CHAPITRE CLXI.

Retour à Paris.--Arrestation du maréchal Ney.--Le maréchal à Paris.

J'emportai de mon voyage de bien tristes pressentimens. Je trouvai à

l'auberge de la première poste une connaissance précieuse dans cette

cruelle circonstance; c'était un ancien militaire qui avait servi sous

les ordres du maréchal; il était retiré depuis la bataille de Leipsick,

et revenait, quand je le vis à Lémonest, des eaux du Mont-d'Or. Je

l'avais quelquefois rencontré à Paris; je savais tout son enthousiasme

pour celui qu'il ne nommait que le _brave des braves_: il me sembla voir

qu'il me faisait des signes d'intelligence. Aussitôt mon parti fut pris:

je quittai la malle, et me mis immédiatement en rapport avec M. de

Belloc, persuadée qu'il pourrait me donner d'utiles éclaircissemens. M.

de Belloc chercha à m'inspirer une sécurité dont il était lui-même bien

éloigné: il partait pour Paris, la nuit même; et, sans vouloir me

reposer, je refis la route avec un coeur navré, où, par tous les moyens,

mon compagnon cherchait à exciter l'espérance; du moins il me soutenait

un peu par une conformité d'admiration et d'intérêt pour le même objet.

Il ne devait pas séjourner à Paris plus de vingt-quatre heures, mais il

me promit de me mettre en relations avec un de ses infimes amis qui en

avait avec tous ceux dont on pouvait espérer des nouvelles certaines et

journalières du maréchal. Il m'a tenu parole; il m'a fait connaître

l'homme bon et courageusement dévoué qui a mis son empressement et sa

gloire à me procurer, pendant la détention et le procès de Ney, ces

détails et ces nouvelles que j'appelle les joies du désespoir; car ils

ne dissipent aucune crainte, et pourtant nous soulagent.

L'ami de M. de Belloc était dans la garde nationale à cheval. À notre

première entrevue, je lui contai toutes mes relations avec le maréchal:

«Je servirai votre douleur aux dépens de tout,» me disait cet être si

bon, et il a tenu parole, comme je vais le prouver plus loin, mais en

ayant soin de ne pas le compromettre. Je lui parlai franchement de ma

singulière liaison avec D. L***, des obligations que je lui avais, et de

ce qu'il m'avait promis. L'ami de de Belloc, que j'appellerai Eugène,

m'assura qu'il connaissait D. L***, qu'il était agent aussi actif du

pouvoir nouveau, que de tous ceux qui s'étaient succédé depuis vingt

ans. «Oui, certes, je le connais et je le méprise, me disait-il; mais,

dans votre position, il ne faut pas l'irriter; au contraire, flattez-le,

il peut vous servir. Il m'est bien possible de vous procurer, par mes

amis, des nouvelles; mais D. L*** est plus à la source: il faut le

flatter, ne point l'humilier pour sa nouvelle métamorphose, qui est

tout-à-fait dans son métier de Protée. Profitez de sa position pour les

intérêts de votre coeur.» Oh! Eugène, vous que je ne dois point nommer,

et que ma reconnaissance proclame sous le nom d'un père chéri, que cette

discrétion de la reconnaissance vous soit une nouvelle preuve de ce

sentiment d'estime dont vous avez reçu les témoignages au milieu de mes

cris et de mes sanglots!

M. de Belloc resta, contre son attente, un mois à Paris. Je voyais tous

les jours de Belloc ou son ami Eugène; tous deux s'occupaient à savoir

ce qui touchait l'illustre proscrit. Je courais moi-même partout, seule

ou avec l'un d'eux, écoutant tout ce qui se disait avec avidité, tantôt

ranimée par toutes les espérances les plus consolantes, tantôt plongée

dans l'effroi et le désespoir. Dans la peine comme dans la joie le temps

s'écoule, et le muet interprète de l'éternité ne s'arrête devant aucune

félicité ni aucune douleur.

Moi si facile dans mes illusions, si disposée à croire aux espérances

douces et consolantes, j'avais emporté de Bessonis un pressentiment

pénible qui me poursuivait chaque jour davantage, et qui me semblait

plus fort que toutes les raisons de sécurité, qui plaidaient cependant

pour un illustre guerrier au nom de tant de victoires. Mes nouveaux amis

tentaient de me rassurer; mais il est des alarmes qu'on endort quelques

instans mais qui se réveillent plus vives, comme par un instinct du

coeur. D. L*** prit de l'ombrage des personnes qui m'apportaient des

nouvelles. Je lui avais caché cette heureuse rencontre, et jamais il ne

m'avait vue avec elles; mais il avait tant de ressources pour suivre ou

deviner mes démarches, qu'il m'en parla avec une sorte

d'attendrissement. «Promettez-moi, ajoutait-il, de n'avoir recours qu'à

moi, et de me garder un inviolable secret; à ces conditions je viendrai

deux fois par jour vous confier ce que j'aurai appris, le mal comme le

bien; car l'incertitude est, pour un coeur pareil au votre, un tourment

chaque jour plus horrible, qui vous exalte au point de vous exposer et

d'exposer davantage le maréchal, par contre-coup.» Ce mot-là m'allait

droit au coeur. Je remerciai D. L*** et lui promis tout.

J'étais trop bien servie par l'intérêt de celui-ci et par la généreuse

bienveillance d'Eugène. J'appris à peu de minutes d'intervalle, des

deux, l'arrestation du maréchal à Bessonis. Eugène le savait par une

lettre du capitaine Jaumard, officier de gendarmerie, chargé de la

douloureuse mission de conduire le maréchal à Paris. Voici le récit

d'Eugène:

* * * * *

«Avant de se mettre en route, le maréchal avait donné sa parole

d'honneur à l'officier de ne faire aucune tentative pour s'évader. Cet

officier avait autrefois servi sous les ordres du maréchal, et il avait

eu la générosité de s'en rapporter à la parole de son ancien général: il

n'eut point à se repentir de la confiance qu'il lui témoigna dans le

voyage.

«Entre Moulins et Aurillac, le maréchal Ney et ses conducteurs

s'arrêtèrent dans un village pour prendre quelques instans de repos.

Après le repas, un fonctionnaire public des environs vint prévenir

l'officier de gendarmerie qu'à quelque distance de là il trouverait sur

la route des gens apostés, qui avaient formé le projet d'enlever le

maréchal. Celui-ci était dans la même pièce où cette confidence avait

lieu: quelques mots qu'il entendit lui firent facilement deviner le

sujet de la conversation; il s'avança, prit la parole, et dit à

l'officier: «Capitaine, je me borne à vous rappeler que je vous ai donné

ma parole d'honneur de me rendre avec vous à Paris; si, contre votre

attente, et contre toute vraisemblance, on voulait essayer de m'enlever,

alors je vous demanderais des armes pour m'opposer aux tentatives qu'on

prétendrait faire sur ma personne, et pour remplir jusqu'au bout la

promesse sacrée que je vous ai faite.»

«Les voyageurs ont continué leur route, et aucune tentative n'a été

faite pour enlever le maréchal.

«Arrivé à quatre lieues de Paris, le maréchal Ney a trouvé dans une

auberge madame la Maréchale, qui était venue à sa rencontre dans une

voiture de place. Ils ont eu ensemble un entretien de deux heures; au

bout de ce temps, le maréchal a averti le capitaine de gendarmerie qu'il

était prêt à partir; quelques larmes coulaient de ses yeux. «Ne vous

étonnez pas, dit-il à l'officier, si je n'ai pu retenir les pleurs que

vous voyez couler; ce n'est point pour moi que je pleure, c'est sur le

sort de mes enfans; quand il s'agit de mes enfans, je ne suis plus le

maître de retenir mes larmes.»

«Le maréchal et sa femme sont montés, dans le fiacre, l'officier de

gendarmerie s'y est placé; un domestique de madame la Maréchale

accompagnait derrière la voiture.

«C'est ainsi qu'ils sont arrivés à Paris, aujourd'hui, 19 août. Après

avoir traversé les rues de la capitale, lorsque la voiture est arrivée

au bout de la rue de Sèvres, l'officier de gendarmerie est descendu pour

aller chercher une autre voiture, placée d'avance à soixante ou

quatre-vingts pas de distance.

«Le maréchal a fait ses adieux à sa femme, et une fois monté dans le

second fiacre, il a été conduit à la prison militaire de l'Abbaye.»

* * * * *

Mon ame se brisa à cette funeste nouvelle. D. L*** accourut aussi pour

m'en faire part, et pour me renouveler toutes les assurances d'un

dévouement qui m'allait devenir plus nécessaire. D. L*** devenait en

effet ma plus grande ressource pour connaître à la minute ce qu'il

m'importait le plus de savoir. Il y avait et il y aura toujours deux

hommes dans cet homme-là. Renoncer à ses ambitieuses espérances de

fortune (quelle fortune, grand Dieu!) eût été un effort au-dessus de son

ame vulgaire; mais rester sans pitié à la vue de mon désespoir lui était

également impossible; il cherchait avec un bien louable empressement à

me dire tout ce qui pouvait me donner quelque espoir.

C'est à D. L*** que je dus la connaissance du noble et courageux

discours d'un prince français contre les adresses au roi pour

l'épuration des administrations et le châtiment des délits politiques.

L'ame généreuse du jeune guerrier qui cueillit à Jemmapes ses premiers

lauriers, cette ame libérale et généreuse pressentit, dans ces

rigoureuses mesures, l'orage qu'on allait former sur une tête épargnée

dans cent combats; et ce discours, dont je dus la copie à D. L***, est

un morceau d'une éloquence trop française, pour que je ne me fasse pas

un honneur d'en enrichir mes Mémoires.

Séance du 13 octobre 1815.

DISCOURS DU DUC D'ORLÉANS EN RÉPONSE À L'ADRESSE AU ROI POUR

L'ÉPURATION ET LE CHÂTIMENT DES DÉLITS POLITIQUES.

«Ce que je viens d'entendre achève de me confirmer dans l'opinion

qu'il convient de proposer à la Chambre un parti plus décisif que

les amendemens qui lui ont été soumis jusqu'à présent. Je propose

donc la suppression totale du paragraphe. Laissons au roi le soin

de prendre constitutionnellement les précautions nécessaires au

maintien de l'ordre public, et ne formons pas des demandes dont la

malveillance ferait peut-être des armes pour troubler la

tranquillité de l'État. Notre qualité de juges éventuels de ceux

envers lesquels on recommande plus de justice que de clémence nous

impose un silence absolu à leur égard. Toute énonciation antérieure

d'opinion me paraît une véritable prévarication dans l'exercice de

nos fonctions judiciaires, en nous rendant tout à la fois

accusateurs et juges.»

À l'époque où je lus ce discours, mon coeur eut un moment d'espérance;

j'y pensais souvent, oh! bien souvent. Plus tard, lorsque l'incompétence

des maréchaux fut déclarée, je pleurai avec amertume l'absence du prince

dont, sans doute, la voix se serait élevée pour le parti de la clémence,

dont ses lumières et son équité leur avaient fait proclamer et invoquer

les droits. Il me restera à dire, plus tard, avec quelle magnanimité ce

même prince accueillit et répondit aux prières de l'épouse infortunée de

l'illustre prisonnier qui osa, avec la confiance des droits d'un

légitime amour, lui confier ses douloureuses espérances, dans ses nobles

sentimens; époux heureux et père, le prince français eût-il pu rester

insensible aux larmes d'une mère, de l'épouse d'un guerrier

malheureux[5]!

Dans mon obscurité, sans titre légitime, je ne me crois pas le droit de

parler de ma reconnaissance, mais elle est gravée dans mon ame pour un

prince généreux, et je mets ma gloire à la publier.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 25 / 35 题