CHAPITRE CLXV.

Procès du maréchal Ney devant la Chambre des Pairs.--Espérances

d'évasion.--Le maréchal Davoust, prince d'Eckmülh.

J'ai dit que D. L*** n'était pas l'ennemi du maréchal, mais simplement

une créature toujours dévouée du pouvoir qui paie; je dois même déclarer

que le soin qu'il se donnait pour connaître mes démarches, était au

contraire, à cette époque, plutôt l'effet de l'intérêt qu'il prenait à

ma tranquillité, que d'une pensée ambitieuse. Mais je n'ose affirmer que

s'il eût pu connaître mes relations avec le généreux Eugène, pénétrer

les plans de ce brave sergent, et les officieux services du gendarme

dont j'ai parlé, il n'eût pas cru de son devoir de dénoncer ces

compassions séditieuses. Aussi je poussai à cet égard la prudence

jusqu'au scrupule.

Le 21 novembre au soir, je reçus d'Eugène l'avis que le lendemain le

maréchal allait paraître devant la Chambre des Pairs. Tout le monde

connaît le procès et sa terrible issue. Les paroles du héros de la

Moskowa iront à la postérité; mais mon coeur ne peut résister au

douloureux plaisir de les transcrire.

Eugène, qui trouvait moyen de m'écrire quand il ne me voyait pas, D.

L***, qui me voyait ou m'écrivait plusieurs fois dans la journée, me

donnaient alors, séance par séance, les moindres paroles, les signes

successifs de la physionomie des juges.

Le premier jour l'accusé parut, comme devant le conseil de guerre,

accompagné de ses défenseurs MM. Berryer père et Dupin. Le Chancelier de

France, président, établit l'ordre réglementaire de la discussion,

engagea le public, admis pour la première fois dans l'auguste assemblée,

à une entière impassibilité, les avocats à la modération, tout le monde

au respect du malheur. Après l'interrogatoire ordinaire de tout procès

criminel, le maréchal a dit avec une effusion pleine de candeur et de

noblesse:

«Monsieur, avant de répondre à aucune autre question, je vous prie

d'insérer ici que je mets aux pieds du Roi l'hommage de ma respectueuse

et vive reconnaissance pour la bonté que S. M. a eue d'accepter mon

déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner,

le 12 de ce mois, que les formes constitutionnelles soient suivies dans

mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter

davantage que ma conduite au 14 mars dernier ait pu faire soupçonner que

j'avais eu l'intention de le trahir. Je le répète dans toute l'effusion

de mon ame, à vous, Monsieur, à la France, à l'Europe, à Dieu qui

m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai déjà tant

expiée, je n'ai eu d'autre pensée que celle d'éviter à mon malheureux

pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. Je l'ai déjà

dit: j'ai préféré la patrie à tout; si c'est un crime aujourd'hui,

j'aime à croire que le Roi, qui porte ses peuples dans son coeur,

oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni

qu'un sujet égaré, et non un traître...»

Je ne veux point ici diminuer la part de l'éloquence courageuse qui

défendit pied à pied la gloire, l'honneur et la vie d'un guerrier sans

peur, et qui se croyait, dans le fond de son ame loyale, sans reproche;

mais il me semble que la simple voix du soldat fut au-dessus de la voix

savante des orateurs. Que Ney dut paraître beau, lorsque, dans l'excès

d'une défense qui semblait avoir besoin de tous les moyens, M. Dupin

invoqua la convention qui sépare Sar-Louis de la France. «Non,

Messieurs, s'écria celui qui avait fait ses preuves de nationalité au

prix de son sang, j'ai vécu, j'ai combattu en Français, je mourrai

Français.»

Craignant, malgré les preuves d'un zèle alors réel, que D. L*** ne

m'avouât pas toute la vérité, cette vérité douloureuse et cependant

nécessaire à mes inquiétudes, des détails de chaque jour, je multipliai

mes rapports mystérieux avec Eugène. Nous étions convenus de quatre

endroits secrets pour nous voir. Je m'échappais de chez moi sous des

costumes divers, tantôt en femme du peuple, tantôt en marchande,

quelquefois en homme. Ces sorties avaient pour but de courir dans

l'intérêt du mouvement, sans intentions séditieuses, par lequel, en cas

de condamnation, j'espérais que le maréchal pourrait être sauvé. Def...

(le sergent qui avait servi dans le 6e corps) avait compté jusqu'à

trente hommes résolus à tout, et sur cinquante autres prêts à les

seconder. Le gendarme également dévoué avait assuré que son corps

n'agirait pas contre toute tentative de pure évasion. Un jour, que nous

parlions de ces chances du désespoir, Eugène exprima des doutes sur

l'approbation du maréchal: «Il est assez grand, disait-il, pour résister

le premier à une tentative d'enlèvement.--Eh bien, répondait l'intrépide

sergent, on le sauvera malgré lui!»

Quand j'écoutais ces paroles, auxquelles aucune autre arrière-pensée que

la conservation d'une vie précieuse ne se rattachait, je me sentais

renaître; mais la solitude des nuits me remettait bientôt en face du

désespoir. Un soir, que j'étais rentrée plus tard qu'à l'ordinaire d'une

de ces courses consolantes, je trouvai D. L*** installé chez moi;

étonnée qu'il m'attendît à une heure déjà indue, je devinai à son ton

qu'il avait des données sur mes démarches. Ses premiers mots me

l'assurèrent: «Sous votre calme apparent, me dit-il, je lis votre

émotion; vous ne venez point du spectacle. Votre sensibilité vous égare

dans des démarches au moins inutiles et qui peuvent être dangereuses. On

ne changera point le cours des choses, on l'empirera peut-être: il n'y a

là que des chances de persécution et point de salut.» Tout ce que

l'éloquence a d'entrailles fut inutile pour convertir D. L*** à la

générosité; la gangrène était au coeur, sa réponse le prouve: «Je vous ai

donné une parole, je la tiendrai: vous verrez le maréchal; mais rien au

delà de ce dévouement. Je ne tenterai rien qui puisse me perdre

moi-même.--Et ces nobles enfans, et cette famille entière, et cette

France?

«Je ne suis point sourd à la pitié, mes soins vous le témoignent assez;

mais encore une fois, doit-on se perdre soi-même?» Et il n'y eut pas

moyen de le faire sortir de ce terrible argument de l'égoïsme. Puis il

voulut me faire parler, mais je ne risquai que ce qu'il fallait d'appât

pour le faire causer lui-même sur les moyens de sûreté qu'on avait pris.

Il m'en exposa plusieurs, et il compromit presque son rôle en

m'affirmant qu'il était matériellement sûr que toute tentative hostile

aggraverait la position de l'accusé.

Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence

dans le projet dont on m'avait parlé, que je m'étonnais que tout le

monde n'en partageât point les périls. Je m'étonnai cependant encore

plus d'un billet que je reçus par la poste, le 24 novembre. Il ne

contenait que ces mots énigmatiques: «Il s'agit du plus haut intérêt:

trouvez-vous chez moi à midi.» Quoiqu'il n'y eût ni signature ni adresse

indiquée, je compris très bien; et arrivée au domicile d'Eugène, je l'y

rencontrai avec Def... et deux autres personnes parmi lesquelles était

M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui égalait la

mienne, me dit: «Vous êtes courageuse et intelligente: chargez-vous

d'une démarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers

supérieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zèle et la

franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frère; il faut

le voir, l'interroger d'une manière habile et indirecte sur la

possibilité d'une demande en grâce. Abondez dans son sens, laissez un

libre cours à ses colères politiques.

«--Mais où trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au château.

«--Allez demain à la salle des Maréchaux, vers l'heure de la messe. Que

votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son

attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-même la

conversation.»

Fière de cette mission, j'éprouvai une approbation de ma conscience, et

je sentis qu'il peut être quelquefois honorable de tromper. Je pris mes

précautions d'élégance et de langage monarchiques. Je m'installai dans

la salle des Maréchaux. Par un premier succès, le vieux d'A*** était de

service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens à la

chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agréable

sensation; ce sont ceux-là qui réussissent le mieux. Je n'étais plus

alors de la première jeunesse ni d'une beauté infaillible; mais aux

Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient là,

je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans

ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidèle d'A***. La

conversation engagée une fois d'une manière assez vive, nous descendîmes

ensemble le grand escalier. La parade commençait, et l'aspect des

troupes nous amena facilement au triste et cher intérêt qui avait

inspiré ma démarche. Le vénérable chevalier s'exprimait sur le compte du

maréchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne

mesurait pas ses termes, et les épithètes ne manquaient pas à son

opinion, d'ailleurs sincère et respectable. J'eus bien de la peine à

retenir mes répliques, qui eussent été également vives comme mes propres

sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver là sous mon

costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation eût

bien pu finir par un duel. Les choses se passèrent mieux, grâces à ma

toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M.

d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la

stérile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La

cour a son peuple comme la ville. Assister à la parade, montrer son

habit brodé aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer

avec les gobe-mouches dorés, cohue tout comme les autres multitudes, ce

n'est point là une position politique et une source de secrets d'État.

J'en fis la complète expérience avec M. d'A***.

Au moment où je rendais compte à Eugène de ma troisième et infructueuse

démarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. «Je suis

sûr de mon monde; nous avons des intrépides pour enlever le maréchal, et

des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauvé, quand même...»

J'avoue qu'en finissant par croire à un complot, mon coeur se troublait.

Je connaissais assez le noble coeur pour lequel je tremblais, pour

m'effrayer d'un moyen mêlé d'intrigues qui ne furent jamais dans son

caractère. Il fallait que dans cette pénible crise de ma vie tout fût

effroi, même l'espérance.

Outre ces amis si bons, si dévoués, dont on vient de voir le dévouement

prêt à tout, je m'étais mise en rapport avec tous les amis, tous les

anciens compagnons du héros, toujours en me cachant de D. L***, dont

l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procès se

précipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intérêt ne

trouva pas des échos bien fidèles; partout il est vrai on gémissait,

mais à voix basse, mais avec précaution. Dans le cours des dangers qui

commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me

reste à mentionner fut celui que je reçus du maréchal Davoust. D'une

grande rigidité de principes, d'une sécheresse et d'une brusquerie toute

militaire, le prince d'Eckmülh éprouva en me voyant une émotion bien

sincère, car elle l'entraîna à une affabilité inaccoutumée. Ce rival de

gloire d'un illustre guerrier compatit à mon désespoir, dont je ne lui

laissai pas pénétrer toutes les nuances. Mais que son intérêt était vif

pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bonté sympathisait bien

avec les voeux de mon coeur! Le ton du maréchal, alors déjà souffrant,

portait l'empreinte de cette secrète mélancolie, qui de nos propres

peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des

autres. Son esprit plein de sens, sans passions, déduisait avec une

triste vérité toutes les difficultés des circonstances. Étranger aux

partis et à leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il

m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par

le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques,

que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces

entrevues avec le vertueux prince d'Eckmülh, je m'emportai dans

l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche

d'une catastrophe trop prévue, jusqu'à m'écrier: Wellington sera pour

beaucoup dans le sort du maréchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en

vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu'à Londres s'il le

faut. Davoust me serra la main, en me disant: «Vous êtes une brave femme

et une femme brave.»

J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du

maréchal Ney, qui, par son dévouement et sa position, me paraissait en

mesure de satisfaire cette curiosité affamée de nouvelles et de

confidences que l'état de mon coeur justifiait assez. Mais une prudence,

légitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un

zèle long-temps éprouvé, lui fit éviter tout contact avec une personne

que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il

croyait nécessaire à son chef, mais que le caractère des événemens

recommandait suffisamment à mon coeur religieux, engagea sans doute

l'aide de camp à cette réserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop

respectable pour m'en plaindre.

Pendant ce temps, le procès marchait toujours. Il arrivait, hélas! à sa

dernière péripétie; l'audition des témoins était épuisée; les

plaidoieries des avocats s'étaient multipliées sous toutes les faces. La

discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-même, sur

toutes les questions de peines, et sur la manière de compter les voix.

La surveillance de D. L*** redoubla; aidée par toutes les fatigues

corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilité à

me soustraire cette foule de détails précurseurs qui annonçaient le

fatal dénouement. Toute communication me devint presque impossible avec

le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse

sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernière consolation, me

rendait résignée, presque obéissante, moi si indépendante, si

impérieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de coeur assouplit

toutes les facultés de notre être.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 30 / 35 题