il est enduit de la même matière
dont sont recouvertes les porcelaines de Chine. Il a 3 ou 4 coudées
de long. Son embouchure est mince, de façon à ce qu'un homme puisse
la mettre dans sa bouche. Le son du _jâdam_ porte jusqu'à environ un
mille. Chaque ville a quatre portes; à chacune de ces portes, il y a
cinq _jâdam_ dont on sonne à certains moments de la nuit et du jour.
Dans chaque ville, il y a également dix tambours dont on bat en même
temps que sonne le _jâdam_. On en use ainsi en guise d'hommage rendu
au souverain, et les habitants apprennent en même temps qu'il est tel
moment (p. 35) de la nuit et du jour. Ils ont, en outre, des points de
repère (gnomons) et [des instruments] à poids pour compter les heures.
En Chine, les transactions commerciales se règlent au moyen de _fulûs_
(pièces de cuivre). Le Trésor royal chinois est identique à celui des
[autres] rois, mais il n'est pas d'autre roi que celui de la Chine
ayant un Trésor avec une encaisse en _fulûs_. Ces pièces de cuivre
constituent la monnaie du pays. Les Chinois ont de l'or, de l'argent,
des perles fines, des étoffes de soie à ramages et de la soie brute, et
tout cela en grande quantité; mais [l'or et l'argent] sont considérés
comme des marchandises et les _fulûs_ [ou monnaies de cuivre ont seuls
cours comme] monnaie du pays.
On importe en Chine de l'ivoire, de l'encens, des lingots de cuivre,
des carapaces de tortues de mer et ce _bušân_ que nous avons décrit et
qui n'est pas autre que le rhinocéros avec la corne duquel les Chinois
font [des ornements] de ceintures.
Les Chinois possèdent un grand nombre de bêtes de somme; ils n'ont pas
de chevaux arabes, mais seulement des chevaux d'une autre race. Ils
ont des ânes et des chameaux en grand nombre; leurs chameaux ont deux
bosses.
Il y a, en Chine, une argile de qualité supérieure avec laquelle on
fabrique (p. 36) des coupes (ou bols) qui sont aussi peu épaisses que
des bouteilles de verre; on voit par transparence le liquide qu'elles
contiennent. Les coupes en question sont fabriquées avec cette argile.
Quand les marins arrivent en Chine par mer, les Chinois [préposés
à cet effet] s'emparent de leurs marchandises et les enferment dans
des entrepôts. Ils en garantissent la bonne conservation contre tout
accident pendant six mois, jusqu'à ce que soit arrivé le dernier navire
[venant avec la même mousson]. Les Chinois perçoivent alors un droit
d'entrée de 30% [en nature] sur toute marchandise importée et remettent
le reste au marchand qui en est propriétaire. Ce dont le roi de Chine
a besoin, il l'achète au prix le plus élevé et en paye le montant
sur l'heure; il ne fait jamais de tort au marchand. Au nombre des
marchandises d'importation achetées en priorité par le souverain est
le camphre, qui est payé 50 _fakkûj_ le _mann_; le _fakkûj_ vaut mille
_fulûs_ (pièces de cuivre). Le camphre qui n'est pas acheté par le
souverain est vendu, [au contraire], à tout autre acheteur la moitié du
prix précédent.
Quand un Chinois meurt, on ne l'enterre que l'une des années qui
suivent le décès, au jour anniversaire de sa mort. Les gens placent
le corps (p. 37) dans un cercueil en bois et laissent le cercueil
dans leur demeure. On met sur le cadavre de la chaux pour qu'elle en
absorbe tout ce qui est liquide et qu'il se conserve. [Les corps] des
rois sont placés dans de l'aloès de Socotora et du camphre. Les Chinois
pleurent les morts pendant trois ans; celui qui ne pleure pas [un
parent mort] est puni de la bastonnade, la même punition étant infligée
aux femmes et aux hommes, et on leur dit: «La mort de ton parent ne
t'afflige donc pas?» Les corps sont enterrés dans une fosse, comme le
font les Arabes. On ne prive pas le mort de nourriture; les Chinois
prétendent qu'il continue à boire et à manger, aussi déposent-ils de
la nourriture à côté de lui pendant la nuit. Le lendemain matin, on ne
trouve plus rien, et ils disent que le mort a mangé. On ne cesse pas
de pleurer le mort et de lui donner de la nourriture tant que le corps
reste dans leur demeure. Les Chinois se ruinent [pour accomplir les
cérémonies rituelles en l'honneur] de leurs morts; ils y consacrent
tout leur argent liquide, [le prix de la vente] de toutes leurs
propriétés jusqu'à s'appauvrir pour eux. Autrefois (p. 38), les Chinois
enterraient avec le roi ses meubles, ses vêtements et ses ceintures; et
les ceintures ont une très grande valeur en Chine; mais cette coutume
est maintenant abandonnée, parce qu'un cadavre fut déterré et qu'on
prit tout ce qui avait été inhumé avec lui.
[Illustration]
Tout Chinois, pauvre ou riche, petit ou grand, apprend à tracer des
caractères et à lire.
Le titre des gouverneurs chinois varie suivant leur grade et
l'importance des villes [qu'ils administrent]. Le gouverneur d'une
petite ville est appelé [en chinois] _ṭûsang_: le sens de _ṭûsang_
est «il a administré la ville». Quand il s'agit d'une ville telle que
Ḫânfû, le gouverneur a le titre de _dîfû_. Les eunuques portent le
titre de _ṭûḳâm_; les eunuques, en Chine, sont en partie originaires du
pays. Le grand juge est appelé _lakšî mâmkûn_. Il y a encore d'autres
titres de ce genre [mais nous ne les rapportons pas] de peur de les mal
transcrire. Aucun Chinois ne peut être promu au grade de gouverneur
s'il a moins (p. 39) de quarante ans. On dit qu'à cet âge, il a été
instruit par l'expérience.
Lorsque les gouverneurs de grade subalterne remplissent les fonctions
[de juges] dans la ville qu'ils administrent, ils sont assis sur un
fauteuil dans une grande salle. Devant eux, se trouve un [autre]
fauteuil. On présente au gouverneur-juge les documents où sont exposés
par écrit les plaidoiries respectives des plaideurs. Derrière le
gouverneur est un homme debout appelé [en chinois] _lîḫû_. Si le
gouverneur commet une erreur dans le jugement qu'il rend et se trompe,
le _lîḫû_ [lui montre son erreur et] le remet dans la bonne voie. On
ne tient aucun compte de ce que disent les plaideurs; les arguments
qu'ils ont à faire valoir doivent être présentés par écrit. Avant
qu'un plaignant se présente devant le gouverneur-juge, un homme qui
se tient à la porte du tribunal lit sa requête; si elle est entachée
d'irrégularité, il la rend au plaignant pour qu'il la corrige. Les
requêtes ne peuvent être remises au gouverneur-juge que lorsqu'elles
ont été rédigées par un scribe connaissant la loi. Le scribe inscrit
sur (p. 40) la requête la mention suivante:
«Ceci a été rédigé par un Tel fils d'un Tel.» Si la requête est
entachée d'irrégularité, le blâme en retombe sur le scribe et il est
puni de la bastonnade. Le gouverneur-juge ne siège qu'après avoir mangé
et bu afin qu'il ne commette pas d'erreur [comme pourrait le faire un
homme en proie à la faim et à la soif]. Chaque gouverneur est payé par
le Trésor de la ville qu'il administre.
Le souverain suprême de la Chine ne se montre que tous les dix mois.
«Si, dit-il, le peuple me voyait [fréquemment], il ferait peu de cas
de moi. L'autorité ne peut se maintenir que par le despotisme, car
la foule ignore ce que c'est que l'équité. Il faut donc que nous
employions envers elle le despotisme pour que nous soyons vénérés par
elle.»
Les terres ne payent pas d'impôt foncier, mais les mâles acquittent
un impôt de capitation proportionné à leur situation de fortune. Les
Arabes et les autres étrangers acquittent un impôt spécial (p. 41) pour
leurs marchandises; [comme contre-partie de cet impôt commercial, le
fisc chinois] assume la garde desdites marchandises.
Lorsque les denrées [alimentaires] sont chères, le roi fait prendre
des vivres dans les entrepôts de l'État et les fait vendre à un prix
inférieur à celui qui est pratiqué au marché; par ce moyen la cherté de
ces denrées ne peut pas se maintenir.