CHAPITRE CLXVI.

Le 7 décembre 1815.--Derniers momens du maréchal Ney.--Visite à la

_Maternité_.--La soeur Thérèse.--Le serment du _cercueil_.

Le moment décisif approchait, et ce procès, qui avait duré si

long-temps, me semblait alors trop près de finir. Les heures, ces heures

de si mortelle inquiétude, je les comptais avec regret. Je passai les

journées des 5 et 6 décembre, et les deux nuits, dans toutes les

alternatives de l'espérance, de la crainte et de la douleur. D. L***,

attendri par le spectacle de mes larmes, avait retrouvé quelque chose

d'humain; il s'occupait avec une religieuse exactitude, et presque une

touchante tendresse, des soins qu'exigeait mon affreux état; il sortait,

rentrait, revenait de momens en momens, répandant sur mon ame tout ce

qui pouvait la soutenir et la ranimer. Tantôt je le repoussais avec

horreur, tantôt je l'implorais comme un dieu tutélaire; je le rappelais

en le suppliant de me rendre à la liberté; tantôt je l'accablais

d'injures pour avoir osé m'en priver. Dans les accès de mon délire, je

m'écriais avec désespoir: «Ne le verrai-je donc plus?

«--Vous le reverrez, mon amie; je vous l'ai promis, je vous le jure

encore», répondait-il avec une expression de douleur qui me glaçait

d'effroi.

«--Mais vivant, mais avant le dernier coup de la fatalité? Ô Dieu!

seriez-vous donc assez barbare pour vous jouer de mon désespoir?» Et à

plusieurs reprises je tombai sans force et sans voix à ses pieds.

«--Il n'est pas condamné encore, me disait-il; les hommes les plus

éloquens sont ses défenseurs. Tout Paris semble assister à ce procès

comme à celui d'un frère, d'un ami. Les débats font entrer la pitié dans

toutes les ames. Demain la commission des maréchaux paraîtra à la barre

des Pairs. Les plus puissantes intercessions, les plus vives démarches

seront tentées.

«--Laissez-moi libre; que du moins je m'associe à cet intérêt universel

que vous assurez qu'il inspire. Au nom du ciel, n'enchaînez point mes

pas, ne paralysez point mes efforts.

«--Ils vous perdraient sans rien ajouter à ses chances de salut; vous

lui raviriez un repos qui lui reste du moins dans cette pénible lutte,

le repos de ses consolations légitimes.

«--Vous m'assurez, sur l'honneur, qu'il n'est point condamné encore?

«--Non, je vous le jure, pauvre et malheureuse amie!» Et je laissai

encore arracher de mon coeur un sacrifice, celui de rester immobile.

Le 6 décembre, après une longue conférence où j'avais renouvelé toutes

mes prières de liberté, D. L*** sortit en faisant, à voix basse, des

recommandations à ses domestiques. Trois ou quatre fois il revint sur

ses pas, rentra enfin chez moi sans avoir la force de parler. Je le

regardais avec terreur, car il y avait aussi de l'effroi sur son visage,

si impassible ordinairement. «D. L***, vous me trompez, je le vois; tout

est fini, osez me le dire; peut-être cette ruse l'avez-vous employée par

compassion pour mes tortures, mais vous m'avez plus que tuée. Oh! votre

cruelle pitié me laisse en proie au plus affreux désespoir.

«--Je ne vous trompe point, malheureuse femme; je vous l'ai promis, vous

verrez le maréchal, mais calmez-vous; car votre désespoir ne peut le

sauver, et pour le revoir il faut du courage.» Mon coeur ne comprenait

que trop ces paroles terribles. Je tombai à genoux, cachant ma tête sur

l'ottomane, et faisant signe à D. L*** de me laisser seule; dans ce

moment sa vue m'était impossible à soutenir; et, dans ce moment même,

par une subite révolution de sentimens, lui seul me semblait cependant

encore capable de porter quelques adoucissemens à ma déchirante agonie.

Je pressais convulsivement ma tête dans mes mains; je parcourais

l'appartement à grands pas; les sanglots étouffaient ma voix; il n'y

avait plus dans tout mon être qu'une seule idée, qu'une seule sensation,

et elle était affreuse: il est perdu! Je restai plus d'une heure dans

cette crise du désespoir; enfin, une voix de femme m'en tira, en

m'adressant des paroles de consolation, avec un accent de bonté qui me

réveilla de ma stupeur, pour me faire apercevoir seulement alors qu'une

personne de la maison était accourue à mes cris. Par un pouvoir infini

de l'espérance, elle mesure ses illusions aux coups du malheur. Je vis

des larmes dans les yeux de cette femme, et je crus à l'humanité;

j'écoutai ses paroles: «Espérez, pauvre chère Madame; tout le monde

plaint le maréchal; allez, si les juges le condamnent, il est bien

certain qu'une grâce auguste viendra l'absoudre!» Cette femme était une

bonne et honnête royaliste, bien ardente dans ses affections politiques,

mais assez généreuse pour faire des voeux en faveur de celui qu'elle

appelait un si brave Français. «Ah! mon Dieu, continuait-elle, on

perdrait la tête d'un pareil événement. Tenez, tout le monde, dans la

maison, ne parle que du maréchal; on raconte ses exploits; on cite,

mieux que cela encore, ses traits d'humanité envers des émigrés et des

proscrits... «Allez, ma chère dame, croyez que rien n'est perdu quand on

porte un nom respecté même de ses ennemis.» J'écoutais... Je ne

partageais pas, hélas! la confiante sécurité de Mme Brunet; mais j'avais

trop besoin d'y croire pour ne pas recueillir avidement chacune de ses

paroles... Hélas! quelques heures encore, et Paris, la France, attendris

sur une haute infortune, allaient apprendre que cette vie toute de

gloire, et d'impayables services étaient à jamais perdus pour la France,

pour une noble épouse, pour de nobles enfans, pour l'amitié,

inconsolables!

Lorsque madame Brunet me vit un peu calmée, elle me pria avec de

touchantes instances de prendre quelque repos. Ce mot me causa un

frisson de mort. «Je veillerai près de vous, chère Madame, je vous

avertirai de tout; allez, si vous saviez comme M. D. L*** vous a

recommandée à nous!

«--Oui, répondis-je avec d'amères larmes, pour me priver de ma liberté.

«--Oh non, ma chère dame, pour vous empêcher de vous perdre et de donner

une douleur de plus à l'infortuné maréchal; il a une épouse, des enfans,

voyez-vous, et cet éveil de certaines relations différentes, dans un

pareil moment, pourrait... vous sentez cela; car je sais de M. D. L***,

qui vous respecte et qui vous sert en véritable ami, que vous avez une

belle ame.»

Il y a toujours du charme à inspirer de l'intérêt, mais les

circonstances donnent des nuances diverses à cette sensation, et les

expressions de la compassion de la bonne madame Brunet ne pouvaient en

trouver de plus favorables; elle était d'un âge fort avancé. Je me jetai

dans ses bras, y versant toutes mes douleurs, et son langage simple mais

doux m'arrachait à moi-même. Je cédai à ses prières, j'aurais cru

repousser les conseils d'une mère. Elle me fit avaler quelques

cuillerées de bouillon, car depuis quarante-huit heures je n'avais pris

aucune espèce de nourriture. Je ne pus me coucher, et je me jetai tout

habillée sur mon canapé. Madame Brunet s'établit près de moi et ne

voulut plus me quitter. Je la priai de me faire parler au fils du

portier. «Quand Monsieur sera rentré, me disait cette excellente femme,

car à présent il pourrait nous surprendre, et cela causerait de la peine

à son pauvre père, qui a tant besoin de ménager M. D. L***, pour une

affaire bien désagréable.

«--Comment, ce n'est donc pas un honnête homme que le père d'un brave

dont vous m'avez fait l'éloge?

«--Trop honnête, ma chère dame; mais la probité n'empêche pas d'être mal

avec la police.

«--D. L*** en est donc?

«--Oh mon Dieu! Madame; mais non pourtant...»

Voyant que mon ton interrogatif affligeait celle qui me prodiguait tant

de soins, et n'ayant pas besoin de son aveu pour asseoir mon opinion, je

la tranquillisai en paraissant m'intéresser à cette espèce de service

que D. L*** avait rendu au bon-homme de portier. «Eh bien, Madame,

sachez que le père Bertrand habitait Vannes à l'époque de l'affaire du

fameux Cadoudal. Il y était arrivé une dame en habits de deuil, avec cet

intérêt mystérieux et imposant qu'éveillent les apparences d'une haute

infortune. La dame n'était accompagnée que d'un seul domestique. La

chambre où elle couchait n'était séparée que par une cloison de celle de

la fille de Bertrand: veillant plus tard qu'à l'ordinaire, elle entendit

la dame parcourir à grands pas son appartement, prononçant des mots sans

suite... «Oui, disait cette dame, j'irai porter l'effroi dans ton coeur

au milieu du palais où tu te crois à l'abri de la vengeance.» D'autres

paroles prouvèrent trop de qui parlait l'étrangère. Bertrand, averti par

sa fille, frappa à sa porte et dit: «Madame, vous êtes découverte; mon

devoir serait de vous faire arrêter, mais votre sexe, votre douleur, me

retiennent. Cependant il faut vous éloigner à l'instant, et je vais vous

faire conduire jusque vers un point sûr, où vous pourrez vous embarquer

pour l'Angleterre.» L'étrangère, épouvantée, souscrivit à tout. Bertrand

l'accompagna lui-même; mais, à quelques lieues de Vannes, il fut arrêté

par des hommes déguisés en paysans. Entraîné dans le bois, il y vit une

voiture arrêtée et un homme qu'on déshabillait: c'était un parti de

chouans. Dans la voiture se trouvait M. de Pancemont, évêque de Vannes,

qu'on affublait à la hâte avec un habit de paysan. Le pauvre Bertrand

perdait la tête. Une fois entre les mains de la troupe, la dame lui jeta

une bourse qu'il eut la générosité de ne pas ramasser. Au milieu des

émotions de cette scène, Bertrand eut le bonheur de s'échapper. L'évêque

fut ramené mourant, et, depuis ce singulier événement, ne fit que

languir. Une lettre, une arme, trouvées sur le pauvre Bertrand, le

firent impliquer dans cette affaire. Sous Napoléon, vous le savez, la

police aimait mieux se tromper par excès de précaution que par défaut de

zèle. M. D. L***, qui a toujours eu le bonheur d'avoir des amis partout,

et qui pour son compte avait quelques obligations à Bertrand, le sauva

des mains de l'inquisition. Comme il aurait été inquiété à Vannes, M. D.

L*** le prit avec lui, sachant qu'il n'y a pas au monde un homme plus

sûr et plus honnête; mais vous sentez, Madame, qu'il ne doit plus se

mêler désormais en rien de ce qui touche à la politique; vous parlerez

donc à son fils quand on pourra ne pas s'en douter.

J'avais laissé parler Mme Brunet sans l'interrompre; je savais l'affaire

de Vannes à peu près, et elle me fit du bien par ces détails, auxquels

j'attachai aussitôt une espérance utile pour le moment. «Bertrand est

sensible et bon, me disais-je; il n'a pas même voulu perdre une femme

qui venait pour conspirer; eh bien! il m'aidera peut-être, il aura pitié

de moi, moi qui veux dévouer ma vie pour sauver celle d'un héros

malheureux!» Je fis promettre à Mme Brunet de m'amener Bertrand et son

fils aussitôt que D. L*** serait rentré. Elle resta encore près de moi

pendant un léger assoupissement, courte trêve de la fatigue et de la

douleur, que j'interrompis bientôt par des cris d'horreur. Je venais

d'entendre comme des soupirs d'agonie; il me semblait que j'étais

inondée de sang.

Peu d'instans après, vers minuit, D. L*** arriva, avant qu'on eût encore

pu calmer le délire qui m'avait saisie. La douloureuse condamnation du

héros de la Moskowa venait d'être prononcée; il venait de rentrer dans

sa prison, pouvant compter les heures qui lui restaient à vivre, et

venait de s'endormir d'un paisible sommeil. D. L***, d'une pâleur

horrible, violemment agité, cherchait à se contraindre.

«_Eh bien!_» lui dis-je, tenant mes yeux fixés sur les siens.

«--_Rien de nouveau!_ répondit-il; tâchez de prendre quelque repos.

Demain matin _nous sortirons ensemble_...» D. L*** avait prononcé ces

mots avec un calme apparent qui ne m'en fit point pressentir le sens

terrible. D. L*** me quitta fort tard. Je rappelai à Mme Brunet sa

promesse; elle descendit aussitôt, mais revint seule, m'assurant que

Bertrand viendrait le lendemain, mais que ce soir-là il était trop tard.

Je me contentai d'autant mieux de cette réponse, que j'avais ressaisi un

peu d'espérance à l'idée de ma sortie. Je ne me sentais ni le pouvoir ni

le besoin du sommeil, et cette dernière nuit, d'une illusoire espérance,

se passa à me livrer aux consolations de la bonne Mme Brunet, à écouter

tout ce qu'elle voulait bien répéter de généreux, de grand; car il est

des momens où tous les récits ont des charmes, toutes les voix de

l'éloquence, tous les détails de l'intérêt. J'écoutais avidement une

vieille et bonne femme, qui comprenait toute ma douleur, et qui

n'ignorait pas la gloire de celui qui la causait. Ses traits d'héroïsme

étaient venus jusqu'à elle. Mon coeur se flattait encore, et croyait voir

des chances de grâce dans cet intérêt de tous entourant la gloire et

l'infortune d'un seul. J'avais encore de l'or, j'en voulais offrir pour

prix de cette dernière illusion. Oh! oui, j'aurais donné tout ce qui me

restait au monde pour une de ces larmes d'une si touchante pitié.

La longueur d'une de ces premières nuits d'hiver finit par accorder un

peu de sommeil à ma garde si dévouée. Vers six heures du matin, on

frappe légèrement à la porte de la chambre. Je cours ouvrir... C'est D.

L***. Il vient à moi, me prend la main, et avec une émotion que je ne

lui avais jamais vue, et dont je ne l'eusse jamais cru capable, il me

dit, après m'avoir forcée de m'asseoir: «Mon amie, ce moment vous

deviendra la preuve que je suis fidèle à la parole donnée; l'exécution

en est cruelle, mais vous et lui l'avez voulu... Mon amie... Ney est

condamné. Il va périr, rien ne peut le sauver. Préparez-vous au dernier

regard.»

Je ne répondis pas un mot; ma raison, ma vie étaient comme suspendues.

Je regardais sans voir, mais j'agissais pour partir, j'agissais

convulsivement; je sentais un besoin d'air, un besoin de larmes. Un si

cruel désespoir n'en pouvait connaître le bienfait... D. L*** avait fait

sortir Mme Brunet; il me prit la main... Je reculai en frissonnant, mais

je ne la retirai pas.

«Ah! partons, par pitié! m'écriai-je.

«--Pauvre et chère amie! vous me faites tant de mal, je souffre tant de

vos peines, que je tremble de les aggraver...» Ici je fis un mouvement

qui épouvanta D. L***.

«--Quoi! m'écriai-je de nouveau; barbare! serait-il trop tard?

M'auriez-vous si atrocement jouée! Quoi! il serait tombé sans m'avoir

vue?... Mort! en emportant l'idée que j'aie pu manquer aux promesses de

nos beaux jours?... Mort! en me croyant infidèle à son infortune?... D.

L***, si vous m'avez privée de son dernier regard, arrachez-moi la vie,

ou tremblez pour la vôtre...»

À ces derniers mots, je m'étais élancée vers la porte... Effrayé, il me

dit: «Le maréchal respire encore, vous le verrez... Mais j'exige un

serment, un serment sans lequel je vous retiens ici aujourd'hui, et...

dans moins de deux heures, tout sera fini... Partons..., partons...,

soumettez-moi vos sermens, je souscris à tout.» Je le prononçai, ce

serment exigé, et D.. L*** me connaissait trop pour n'être pas certain

que ma promesse de ne jamais le faire connaître sous son véritable nom

serait sacrée.

Un fiacre nous attendait. D. L*** m'y fit monter; puis parla à l'homme

qui était sur le siége. J'étais tombée comme anéantie sur la banquette

de devant. Mes genoux se choquaient à blesser mes mains jointes étendues

devant moi; je voulais parler, je ne pouvais articuler un mot. D. L***

était lui-même horriblement agité. Je ne voyais rien; mais sur le pont

Louis XV, l'air plus vif qui me frappait le visage me fit lever les

yeux, et j'éprouvai un mouvement de joie en pensant aux amis intrépides

qui restaient au maréchal pour le sauver. On l'enlèvera, il ne périra

point, me répétai-je bien bas, en croyant aller à la plaine de Grenelle.

Hélas! j'oubliais que mes paroles pouvaient éveiller une affreuse

prudence. Il m'était réservé, avant le moment funeste, de passer par

toutes les alternatives de l'espérance et du désespoir. La voiture prit

par la rue du Bac... «Où me conduisez-vous?

«--Laissez-vous guider, pauvre amie.» Nous entrâmes par la petite rue du

Bac et par la rue Notre-Dame-des-Champs; D. L*** fit arrêter au bout,

tout près du mur; il était alors plus de huit heures. Personne ne se

trouvait là... Oh! que j'étais loin de pressentir le spectacle d'effroi

et de douleur qui allait m'accabler! Mon coeur s'oppressait à ne pouvoir

respirer, et je priai D. L*** de me faire descendre. «Plus tard, me

dit-il, en fixant toujours ses regards vers la grille du Luxembourg.

Tout à coup il s'empare fortement de mes mains; et pâle, défiguré, me

clouant à ma place: «Vous allez voir passer le maréchal, dit-il; c'est

ici le lieu du dernier regard... N'oubliez jamais que vous m'en devez le

déchirant bonheur.

«--Je le jure! pourvu que vous ayez enfin pitié de moi... Mais

laissez... laissez... descendre...; le voilà!» tels furent mes cris

d'agonie.

Ney descendait de voiture à la porte extérieure du Luxembourg;

l'expression de son visage était de ce calme sans ostentation qu'il eut

toujours sur les champs de bataille, en face des ennemis de la France,

et il y avait quelque chose de plus doux. J'étais anéantie et glacée...

Il regarda à droite et à gauche... Il cherchait le regard promis... Il

le rencontra... Il dut entendre mes sanglots... Je tendis les bras vers

lui, son regard me remercia... Puis il baissa légèrement la tête, comme

s'il eût craint de communiquer, par un regard d'adieu, la contagion des

proscrits aux coeurs fidèles et dévoués. À ce moment, je découvris le

peloton... Je m'élançai par un mouvement convulsif... D. L*** me retint

fortement. À l'instant même nous entendîmes le galop d'un cheval: «C'est

sa grâce!» disait D. L*** avec un accent qui l'honore à mes yeux; et

ayant eu plus de force contre la douleur que pour la joie, je tombai

anéantie sur le bras qui avait peine à me soutenir... Ce n'était point

la grâce... c'était le dernier ordre pour l'exécution... Je n'entendis

plus qu'une détonation sourde; le froid de la mort engourdissait mes

membres, j'étais immobile; mon ame seule était vivante... Oui, elle

seule, et je compris son immortalité à l'excès de ma douleur...

D. L***, qui avait des intelligences partout, me conduisait alors à la

Maternité, où il avait su me ménager la compatissante pitié d'une des

Soeurs, qui m'avait placée dans une petite chambre... Bientôt le silence

des vastes salles de l'hospice fut interrompu par des cris d'effroi; les

femmes fuyaient comme devant un objet d'épouvante. «Hélas! nous disait

la Soeur, c'est un objet d'éternelle pitié...» On venait d'apporter les

restes sanglans du héros...

Dans l'excès du malheur, le sort m'avait donc ménagé une dernière

faveur! La soeur Thérèse n'avait pris l'habit que pour suivre la plus

noble des vocations, celle de secourir et de prier. Elle avait perdu un

frère à la bataille de Montereau. Thérèse me pressait sur son coeur. Elle

ne me consolait point; elle pleurait avec moi le héros tombé sans

combattre... Pieuse et compatissante créature, elle me promit le bonheur

de voir les restes, «qu'on croirait, disait-elle, endormis sur des

trophées...» C'est entre ses mains que j'ai renouvelé mon serment à D.

L***; il put emporter la certitude de mon inviolable silence. Soeur

Thérèse me fit quitter une partie de mes vêtemens, pour m'habiller comme

elle. Je revis ce qui restait de mortel de Michel Ney. Gamot..., qui

oserait peindre les déchiremens de ton ame si belle? Quelle éloquence

rendrait le désespoir déchirant qui, près du cercueil du héros, marquait

la place que bientôt tu occuperais toi-même dans un tombeau?... Il n'est

plus!... Le voilà étendu percé de balles... Et ce n'est point ici un

champ de bataille. Ses restes mortels ne sont pas couverts des insignes

de sa glorieuse carrière... Ici il y a des larmes... des sanglots. Quel

coeur français en refuserait à une pareille infortune?

Adossée contre le mur en face du corps mutilé, je le regardais; je

comptais les blessures. Je me sentis tout à coup, par cette cruelle

contemplation, animée d'un délire féroce... Ah! sont-ce bien des larmes

que tu demandes, murmurai-je?... Non, non, le noble sang qui coula

toujours pour la France, ce sang demande... «des prières et des larmes!»

me dit la douce voix de soeur Thérèse et cette voix si compatissante alla

droit à mon coeur. Son visage, couvert de larmes, parlait si éloquemment

le langage de la douleur, que la mienne s'y confondit... Elle chercha à

détourner ma vue des restes glacés du héros; ses efforts étaient d'une

adorable charité. Je posai ma tête affaiblie contre son coeur; mes

pleurs, retenus long-temps dans mes yeux brûlans, s'échappèrent. J'étais

à genoux près de l'humble et pieuse fille; son doux visage offrait le

plus beau modèle d'une piété divine, de celle qui ne porte pas seulement

sur ses lèvres la prière d'une ame religieuse, mais qui l'élève du fond

du coeur au trône d'un Dieu qui pardonne. De grosses larmes coulaient

aussi sur sa paupière; elle prit mes mains, et les unissant aux siennes,

son rosaire se trouva dessus comme pour les enlacer. J'inclinai ma tête

brûlante sur le signe révéré de notre salut devant les restes du héros,

et du fond de mon ame s'échappa le voeu de ne vivre que dans une religion

qui me laissait l'espoir d'obtenir des prières pour son ame immortelle,

qu'escortent cent mille Français sauvés par son courage; une si

glorieuse carrière, une si déplorable fin s'inscriront mieux qu'ici dans

les plus éloquentes pages de l'histoire. On la redira d'âge en âge la

terrible catastrophe d'une si haute infortune. Oh! pourquoi l'éternité

n'a-t-elle pas quelques momens de clémence? Oh! si la tombe relâchait

quelques instans sa proie... Ney, ombre illustre, avec quel regard

assuré j'oserais dire mes souffrances à tes mânes sanglantes! J'ai

accompli aux jours de deuil la promesse faite dans les jours de bonheur,

le serment du cercueil est gravé dans mon ame; Ida, en y restant fidèle,

en redisant tes nobles qualités, a pu espérer le pardon de ses

erreurs...

Douze années ont passé sur la tombe du grand capitaine, et douze années

de larmes auraient dû épuiser ma vie; mais la source s'en renouvelle par

la puissance du souvenir et la religion du regret. Mes actions les plus

indifférentes, la Providence se plaît encore à en faire autant

d'hommages à une impérissable mémoire: par un rapprochement de pieuses

circonstances que mon coeur n'a point cherchées, mais qui devient une des

joies de mon éternelle douleur, c'est aujourd'hui, 7 décembre, que

Michel Ney succomba, et c'est aujourd'hui, 7 décembre, qu'à mon retour

du salut et des prières que je viens de déposer sur sa tombe; je trouve

chez moi, sous le tableau qui reproduit des traits chéris, les dernières

feuilles de mes mémoires, pour les corriger et les livrer à la

bienveillance publique.

Soeur Thérèse, vous n'êtes point là pour recevoir les sanglots qui

s'échappent d'un coeur dont toutes les blessures se rouvrent! vous n'êtes

point là pour demander grâce en faveur d'une vie d'erreurs, au nom de

tout ce que vous avez vu de souffrances et de tout ce que tous verriez

encore de larmes! Je suis seule avec tout le poids de mes douleurs

rajeunies. Mais de là-haut il me regarde, il m'entend peut-être: Michel

Ney reconnaît que j'ai tenu toutes mes promesses, et que mes jours sont

devenus une longue et fidèle prière sur son tombeau!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 31 / 35 题