Procès du maréchal Ney devant la Chambre des Pairs.--Espérances
d'évasion.--Le maréchal Davoust, prince d'Eckmülh.
J'ai dit que D. L*** n'était pas l'ennemi du maréchal, mais simplement
une créature toujours dévouée du pouvoir qui paie; je dois même déclarer
que le soin qu'il se donnait pour connaître mes démarches, était au
contraire, à cette époque, plutôt l'effet de l'intérêt qu'il prenait à
ma tranquillité, que d'une pensée ambitieuse. Mais je n'ose affirmer que
s'il eût pu connaître mes relations avec le généreux Eugène, pénétrer
les plans de ce brave sergent, et les officieux services du gendarme
dont j'ai parlé, il n'eût pas cru de son devoir de dénoncer ces
compassions séditieuses. Aussi je poussai à cet égard la prudence
jusqu'au scrupule.
Le 21 novembre au soir, je reçus d'Eugène l'avis que le lendemain le
maréchal allait paraître devant la Chambre des Pairs. Tout le monde
connaît le procès et sa terrible issue. Les paroles du héros de la
Moskowa iront à la postérité; mais mon coeur ne peut résister au
douloureux plaisir de les transcrire.
Eugène, qui trouvait moyen de m'écrire quand il ne me voyait pas, D.
L***, qui me voyait ou m'écrivait plusieurs fois dans la journée, me
donnaient alors, séance par séance, les moindres paroles, les signes
successifs de la physionomie des juges.
Le premier jour l'accusé parut, comme devant le conseil de guerre,
accompagné de ses défenseurs MM. Berryer père et Dupin. Le Chancelier de
France, président, établit l'ordre réglementaire de la discussion,
engagea le public, admis pour la première fois dans l'auguste assemblée,
à une entière impassibilité, les avocats à la modération, tout le monde
au respect du malheur. Après l'interrogatoire ordinaire de tout procès
criminel, le maréchal a dit avec une effusion pleine de candeur et de
noblesse:
«Monsieur, avant de répondre à aucune autre question, je vous prie
d'insérer ici que je mets aux pieds du Roi l'hommage de ma respectueuse
et vive reconnaissance pour la bonté que S. M. a eue d'accepter mon
déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner,
le 12 de ce mois, que les formes constitutionnelles soient suivies dans
mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter
davantage que ma conduite au 14 mars dernier ait pu faire soupçonner que
j'avais eu l'intention de le trahir. Je le répète dans toute l'effusion
de mon ame, à vous, Monsieur, à la France, à l'Europe, à Dieu qui
m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai déjà tant
expiée, je n'ai eu d'autre pensée que celle d'éviter à mon malheureux
pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. Je l'ai déjà
dit: j'ai préféré la patrie à tout; si c'est un crime aujourd'hui,
j'aime à croire que le Roi, qui porte ses peuples dans son coeur,
oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni
qu'un sujet égaré, et non un traître...»
Je ne veux point ici diminuer la part de l'éloquence courageuse qui
défendit pied à pied la gloire, l'honneur et la vie d'un guerrier sans
peur, et qui se croyait, dans le fond de son ame loyale, sans reproche;
mais il me semble que la simple voix du soldat fut au-dessus de la voix
savante des orateurs. Que Ney dut paraître beau, lorsque, dans l'excès
d'une défense qui semblait avoir besoin de tous les moyens, M. Dupin
invoqua la convention qui sépare Sar-Louis de la France. «Non,
Messieurs, s'écria celui qui avait fait ses preuves de nationalité au
prix de son sang, j'ai vécu, j'ai combattu en Français, je mourrai
Français.»
Craignant, malgré les preuves d'un zèle alors réel, que D. L*** ne
m'avouât pas toute la vérité, cette vérité douloureuse et cependant
nécessaire à mes inquiétudes, des détails de chaque jour, je multipliai
mes rapports mystérieux avec Eugène. Nous étions convenus de quatre
endroits secrets pour nous voir. Je m'échappais de chez moi sous des
costumes divers, tantôt en femme du peuple, tantôt en marchande,
quelquefois en homme. Ces sorties avaient pour but de courir dans
l'intérêt du mouvement, sans intentions séditieuses, par lequel, en cas
de condamnation, j'espérais que le maréchal pourrait être sauvé. Def...
(le sergent qui avait servi dans le 6e corps) avait compté jusqu'à
trente hommes résolus à tout, et sur cinquante autres prêts à les
seconder. Le gendarme également dévoué avait assuré que son corps
n'agirait pas contre toute tentative de pure évasion. Un jour, que nous
parlions de ces chances du désespoir, Eugène exprima des doutes sur
l'approbation du maréchal: «Il est assez grand, disait-il, pour résister
le premier à une tentative d'enlèvement.--Eh bien, répondait l'intrépide
sergent, on le sauvera malgré lui!»
Quand j'écoutais ces paroles, auxquelles aucune autre arrière-pensée que
la conservation d'une vie précieuse ne se rattachait, je me sentais
renaître; mais la solitude des nuits me remettait bientôt en face du
désespoir. Un soir, que j'étais rentrée plus tard qu'à l'ordinaire d'une
de ces courses consolantes, je trouvai D. L*** installé chez moi;
étonnée qu'il m'attendît à une heure déjà indue, je devinai à son ton
qu'il avait des données sur mes démarches. Ses premiers mots me
l'assurèrent: «Sous votre calme apparent, me dit-il, je lis votre
émotion; vous ne venez point du spectacle. Votre sensibilité vous égare
dans des démarches au moins inutiles et qui peuvent être dangereuses. On
ne changera point le cours des choses, on l'empirera peut-être: il n'y a
là que des chances de persécution et point de salut.» Tout ce que
l'éloquence a d'entrailles fut inutile pour convertir D. L*** à la
générosité; la gangrène était au coeur, sa réponse le prouve: «Je vous ai
donné une parole, je la tiendrai: vous verrez le maréchal; mais rien au
delà de ce dévouement. Je ne tenterai rien qui puisse me perdre
moi-même.--Et ces nobles enfans, et cette famille entière, et cette
France?
«Je ne suis point sourd à la pitié, mes soins vous le témoignent assez;
mais encore une fois, doit-on se perdre soi-même?» Et il n'y eut pas
moyen de le faire sortir de ce terrible argument de l'égoïsme. Puis il
voulut me faire parler, mais je ne risquai que ce qu'il fallait d'appât
pour le faire causer lui-même sur les moyens de sûreté qu'on avait pris.
Il m'en exposa plusieurs, et il compromit presque son rôle en
m'affirmant qu'il était matériellement sûr que toute tentative hostile
aggraverait la position de l'accusé.
Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence
dans le projet dont on m'avait parlé, que je m'étonnais que tout le
monde n'en partageât point les périls. Je m'étonnai cependant encore
plus d'un billet que je reçus par la poste, le 24 novembre. Il ne
contenait que ces mots énigmatiques: «Il s'agit du plus haut intérêt:
trouvez-vous chez moi à midi.» Quoiqu'il n'y eût ni signature ni adresse
indiquée, je compris très bien; et arrivée au domicile d'Eugène, je l'y
rencontrai avec Def... et deux autres personnes parmi lesquelles était
M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui égalait la
mienne, me dit: «Vous êtes courageuse et intelligente: chargez-vous
d'une démarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers
supérieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zèle et la
franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frère; il faut
le voir, l'interroger d'une manière habile et indirecte sur la
possibilité d'une demande en grâce. Abondez dans son sens, laissez un
libre cours à ses colères politiques.
«--Mais où trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au château.
«--Allez demain à la salle des Maréchaux, vers l'heure de la messe. Que
votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son
attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-même la
conversation.»
Fière de cette mission, j'éprouvai une approbation de ma conscience, et
je sentis qu'il peut être quelquefois honorable de tromper. Je pris mes
précautions d'élégance et de langage monarchiques. Je m'installai dans
la salle des Maréchaux. Par un premier succès, le vieux d'A*** était de
service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens à la
chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agréable
sensation; ce sont ceux-là qui réussissent le mieux. Je n'étais plus
alors de la première jeunesse ni d'une beauté infaillible; mais aux
Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient là,
je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans
ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidèle d'A***. La
conversation engagée une fois d'une manière assez vive, nous descendîmes
ensemble le grand escalier. La parade commençait, et l'aspect des
troupes nous amena facilement au triste et cher intérêt qui avait
inspiré ma démarche. Le vénérable chevalier s'exprimait sur le compte du
maréchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne
mesurait pas ses termes, et les épithètes ne manquaient pas à son
opinion, d'ailleurs sincère et respectable. J'eus bien de la peine à
retenir mes répliques, qui eussent été également vives comme mes propres
sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver là sous mon
costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation eût
bien pu finir par un duel. Les choses se passèrent mieux, grâces à ma
toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M.
d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la
stérile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La
cour a son peuple comme la ville. Assister à la parade, montrer son
habit brodé aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer
avec les gobe-mouches dorés, cohue tout comme les autres multitudes, ce
n'est point là une position politique et une source de secrets d'État.
J'en fis la complète expérience avec M. d'A***.
Au moment où je rendais compte à Eugène de ma troisième et infructueuse
démarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. «Je suis
sûr de mon monde; nous avons des intrépides pour enlever le maréchal, et
des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauvé, quand même...»
J'avoue qu'en finissant par croire à un complot, mon coeur se troublait.
Je connaissais assez le noble coeur pour lequel je tremblais, pour
m'effrayer d'un moyen mêlé d'intrigues qui ne furent jamais dans son
caractère. Il fallait que dans cette pénible crise de ma vie tout fût
effroi, même l'espérance.
Outre ces amis si bons, si dévoués, dont on vient de voir le dévouement
prêt à tout, je m'étais mise en rapport avec tous les amis, tous les
anciens compagnons du héros, toujours en me cachant de D. L***, dont
l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procès se
précipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intérêt ne
trouva pas des échos bien fidèles; partout il est vrai on gémissait,
mais à voix basse, mais avec précaution. Dans le cours des dangers qui
commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me
reste à mentionner fut celui que je reçus du maréchal Davoust. D'une
grande rigidité de principes, d'une sécheresse et d'une brusquerie toute
militaire, le prince d'Eckmülh éprouva en me voyant une émotion bien
sincère, car elle l'entraîna à une affabilité inaccoutumée. Ce rival de
gloire d'un illustre guerrier compatit à mon désespoir, dont je ne lui
laissai pas pénétrer toutes les nuances. Mais que son intérêt était vif
pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bonté sympathisait bien
avec les voeux de mon coeur! Le ton du maréchal, alors déjà souffrant,
portait l'empreinte de cette secrète mélancolie, qui de nos propres
peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des
autres. Son esprit plein de sens, sans passions, déduisait avec une
triste vérité toutes les difficultés des circonstances. Étranger aux
partis et à leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il
m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par
le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques,
que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces
entrevues avec le vertueux prince d'Eckmülh, je m'emportai dans
l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche
d'une catastrophe trop prévue, jusqu'à m'écrier: Wellington sera pour
beaucoup dans le sort du maréchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en
vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu'à Londres s'il le
faut. Davoust me serra la main, en me disant: «Vous êtes une brave femme
et une femme brave.»
J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du
maréchal Ney, qui, par son dévouement et sa position, me paraissait en
mesure de satisfaire cette curiosité affamée de nouvelles et de
confidences que l'état de mon coeur justifiait assez. Mais une prudence,
légitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un
zèle long-temps éprouvé, lui fit éviter tout contact avec une personne
que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il
croyait nécessaire à son chef, mais que le caractère des événemens
recommandait suffisamment à mon coeur religieux, engagea sans doute
l'aide de camp à cette réserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop
respectable pour m'en plaindre.
Pendant ce temps, le procès marchait toujours. Il arrivait, hélas! à sa
dernière péripétie; l'audition des témoins était épuisée; les
plaidoieries des avocats s'étaient multipliées sous toutes les faces. La
discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-même, sur
toutes les questions de peines, et sur la manière de compter les voix.
La surveillance de D. L*** redoubla; aidée par toutes les fatigues
corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilité à
me soustraire cette foule de détails précurseurs qui annonçaient le
fatal dénouement. Toute communication me devint presque impossible avec
le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse
sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernière consolation, me
rendait résignée, presque obéissante, moi si indépendante, si
impérieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de coeur assouplit
toutes les facultés de notre être.