CHAPITRE CLXII.

Ma vie pendant l'instruction du procès du maréchal Ney.--Espérances

d'évasion.--Générosité du pauvre.

Dans cette vie de tortures, je n'étais soutenue que par la généreuse

compassion d'Eugène. Je dus cependant au hasard deux rencontres qui

répandirent un peu de baume sur des blessures toujours saignantes; la

première fut celle d'un gendarme qui avait été de service plusieurs fois

à la prison du maréchal, et qui, racontant cette circonstance dans un

lieu public où j'étais entrée pour me reposer d'une longue course,

s'était exprimé avec une touchante vivacité d'intérêt et d'admiration

pour le noble prisonnier. Quand il sortit de l'endroit où il venait de

frapper mon coeur d'une consolante surprise, je l'abordai avec franchise,

et je le félicitai au nom de la gloire française des sentimens généreux

qu'un militaire conservait ainsi pour un de ses anciens chefs. Sans lui

livrer le secret de tout mon intérêt, je demandai au militaire s'il

voudrait se charger de faire tenir quand il serait de service quelques

mots à celui que le témoignage d'une tendre compassion consolerait. Je

vous jure sur l'honneur du héros, dont le caractère vous est un sûr

garant de ma parole, que je ne mêlerai rien de politique à cette

communication tout intime. Je donnai à cet excellent homme mon adresse,

et il ne manqua point à la parole qu'il venait de me donner d'accorder

ce pieux hommage à la mémoire d'un brave avec ses pénibles devoirs.

L'autre rencontre dont je veux parler fut encore un plus grand

événement, car c'était presque une espérance de salut pour la victime.

Eugène et moi nous avions, un jour que les nouvelles de la procédure

étaient mauvaises, cherché à distraire nos tristes et mortelles pensées

par une longue promenade, par une de ces courses sans but, où sous des

pas indolens les lieues cependant s'accumulent. Sur les huit heures du

soir seulement, nous nous aperçûmes que nous avions passé l'heure du

repas, et que notre état exigeait quelque nourriture impérieusement.

Nous étions arrivés au quai qui longe la place de l'Hôtel-de-Ville;

l'endroit était peu favorable à la découverte d'un restaurant; nous

aperçûmes cependant un petit établissement qui avait l'air d'y

ressembler, et nous y entrâmes. La société était heureusement fort peu

nombreuse, et le besoin nous y fit encore accorder plus d'attention

qu'aux mets des modestes ouvriers.

À la table qui touchait presque la nôtre, soupait nonchalamment un homme

en blouse de voiturier d'une assez bonne mine, d'une figure ouverte et

franche, quoiqu'une extrême pâleur fût empreinte sur ses traits.

Quelques larmes bientôt arrosèrent son chétif repas. Il les essuyait

furtivement, car il est un âge où les hommes, par une singulière pudeur

de faiblesse, craignent de laisser découvrir qu'ils sont encore

sensibles. Cet effort de mystère, qui ajoutait à la sincérité de ce que

cet homme paraissait éprouver, me fit supposer quelque infortune

extraordinaire.

Eugène était si bon que je ne craignis point d'être démentie par lui, et

me fiant aux droits de mon sexe, je me tournai vers celui qui me

semblait malheureux par quelque événement digne d'un de ces secours que

j'allais m'empresser à lui offrir. Hélas! il était malheureux, mais du

même malheur que nous; c'était un sous-officier d'un régiment qui avait

toujours combattu sous les ordres de Ney, à qui une blessure reçue en

1814 au plateau de Craone, le 6 mars, lorsque Ney en chassa les Russes,

avait fait quitter le service qu'il aurait, disait-il encore, repris

pour aller mourir sous les aigles à Waterloo, si la balle ne l'eût privé

de l'usage du bras droit. Mais, me servant de l'épithète qui va si bien

au militaire français: «Mais mon brave, lui dis-je, vous avez éprouvé

d'autres malheurs que votre blessure, car un militaire ne verse pas de

larmes pour un pareil accident.» Alors il nous avoua que c'était

l'arrestation et le danger que courait son ancien chef qui le rendaient

imbécille de douleur. Mon premier mouvement fut de me jeter sur son

coeur, de le serrer contre le mien, mais il y avait des témoins, et je me

contins assez pour ne presser que sa main. Eugène l'invita à se mettre à

notre table, et notre nouvel ami continua ainsi à voix basse: «Vous le

connaissez, vous l'aimez aussi; ah! cela se voit. N'y a-t-il pas de quoi

mettre le feu à une ville, de songer qu'il y a pourtant des gens qui se

réjouissent de la mort de celui qui a sauvé tant de milliers de

Français?» Je l'excitais à parler, car chaque parole était un éloge pour

Ney. La confiance s'établit bientôt davantage et l'on parla à coeur

ouvert. Notre sergent nous déclara qu'ils étaient plus de trente, tous

résolus, si le maréchal était condamné, de former un complot pour

l'enlever. «Nous sommes trente, mais il ne faudra que frapper du pied

pour faire sortir plus d'un millier d'hommes. Ney est adoré du soldat et

admiré et respecté des bourgeois; mais on ne le condamnera pas.»

Léopold, avec beaucoup d'adresse, sut pénétrer tous les desseins du

militaire, et découvrir à quel point on pourrait s'engager et compter

sur un dévouement si franchement exprimé. Mon coeur me fit voir tout ce

que j'osais espérer, en cas d'un jugement fatal. On se quitta après de

bien cordiales effusions. Eugène dit au brave de venir le trouver le

lendemain, qu'il lui donnerait asile à son domicile, pour éviter les

allées et venues qui pourraient exciter des soupçons.

J'appris par une autre voie encore, qu'on avait un plan arrêté

d'évasion, dans le cas où Ney serait condamné, et, je l'avoue sans

craindre d'exprimer toute ma pensée, j'applaudissais non seulement à ce

dévouement intrépide pour sauver une tête si chère, mais je fis tous mes

efforts pour encourager et soutenir ces généreuses résolutions.

Eugène était lié avec le bon, le sensible Gamot, beau-frère de Ney; il

me le fit connaître, et cet excellent homme voulut bien pardonner ce

qu'il y avait eu d'égaremens et de faiblesses dans ma liaison avec Ney,

en faveur de l'intérêt courageux et passionné qu'il me vit pour celui

dont la mort cruelle a abrégé ses propres jours. Gamot espérait peu, il

redoutait même la franchise un peu rude du maréchal, et sa juste fierté

dans les réponses de l'instruction. J'étais convenue d'un lieu sûr pour

rencontrer le gendarme dont j'ai parlé plus haut. J'y courus à la

première nouvelle que le procès allait commencer. On vivait dix ans dans

de pareilles journées. L'ame soutenait les forces du corps, sans cela le

mien n'eût pu, malgré ma force physique, résister à toutes mes courses,

tantôt en voiture, plus souvent à pied, d'un lieu à un autre, rentrant

chez moi pour changer de vêtemens, en mettant souvent, pour dérouter D.

L***, que je supposais m'épier, de différentes classes et allant dans

toutes sortes de lieux où je n'aurais certes jamais mis les pieds sans

le sentiment tout-puissant qui, dans ces jours d'effroi et

d'incertitude, me rendait tout indifférent, hors le nom de la victime

menacée. Je sentais naître dans mon coeur bouleversé d'affreux desseins

dont la seule pensée me fait frémir aujourd'hui où tant d'années de

deuil ont posé sur mon désespoir cette terrible empreinte du temps, qui

efface tout, bonheur, joie, désespoir et haine. Mais dans un tel oubli

je ne puis comprendre d'indignes trahisons dont j'épargne à mes lecteurs

la triste énumération.

Toutefois il m'est doux de rendre justice aux traits honorables d'un

dévouement qui fut sans récompense, et qui n'était pas sans dangers. Je

trouvai le gendarme fidèle au rendez-vous; il se chargea d'un billet

ouvert qui parvint encore à Ney; ce fut le dernier. J'employai tous les

moyens pour obtenir de voir le maréchal: ce fut impossible. Le messager

de ma douleur me parut convaincu que le maréchal serait condamné; mais

il ajoutait: «Qu'importe la condamnation! elle ne sera pas exécutée, car

on tentera de l'enlever très certainement, et l'escorte laissera faire,

soyez-en sûre.

«--Oui, si elle était composée de soldats ayant vu sa bravoure et

apprécié sa loyauté.» Quel or eût pu payer de pareilles assurances en

pareille position? Aussi je prodiguais à pleines mains ce qui m'en

restait; et je dois à la vérité de dire qu'il me fallut user de ruse et

presque de force pour le faire accepter de ce brave homme, qui, dans cet

entretien, me dit aussi que madame la maréchale était l'ame d'une foule

de généreuses démarches formées pour son malheureux époux. J'ai dit que

j'avais deux logemens et une chambre où j'allais me travestir pour mes

courses; l'un était situé dans le faubourg Poissonnière. Sans absolument

faire liaison, j'avais contracté avec une ouvrière en dentelle, dont le

mari peignait sur porcelaine, cette bienveillance du _bonsoir_ et du

_bonjour_, inévitables questions du voisinage. La femme avait une

trentaine d'années et le mari un peu plus; ils avaient trois enfans. Je

ne puis passer devant des enfans sans éprouver le désir de les

embrasser. Mes attentions bienveillantes m'avaient d'abord valu la

joyeuse familiarité des marmots et toute la politesse amicale du père et

de la mère, des saluts, des révérences et des questions. La femme avait

eu un frère tué à Waterloo, et son mari, garde nationale, avait commencé

sa carrière militaire assez noblement sur les hauteurs de Montmartre. On

ne m'approche pas long-temps sans connaître mon humeur guerrière, et

cette tournure d'esprit avait encore accru la bonne prévention de mes

hôtes.

Un soir que je venais pour brûler quelques lettres, j'appelai: personne

ne répondit. À tout hasard je frappe un coup très fort. «On y va»,

répond alors une voix entrecoupée de sanglots. Au même instant la porte

s'ouvre et me montre la pauvre voisine tout en larmes. Un malheur venait

de frapper son mari: il s'était trouvé avec quelques amis dans un café;

on y avait parlé de l'affaire du maréchal Ney, la grande affaire du

jour; on n'avait dit que ce qu'on pensait, mais peut-être comme on

n'aurait pas dû le dire; il y avait là des gens qui écoutaient, et avec

de bonnes instructions sans doute; on vint sur la place même arrêter le

groupe dont son mari faisait partie, et avec les autres il a été conduit

à la préfecture de police. Je rassurai de mon mieux la petite famille,

en disant ce que je pensais, et ce qui arriva, que, le lendemain, le

mari serait libre. Je restai près de deux heures pour consoler cette

pauvre mère; la sienne arriva: c'était une femme fort âgée. Je promis à

ces bonnes gens de suivre l'affaire, et dès le lendemain je fus assez

heureuse, grâces aux démarches d'Eugène, pour que lui-même allât

reconduire un fils, un époux, un père chéri, au foyer d'une famille

désolée. Je vins le soir, avec Eugène et ce militaire dont j'ai parlé,

qui ne le quittait plus, chez ces bonnes gens; le mari renouvela à

Eugène les remerciemens qu'il lui avait faits déjà, et nous conta en peu

de mots le sujet de la dispute. Parmi les personnes avec lesquelles il

s'était trouvé, il y avait trois ou quatre militaires qui s'étaient

battus à Waterloo sous le général Gérard. Dans le même café étaient en

même temps des individus s'appelant _volontaires royaux_; ceux-ci,

ajoutait le naïf narrateur, se mêlèrent de la conversation, et après

beaucoup d'autres disputes, ils voulurent parler de Waterloo; là-dessus

trois des nôtres prirent feu.

Le pour et le contre des opinions de part et d'autre échangées, avaient

poussé la discussion jusqu'aux injures personnelles, et, comme derniers

argumens, les coups de poing étaient arrivés, puis l'intervention des

gendarmes et le séjour à la préfecture de police.

Nous conseillâmes à notre garde national d'éviter ces réunions; il nous

dit n'y avoir été que dans l'espoir d'apprendre quelque chose de relatif

au maréchal Ney, et il était bien désolé de l'imprudence de ses amis,

qui, n'étant pas de Paris, allaient sans doute être renvoyés dans leurs

départemens. Circonstance d'autant plus fâcheuse, ajoutait notre homme,

que ses six camarades valaient un bataillon en cas d'événement. Il n'y

avait pas à se tromper sur de pareilles révélations, et nous apprîmes

qu'une tentative d'évasion bien combinée restait toujours possible pour

celui que tous nous eussions voulu sauver au prix de notre sang: au

besoin, l'or n'eût point manqué, mais il n'était qu'un accessoire, et

nullement un stimulant nécessaire d'une telle entreprise; car les coeurs

volaient au devant de ce sacrifice d'une pitié généreuse. Comme preuve

de ces dévouemens désintéressés, il suffit de citer mes voisins du

faubourg Poissonnière. Ils étaient plus près de la pauvreté que de

l'aisance; eh bien, lorsqu'ils surent que je passais mes jours dans des

démarches infructueuses, hélas! mais dont Ney était l'objet, non

seulement le mari m'offrit son temps, son zèle, mais sa femme, sa mère

et lui, me supplièrent de disposer, si cela pouvait servir, de 1600

francs, fruit de leurs longues épargnes, espoir de leur petite ambition;

ils me portèrent leur trésor; ils me dirent, pour me le faire accepter,

de ces choses que l'ame seule inspire, et auxquelles la recherche du

langage ne fait qu'ôter leur énergique et inestimable prix: «Prenez,

Madame, prenez, il faut beaucoup d'argent; ne craignez pas de ne pouvoir

rendre: allez, nos enfans ne manqueront pas pour cela; et devraient-ils

porter la hotte du chiffonnier, ce sera un beau patrimoine à leur

laisser, que de leur dire: Nous avons employé votre légitime à une belle

action, nous sommes pour quelque chose dans des efforts qui ont sauvé la

vie du guerrier qui la prodigua toujours pour la France.» À pareils

élans de générosité, je ne pouvais répondre que par des larmes. Pour

excuser et faire accepter mon refus, il me fallut montrer les sommes que

j'avais encore en portefeuille, promettre que si l'argent me manquait,

je reviendrais frapper à leur petite bourse. «La somme reste là, me

dirent-ils, elle attendra vos ordres.» Cette scène se passait dans une

petite chambre d'ouvriers; les héros de ces offres généreuses, inspirés

par une noble pitié pour un guerrier malheureux, vivaient péniblement du

fruit de leurs labeurs: c'était un sacrifice pour un proscrit, un

sacrifice sans espoir d'autre récompense que le bonheur même de la bonne

action.

Je le demande à tous ceux qui ont un peu expérimenté le coeur humain: si

l'on trouverait dans les classes élevées une aussi prompte élévation de

sentimens, et si l'opulence offre son superflu avec ce noble élan de

coeur qui porte quelquefois la médiocrité à immoler son nécessaire?

Je revis une fois encore ces braves gens, ce fut après la mort du

maréchal Ney; j'étais prête alors à partir pour Bruxelles, d'où je ne

comptais plus revenir. Leur muette pitié, en mêlant leurs larmes aux

miennes, était une déchirante éloquence, et elle fut alors ma seule

consolation, s'il est des consolations pour de pareilles douleurs!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 26 / 35 题