13 Octobre 1815.

«MA CHÈRE CAROLINE,

«Ma dernière heure est sonnée: encore quelques instans j'aurai

cessé de vivre; tu n'auras plus d'époux, et mes enfans n'auront

plus de père! Pense à moi, ne maudis pas ma mémoire. Je meurs

innocent, ma vie n'a été souillée par aucune injustice. Adieu, mon

Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma Louise:

montrez-vous toujours dignes de moi. Je vous laisse sans biens,

sans royaume, au milieu de mes nombreux ennemis: restez toujours

unis; montrez-vous supérieurs à l'adversité, et pensez plus à ce

que vous êtes qu'à ce que vous étiez. Que Dieu vous bénisse!

Souvenez-vous que la plus vive douleur que j'éprouve dans mes

derniers momens est de mourir loin de mes enfans. Recevez ma

bénédiction paternelle, mes larmes et mes tendres embrassemens.

N'oubliez pas votre malheureux père!».

«Il coupa une mèche de ses cheveux, la renferma dans la lettre, et

chargea le capitaine-rapporteur de la faire parvenir à sa femme. Au

moment de mourir, il refusa le bandeau et la chaise qui lui furent

offerts. «J'ai trop souvent bravé la mort pour la craindre, dit-il

à l'officier chargé de faire exécuter sa sentence.» Le portrait de

la reine était empreint sur le cachet de sa montre; il le posa sur

son coeur, recommanda ses compagnons d'infortune, et reçut la mort

avec cette insouciance sublime qui l'avait fait si grand sur les

champs de bataille.

Nous restâmes quelques instans muets d'admiration et d'attendrissement.

Eugène embrassa son fidèle domestique, qui avait eu assez de générosité

dans l'ame pour se dévouer à un proscrit, à ce Murat, vrai preux, égaré

un moment sur un trône. Quant aux dangers que le brave Hilarion avait

courus pour revenir en France, il les avait oubliés. Il ne connaissait

pas de malheur plus grand que d'avoir perdu ce dieu de Joachim. Et moi,

j'emportai de cette séance de nouvelles terreurs. La catastrophe de

Murat me sembla une sorte de malédiction lancée contre nos grands

capitaines, et j'en tremblai davantage pour celui qui allait se

présenter devant des juges, au moins français et justes, mais sous le

poids de bien périlleux et accablans témoignages.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 29 / 35 题