Sinistres présages.--Lettre de Noémi.--Le domestique d'Eugène.--Détails
sur la mort de Murat.
Elle fut courte la trêve donnée aux inquiétudes de mon coeur, par l'issue
favorable du jugement des maréchaux. Vingt-quatre heures étaient à peine
écoulées, que D. L*** vint me dire que mes angoisses n'avaient été que
suspendues, et que Ney, suivant son voeu, allait être jugé par la Chambre
des Pairs. Les ministres devaient aller, dès le lendemain, porter à
cette assemblée l'ordonnance réglementaire des formes à observer dans sa
formation en cour de justice; car c'était pour la première fois que
cette attribution criminelle, prévue et indiquée par la Charte, se
trouvait mise en vigueur.
Avant d'entrer dans cette série d'émotions, qui allaient pour moi sortir
des incidens de chaque journée, il est encore un douloureux souvenir qui
demande place dans ce volume, comme si la perte des illusions de toute
ma vie n'eût pu se consommer qu'au bruit de la foudre frappant toutes
les têtes qui m'avaient été chères.
Pendant le commencement de la procédure de la Chambre des Pairs, je
reçus une lettre de Noémi, qui devint pour moi l'objet d'un nouveau et
terrible pressentiment. Elle m'annonçait l'errante destinée de Murat. Je
laisse parler Noémi.
«Les heures d'angoisses que je viens de passer, ne sont, je le crois
bien, ma chère amie, qu'un avant-coureur d'un plus grand désespoir
encore. Depuis ma dernière lettre, j'avais rejoint Joachim à la campagne
de l'amiral Allemand. Murat en est parti pour se rendre à Lyon. Il
voulait forcer l'Empereur à accepter son épée, et à lui permettre de se
battre en soldat, sinon en roi. Les événemens du 18 juin, qui venaient
d'abattre cette dernière espérance de mourir sur un champ de bataille,
l'ont fait revenir précipitamment dans ces contrées. Durant cet
intervalle, j'étais partie pour le rejoindre, et le prévenir contre des
intrigues préparées pour abuser encore son orgueil du fol espoir de
reconquérir un trône perdu maintenant sans retour. Revenue également sur
mes pas, je ne l'ai plus trouvé à Aubagne. Je tremblais pour sa vie,
sachant qu'une bande d'assassins, partie de Marseille, devait l'enlever
ou le tuer. Le maréchal Brune venait, contraint par les événemens, de
faire arborer le drapeau blanc. Pendant ce temps, Joachim arrivait à la
maison que j'ai près d'Antibes. Tout était combiné pour le sauver.
Rosetti, Bonafoux et Gueliani étaient à Toulon. Il était convenu que
Joachim se rendrait par des chemins de traverse à Roane, tandis qu'on
faisait courir le bruit qu'il se rendait dans l'intérieur de la France.
Tout était prêt quand il apprit qu'un bâtiment allait mettre à la voile
pour le Havre. Le duc della Rocca crut sans doute donner un utile
conseil à Murat, en lui persuadant que la mer avec ses naufrages serait
encore plus sûre à traverser, que la Provence avec ses passions; mon
coeur, sur ce point, eut bien de la peine à empêcher mon désespoir de
devenir injuste.
«Malgré mes avis, malgré mes prières, Joachim a voulu prendre un
parti différent de celui que ma prudence préférait, et cette
résolution l'a perdu. Ne pouvant s'embarquer à Toulon, il devait,
sur le rivage, rejoindre une chaloupe qui le conduirait à bord. Je
l'attendais à ma campagne. Une vieille paysanne vint m'apporter une
boîte, et me donner les détails suivans: Joachim était venu, mais
la chaloupe avait été à trois fois repoussée. Le bâtiment
s'éloignant trop, Joachim, toujours généreux, craignait de
compromettre les marins qui devaient le conduire; il leur donna
tout l'or qui lui restait, ne gardant qu'une seule pièce. Après
avoir renoncé à cet espoir d'embarquement, Joachim gagna les
hauteurs; c'était encore son esprit aventureux qui le guidait, et
sa délicatesse naturelle, car il eût pu directement venir chez moi;
il y eût été en sûreté, et m'eût épargné bien des larmes et de
cruelles incertitudes.
«Après avoir passé la nuit, battu par une pluie d'orage, Murat
arriva, exténué de fatigues, à la cabane d'une pauvre femme; et
celui qui avait remué les trésors d'un royaume, errant, mourant de
faim, donna sa dernière pièce d'or pour la récompense d'un chétif
service. Il m'écrivit alors ces deux lignes, auxquelles il joignit
la bague qu'il portait depuis long-temps, et sur laquelle se
trouvaient enlacés son chiffre, le mien et celui de Jules:
«Je ne vais pas chez vous, bonne soeur de mon frère d'armes, chère
Noémi; mon malheur s'accroîtrait encore si quelqu'un pouvait être
inquiété et compromis à cause de moi. Je suis voué à la vie des
proscrits. Si je succombe, unissez mon souvenir à celui de Jules,
de votre frère, de mon premier ami. Adieu, chère Noémi; tâchez, si
je meurs, de vous rapprocher de ma femme, de mes enfans; vous
parlerez de notre enfance, de ces doux souvenirs qui ne sont pas
trompeurs comme ceux de la gloire. Noémi, Joachim ne fixe plus les
étoiles, la sienne est couverte d'un crêpe funèbre; mais non,
n'ai-je pas sur mon coeur celle du brave, la mort donne à celle-là
son éclat immortel.
«MURAT, roi proscrit.»
«N'est-ce pas quelque chose de grand et de beau que cette infortune
qui donnait encore, et qui bientôt n'aura pas un abri pour reposer
sa tête, cette tête si belle, couverte de tant de lauriers. Enfin
il a pu s'embarquer, pour jouer encore une fois à cette loterie de
la guerre, comme il l'a dit, et j'attends dans d'inexprimables
tourmens le succès d'une entreprise qui me paraît de la plus
téméraire imprudence. Je me prépare à venir à Paris. Tout ce qu'on
apprend ici, ma chère amie, ne me révèle que trop les peines que
vous partagez avec moi pour d'illustres infortunés. Mon projet est
de réaliser le peu que je possède, de quitter la France pour
jamais. Je place sur mon coeur le dernier don du roi proscrit, les
dernières lignes de l'ami d'enfance. S'il échappe aux dangers de
ses aventureuses tentatives, s'il y échoue sans périr, nous nous
rejoindrons sur les heureuses terres de la libre Amérique. Je
compte vous voir, mon amie, au premier jour du mois prochain. Ney,
j'espère, ne restera pas en France, et Joachim, si son bouillant
courage ne l'emporte trop, et qu'il rêve seulement le bonheur, il
pourra encore le trouver auprès de l'amie de son enfance, de la
soeur de son premier ami et votre toute dévouée.
«NOÉMI.»
J'avais moi-même le coeur trop oppressé pour répondre à la pauvre Noémi.
Sa lettre avait singulièrement accru mes terreurs. Murat était presque
le synonyme de Ney pour la bravoure, pour l'enthousiasme de la gloire,
pour la générosité de tous les sentimens. Hélas! combien, deux jours
après la réception de la lettre de Noémi, ces mortelles superstitions
vinrent encore rembrunir davantage mon imagination déjà si chargée de
nuages, au récit des malheurs accomplis et de la ruine consommée de
Murat. Toutes les tendres et involontaires appréhensions de ma pauvre
amie sur ce roi, ami de son enfance, avaient même été cruellement
dépassées par une horrible réalité. Quel prélude à mes craintes qu'un
pareil accomplissement! Et encore la catastrophe de la mort de Joachim
ne vint pas comme un fantôme isolé effrayer mes songes. Je ne l'appris
pas dans sa nudité; elle se déroula sous mes yeux avec cette abondance
de tristes détails qui ajoutent encore mille terribles épisodes à un
drame terrible. Un pauvre domestique d'Eugène lui avait, quelques jours
après le 20 mars, demandé la permission d'aller fermer les yeux à sa
vieille mère, mourant à Marseille. Il achevait de remplir ce pieux
devoir avec son frère, marinier du port, au moment où Murat vint errer
dans ces contrées. La fortune des princes malheureux tente peu
d'ambitions, mais elle suscite quelquefois de nobles et extraordinaires
dévouemens. Tel fut celui de ces pauvres jeunes gens qui, séduits par le
malheur d'un roi proscrit, s'étaient élancés, par piété pour une grande
misère, dans la chaloupe qui l'avait emporté des côtes de la Provence
pour le déposer en Corse et de là le jeter sur les rivages de la
Calabre. L'un des frères avait péri dans la traversée, et l'autre, celui
qui avait été au service d'Eugène, fidèle à un voeu de son frère, suivit
le héros qu'ensemble ils avaient choisi.
Après la fatale exécution qui avait tranché une des vies les plus
brillantes par la mort la plus déplorable, Hilarion avait été pris les
armes à la main; échappé par miracle, il avait trouvé moyen de gagner à
la nage une felouque anglaise, et, par une pitié bien rare, accueilli
par elle, il fut déposé sur les côtes de la Provence. Arrivé sans
ressource à Marseille, quelques pauvres ouvriers du port, amis de son
frère, avaient fait entre eux une petite collecte, pour fournir à un
ancien compagnon les moyens de revenir à Paris, reprendre sa place
auprès de son ancien maître, dont il connaissait assez la générosité
pour espérer qu'il lui pardonnerait une négligence excusée par les
dangers de plus d'une bonne action. Il ne s'était pas trompé. Eugène
avait accueilli son pauvre Hilarion avec cette estime qu'inspire la
domesticité, quand elle s'élève au-dessus d'elle-même par de nobles
sentimens.
Eugène, pressé de m'apporter quelques nouvelles du jour, car tout est
nouvelle pour les coeurs qui ont un grand et douloureux intérêt dans la
vie, Eugène, n'ayant eu que le temps de reconnaître son fidèle
serviteur, l'avait amené avec lui chez moi, et c'est en ma présence
qu'il acheva le récit de tout ce qu'il avait souffert et de tout ce
qu'il avait oublié à l'aspect du pauvre Joachim, comme il l'appelait.
«Oh! monsieur, oh! madame, ce n'est rien que tout ce qu'on lit dans
l'histoire des revenans, en comparaison de ce que j'ai vu de mes yeux.
Je défie qu'on me montre un roman où le héros fasse tout ce que j'ai vu
faire à Murat. Ce qui m'a entraîné vers lui, c'est d'abord mon frère,
qui avait servi dans sa marine. Avant de prendre le parti de
s'embarquer, et d'aller tenter la fortune sur mer, figurez-vous un homme
qui voulait la tenter sur terre, et qui avait demandé au maréchal Brune
seulement une compagnie de chasseurs, et qui, s'il l'eût obtenue, fût
venu fièrement du sein de la Provence soulevée jusqu'à Paris, et qui
avait conçu le projet gigantesque de traverser la France entière, pour
venir, le sabre à la main, faire signer à un Autrichien, nommé
Metternich, avec lequel il avait des affaires, un passeport bien en
règle pour aller rejoindre sa femme et ses enfans.
«--Mais comment, mon cher Hilarion, dit Eugène en l'interrompant, une
fois Murat échappé des dangers de Marseille, et abrité en Corse chez un
ami, a-t-il conçu le fol espoir de reconquérir son royaume?
«--Ah dame! c'est ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a bien des
choses là-dessous. Tous nos Messieurs disaient que cela n'avait pas le
sens commun; mais j'ai entendu le roi répondre: «Il n'y a pas de sens
commun à être brave, et cependant qui n'est fier d'être brave!» Mon
beau-frère, ajoutait le roi qui devenait encore plus beau en disant
cela, mon beau-frère n'a guère été plus raisonnable que je ne veux
l'être, en me représentant, comme lui, à mes sujets qui me redemandent;
eh bien! ce qui n'était pas raisonnable a été sublime une fois, il en
sera de même une seconde. La seule chose que j'aie observée, c'est que,
la veille du départ, le roi passa quatre grandes heures d'horloge avec
un officier anglais qui venait tous les jours de la côte, et qui avait
l'air diablement renard, quoiqu'il laissât toujours deux napoléons pour
boire à nous autres.
«Mais figurez-vous que personne de nous n'a pas plus réfléchi que le roi
quand il a été question de s'embarquer. Au moment du départ, un homme,
expédié de Paris par M. Fouché de Nantes, apporta au roi des passeports,
au moyen desquels il pouvait tranquillement se retirer en Autriche.
Qu'étaient le repos, la retraite, l'espoir d'une vie privée et monotone,
pour celui dont la vie avait été une longue aventure. Joachim se tourna
vers nous tous; car il ne nous cacha plus rien dès que nous lui eûmes
tous juré de le suivre, et il nous dit: «On me propose une existence de
chanoine, cela ne va pas à ma taille; d'ailleurs, il ne me faut pas
moins qu'un royaume pour récompenser tant de braves gens qui ont tout
sacrifié pour moi.» Hélas! il n'a conquis que le royaume des cieux par
le martyre le plus cruel qui puisse être donné à subir. Une tempête vint
en route nous entourer de présages de mort. Les bâtimens de notre petite
escadre, commandée par Barbara, marin inhabile où déjà traître, furent
dispersés, et quand nous fûmes en vue des côtes de la Calabre, il ne
restait plus au roi que le bâtiment sur lequel l'ex-grand-amiral de
France était monté avec cinquante soldats. Tous les signes étaient
funestes, et les premiers mouvemens de l'entreprise en annonçaient déjà
la fin déplorable. Un émissaire fut dépêché vers le rivage; mais les
douaniers n'en continuèrent pas moins à faire feu sur nos barques, en
gardant notre pauvre camarade. On s'éloigna un moment pendant la nuit;
l'officier qui commandait la barque du roi s'évada pour ne plus
reparaître. Nouveau symptôme de fatalité; car, voyez-vous, tout est
écrit là-haut, comme disait ma vieille mère en nous faisant ses adieux.
Joachim, qui était bon croyant, hésita un moment, averti par tous ces
signes funestes. Les vivres commençaient à nous manquer. Barbara, le
commandant, annonça qu'il avait des intelligences sûres, et demanda un
passeport pour se rendre à terre, se faisant fort de nous rapporter des
provisions. Le roi entrevit l'intention de le trahir et il eut encore la
magnanime imprudence d'accepter cette nouvelle fatalité.
«Malgré tant de sinistres présages, ou peut-être à cause de leurs
menaces, le roi voulut débarquer; l'impossible était un défi devant
lequel il n'était pas dans son caractère de reculer. Ce monarque-soldat,
suivi d'une armée de trente hommes, crut, à l'accueil des marins qui
gardaient le rivage, et qui le lui livrèrent aux cris de _vive Joachim!_
qu'il allait aussi mettre dans son histoire son épisode du golfe Jean;
mais un capitaine de gendarmerie ameuta les paysans; et notre petite
troupe, décimée par les balles, enveloppée par le nombre, après des
efforts acharnés, mais inutiles, fut contrainte de céder. C'est là que
j'ai reçu ma blessure. Le digne capitaine qui nous avait faits
prisonniers, nous fit tous fouiller, et nous enleva tout ce que nous
possédions. Un pareil vol annonçait toute une vengeance napolitaine.
L'assassinat ne se fit pas attendre. Tout ce que le roi, enfermé dans
une chambre, séparé de ses serviteurs, put obtenir, fut d'écrire aux
ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre pour réclamer l'exécution des
traités à son égard; mais, par une fatalité nouvelle, et une bien
italienne combinaison, ses lettres furent envoyées au gouvernement
napolitain, qui, maître du télégraphe, ordonna que le jugement de
Joachim fût immédiatement entrepris et aussitôt exécuté. Sitôt pris,
sitôt pendu! c'est le _credo_ de la générosité de ces gens-là. La
commission militaire ne se le fit pas dire deux fois, et elle expédia
son ancien roi avec toute la rage de l'ingratitude.
«Figurez-vous que pendant qu'on était censé juger le pauvre Joachim, on
agissait déjà avec lui comme avec un condamné. On lui enlevait son valet
de chambre, le fidèle de ses fidèles, qui ne l'avait jamais quitté, qui
fût mort avec lui. Dans la journée, le roi demanda à plusieurs reprises
l'heure: «Puisque le jugement se fait attendre, qu'on ne fasse pas
attendre mon dîner.» Non, jamais il ne se retrouvera un caractère de
cette trempe brillante! C'est un acier éblouissant qui aura été brisé
sans avoir reçu une tache.
«Le roi n'avait pas achevé son dîner que sa sentence arriva; il quitta
alors tranquillement la table, et demanda à voir ses généraux et son
fidèle valet de chambre; c'était bien peu accorder à un roi que de lui
laisser remplir ses devoirs d'ami; mais Murat, durant son empire, avait
trop pardonné pour qu'on lui pardonnât, et on lui a refusé cette
dernière grâce. Tout ce qu'on avait permis à celui qui avait si bien
porté le sceptre, cela a été d'écrire à sa femme une lettre qui fendrait
le coeur le plus dur, et que voici: