CHAPITRE CLVII.

Coup d'oeil sur la capitale.--Angoisses des amis de Napoléon.

Fatiguée de douleurs, de noires pensées, des images sanglantes d'une

défaite, dès mon retour à Paris ma tristesse s'accrut encore, en

jugeant, dès le premier aspect de la capitale, qu'il n'y avait plus de

réparations possibles à nos désastres. Il semblait que je sortais d'un

songe affreux, dont le réveil était la mort.

Je courus chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely, n'ayant pris que le

temps de m'occuper de Camilla. J'étais affamée de nouvelles. «Ah! mon

amie, s'écria-t-il en apercevant mes vêtemens encore tout empreints des

traces du voyage, embrassons-nous, car c'en est fait de nous tous.

«--Eh quoi! plus d'espoir! Napoléon nous reste cependant? Quand j'ai

quitté l'armée, les bandes se reformaient. Des soldats restent encore

déterminés à mourir. Le désespoir ne peut-il pas quelquefois devenir un

triomphe?

«--S'il était général, ce désespoir, il pourrait, comme un rocher

inaccessible, arrêter le danger; mais, sans compter le parti qui

regrette et qui attend les Bourbons, il y a maintenant dissolution,

anarchie, dans nos propres rangs. Croiriez-vous que la Chambre des

Représentans s'occupe d'une constitution, au lieu d'une levée en masse.

Ce sont des hommes qu'il faudrait, et ce sont des lois qu'on fabrique.

On dirait qu'un fléau en amène toujours un autre. Ce n'est pas assez de

l'Europe entière pour déchirer la France; à cette inondation des

barbares vient se joindre une armée de sauterelles législatives. La

sottise d'une part, l'intrigue de l'autre, on ne sait quel démon de

discuter sur des principes et de faire des doctrines, enfin une

malveillance générale contre l'Empereur, paralysent ce qui reste de vie

à la France. On veut faire abdiquer Napoléon. Rome avait des

félicitations pour le consul qui n'avait point désespéré de la patrie.

On n'a ici que des défiances, que de l'ingratitude, que des affronts,

pour l'homme dont le génie ne saurait être remplacé.

«--Mais, mon ami, est-ce que l'Empereur se laissera dépouiller? Est-ce

que les soldats se laisseront enlever le seul homme auquel ils se fient?

«--Napoléon sait d'où partent toutes ces menées; mais il est trop tard.

Les Bourbons le traiteraient avec plus de générosité que le parti qu'il

a appelé à son aide, et qui profite des infidélités de la victoire pour

l'étouffer.

«--Et la Chambre des Pairs, celle-là, composée de tant d'illustres

guerriers, sait au moins que le premier intérêt d'un peuple, c'est de

résister à l'étranger.

«--Celle-là n'est pas meilleure que l'autre. On a refusé la parole à

Lucien, en prétendant qu'il n'était pas prince français.

«--Que veut-on faire?

«--Dans ce moment, chacun sait bien ce qu'il ne veut pas; mais personne

ne sait ce qu'il préfère. Des mains habiles et savantes entretiennent ou

organisent peut-être ces divisions, afin de diminuer d'autant les

chances d'un concours universel pour se targuer ensuite de l'impuissance

qu'ils auront créée, et qu'ils appelleront du dévouement, s'il y a des

vainqueurs.

«--Je venais chercher auprès de vous des consolations, des espérances,

et vous mettez encore un poids de plus sur d'immenses douleurs. J'aimais

mieux la mort de l'épouvantable champ de bataille que j'ai quitté, que

cette mort d'anéantissement et de langueur. Si vous aviez vu à

Mont-Saint-Jean, à Waterloo, les prodiges de courage, d'héroïsme furieux

ou tranquille, vous ne comprendriez pas non plus que la victoire n'ait

pas couronné tant d'efforts, ni payé tant de sang. Tous les généraux

étrangers voudraient de bonne foi expliquer leurs triomphes, les nôtres

tout ensemble, notre défaite, qu'au lieu d'une cause palpable, d'une

saisissante raison, on n'étalerait encore que des cadavres. On peindra,

mais on n'instruira jamais cette grande catastrophe. Une fatalité telle

qu'il n'en est point de pareille dans l'histoire, un effroyable que

sais-je, seront les derniers mots de la postérité sur Waterloo.

«--L'Empereur, entre nous, a-t-il été lui-même?

«--Jamais son génie, jamais sa bravoure personnelle, ne déployèrent plus

de ressources. Au milieu de la garde impériale, au milieu des généraux

redevenus soldats, on se croyait dans une armée de géans.

«--Pauvre Napoléon! c'est après de tels sacrifices que l'ingratitude des

uns, la démence des autres, veulent t'immoler à des rêves, à des

utopies. Oui, mon amie, tous nos idéologues veulent, avant d'être

écrasés, avoir la satisfaction de résister à la tyrannie, de se

précautionner contre le despotisme. N'importe, l'Empereur abdiquera

encore une fois, j'en suis sûr; les traîtres et les niais l'emporteront.

Cet homme, qu'on accuse d'être ambitieux, égoïste et sanguinaire, aura

donné deux fois au Monde un exemple inouï de désintéressement et

d'immolation. S'il l'eût voulu, s'il le voulait encore, il pourrait

s'ensevelir sous les débris de la capitale, faire sortir de Paris

embrasé son salut et le nôtre, mourir du moins en jouant tout, en même

temps que lui-même. Non, il sait résister à l'intérêt de son orgueil

outragé; il sait regarder en face une chute qu'il pourrait rendre

terrible.»

Je quittai Regnault après beaucoup d'autres effusions que je me rappelle

un peu moins, parce qu'il y avait plus de vivacité dans ses sentimens

que de suite dans ses idées. Je l'assurai que, le feu fût-il aux quatre

coins de Paris, mon dévouement n'en serait pas moins entier, absolu,

infatigable; que j'oublierais mes propres chagrins pour ne songer qu'à

la grande douleur de l'homme qui avait à jamais enchaîné nos coeurs.

Ce jour-là, je repris ma vie de Paris, cette vie de courses, de

communications de toute espèce, qui se trouvait naître de mes goûts, et

fort bien servir en même temps les intérêts des autres. Le lendemain de

ma visite à Regnault, je rencontrai M. le comte Carnot dans un salon du

Marais, où j'étais allée porter une lettre du fils de la maison, jeune

officier, qui m'avait, à Laon, prié de lui rendre ce service. Dès que

Carnot m'aperçut, il eut la bonté de venir à moi; et, malgré les

préoccupations du moment, à peine lui eus-je dit que je venais de

l'armée et que Waterloo s'était trouvé entre nos deux rencontres, qu'il

me fit remarquer, avec assez de poésie pour un mathématicien, qu'il

fallait en quelque sorte que le monde s'ébranlât pour nous mettre en

présence. Dans les violentes secousses des événemens ou des passions, il

suffit quelquefois d'un mot, d'une idée soudainement jetée en avant,

pour m'enlever à tout ce que mes sensations présentes ont de plus

poignant, et me transporter dans le cercle d'une causerie calme et

tranquille. Quoique M. le comte Carnot fût un personnage plus positif

que fantasmagorique, je lui sus gré de me traiter en événement; mais il

retomba bientôt de cette politesse phraséologique dans le lieu commun de

ses idées exclusives. Ainsi, au lieu de me parler de la campagne que je

venais de faire, de déplorer les pertes effroyables, les conséquences

menaçantes de Waterloo, il me dit que ce serait peut-être un bien pour

la patrie, qu'au lieu de devoir son salut à une armée et à un chef, les

citoyens soulevés la dussent à eux-mêmes, parce qu'ainsi, après avoir

chassé les ennemis, ils n'auraient pas à craindre que la victoire devînt

de nouveau l'instrument de leur servitude. Je tâchai de tirer Carnot de

ses préventions, et surtout de ses illusions; car on ne peut se faire

d'idée de ses crédules espérances. Il prétendait que nous allions avoir

un million de soldats; que toutes les gardes nationales immobilisées

allaient remplacer une armée seulement militaire par une armée

citoyenne. Cette fascination me chagrina au lieu de m'indigner; et comme

la société était peu nombreuse, je profitai de cette circonstance pour

éviter une dispute avec un vieillard dont l'ancien caractère avait

commandé à mes respects.

En rentrant chez moi je trouvai un message de la reine Hortense, dont

j'étais pourtant peu connue, et qui vint faire un moment diversion à mes

cruelles agitations. Cette femme, à tant de titres intéressante, était

venue de la Malmaison pour un jour. Je me rendis à l'Élysée-Bourbon où

elle m'attendait. Elle me questionna sur toutes les circonstances des

journées des 16, 17 et 18 juin, et me parut bien inquiète. «N'est-il pas

vrai, répéta-t-elle à plusieurs reprises, que l'Empereur s'est jeté au

milieu des grenadiers avec son état-major, et qu'on l'a forcé de quitter

le champ de bataille? qu'il ne l'a pas volontairement abandonné?

«--L'Empereur abandonner le champ de bataille! Ses braves l'en ont

arraché.» La reine m'avait écoutée avec avidité.

«Vous y étiez, vous, et ce n'était pas votre première bataille; le

danger n'est donc rien pour vous?

«--Tant que cela va bien, on n'oserait paraître timide, et quand cela va

mal, on pense au salut; ainsi on n'a pas le temps d'avoir peur.»

L'aimable fille de Joséphine me parla de Regnault, du maréchal Ney. Je

crus devoir nier ma liaison. Elle avait beaucoup trop d'esprit, et

surtout alors avait bien autre chose dans la tête pour s'arrêter à cet

objet. Elle ajouta encore à mes peines par les nouvelles qu'elle me

donna de Murat. «Il est malheureux et il l'a mérité, disait-elle; car de

tout ce qui arrive, Joachim doit en partie s'accuser. Avec ses idées

d'affranchir l'Italie, il a ôté un appui et une ressource à celui dont

il tenait sa couronne; il peut se regarder aujourd'hui comme à jamais

perdu.» Elle me demanda si j'étais revenue avec la suite de l'Empereur,

et je trouvai je ne sais quoi d'un peu inquisitorial dans ces questions.

Je lui racontai ma rencontre avec la malheureuse Camilla, et notre

triste retour: «Ainsi, vous n'étiez pas à Philippeville?

«--Mon Dieu, non.

«--Qui était donc cette femme qui est revenue avec une des voitures du

maréchal Soult? en avez-vous connu à la suite?

«--Aucune; mais j'ai vu à Mont-Saint-Jean une femme qui se prétendait

maîtresse du général Bourmont.

«--Est-elle belle et jeune?

«--Elle est assez bien, elle galoppe, habillée en homme; espèce de

volontaire comme moi.

«--C'est cela alors;» et la reine resta pensive quelques instans:

«L'Empereur est à Laon, ajouta-t-elle; il est persuadé que tout peut se

réparer encore, qu'il ne faut que de l'énergie et de la résolution, de

la part des officiers et du gouvernement. Il ignore tout ce qui se trame

ici. Je voudrais qu'il le sût et directement; j'ai beaucoup de choses à

communiquer à l'Empereur.» Ici la reine me regarda de toute

l'expression de sa spirituelle physionomie, et je crus si bien la

deviner, que je lui répondis, en mettant la main sur mon coeur: «La place

est sûre, vous pouvez tout y déposer.

«--Vous êtes encore au-dessus du bien que m'a dit de vous Élisa et

quelqu'un que vous aimez... Passez, je vous conjure, chez mon secrétaire

ainsi que chez Regnault, puis partez sans délai pour Laon.» Alors elle

me prit les deux mains, les serra avec une agitation convulsive. «Voici

ce que vous devez dire de ma part ou à Bertrand ou à l'Empereur, à

personne autre: que j'ai la certitude que les Chambres se déclareront

contre lui, qu'on ne le regarde plus même comme chef de la nation; en un

mot, qu'ils ne veulent plus de lui, heureux si on ne le juge pas traître

à la patrie; qu'il doit rester avec l'armée et que je veux m'y rendre.

Je hais et crains les républicains: ils se sont courbés, mais leur haine

existe tout entière. Direz-vous bien tout cela?» Je le lui répétai à

l'instant, et involontairement je saisis une de ses jolies mains que je

pressai contre mon sein. Hortense sourit avec une bonté triste, mais

tout obligeante. Il y eut, dans ce tête-à-tête de la fille de

l'impératrice Joséphine et de moi, un bizarre rapprochement de

circonstances: le cabinet où me reçut la reine Hortense au mois de juin

1815 était le même où, seize ou dix-huit ans auparavant, la citoyenne

Bonaparte et la citoyenne Moreau se reposèrent amicalement en prenant

des sorbets, après les fatigues d'un bal champêtre. Ma visite s'était

assez prolongée pour que je me trouvasse forcée de remettre au lendemain

ma visite à son secrétaire. Ce lendemain même était le jour fixé de mon

départ. J'accourus chez Regnault sans le rencontrer. J'y retournai

quelques heures après, toutes mes dispositions étant faites. Quoique

déjà si cruellement agitée pour moi-même, je puis dire que non seulement

j'étais résolue à ce voyage, mais que je mettais une sorte d'orgueil à

donner cette nouvelle preuve de mon dévouement actif à l'Empereur et à

sa famille. J'allai donc chez Regnault très fermement déterminée à

partir immédiatement. Regnault me demanda si j'avais une lettre.

«Non.

«--Qu'allez-vous donc faire?

«--Dire deux mots à l'Empereur.

«--Folle!

«--Pas du tout, et deux mots à l'oreille.

«--Et je ne puis les savoir?

«--On me les a fait apprendre par coeur pour ne les dire qu'à Napoléon;

les tortures ne m'en arracheraient pas le secret.

«--C'est très bien, ma chère amie; si les choses se replâtrent, votre

avenir sera superbe.

«--Je suis si loin d'y prétendre, comme vous l'entendez, Monsieur le

comte, que cette seule pensée gâterait mon zèle, si le moment me

paraissait moins impérieux. Hélas! ce zèle allait s'évanouir, et un

moment allait m'en faire perdre jusqu'à l'idée.» Regnault, sans y trop

réfléchir, me donna à lire le bulletin de la bataille de Waterloo. À

peine avais-je vu cette phrase si cruellement injuste: «J'aurais pu

rejeter sur le maréchal Ney une partie des malheurs de cette journée;»

que je jetai le bulletin, en éclatant sans ménagemens contre l'Empereur:

«Il veut le compromettre, le perdre peut-être; il n'y réussira pas...

Moi, servir qui offense Ney, m'exposer encore pour le prévenir du danger

qui peut le menacer? Moi!... je l'y pousserais plutôt mille fois.

L'ingrat, il ose toucher à la gloire de son plus grand capitaine!» Je

marchais à grands pas dans l'appartement, j'étouffais de fureur.

Regnault crut me ramener, juste par un mot qui m'exaspéra sans retour.

«Allons, mon amie, allons, vous savez bien qu'il ne peut arriver rien de

fâcheux pour cela au maréchal. Hâtez-vous de remplir la mission que vous

avez acceptée.

«--Moi, partir?

«--Sans doute, et le plus tôt possible.

«--J'aimerais mieux mourir dans un cachot.

«--Êtes-vous folle? vous avez promis?

«--Mais on ne me paie pas, je pense, et si mon fol enthousiasme m'a fait

faire beaucoup d'extravagances pour leur service, il ne me fera jamais

descendre à l'indignité de renier un sentiment qui fait l'orgueil de ma

vie. N'y pensez pas au moins, et chargez-vous, je vous prie, d'en

instruire la reine.

«--Mais y songez-vous? vous voulez donc vous perdre?

«--Y pensez-vous à votre tour, vous-même? et en quoi, s'il vous plaît,

Monsieur le comte, me perdrai-je? ai-je une place? suis-je payée? mon

zèle ne pouvait venir que de mon dévouement. Napoléon, vient de me

désenchanter par son ingratitude pour Ney; je ne saurais jamais le haïr,

mais je ne le servirai plus en rien; c'est mon _ultimatum_.

«--Saint-Elme, si je vous connaissais moins, je dirais: c'est parce que

l'étoile pâlit.

«--Monsieur le comte, cela ne peut m'atteindre. Toutefois je partirai;

je vous le promets; mais je vous avoue, que c'est à contre-coeur.» Je m'y

tins prête, lorsqu'à l'Élysée je reçus contre-ordre, parce que

l'Empereur y venait d'arriver; tout semblait se réunir pour s'emparer de

sa volonté. Napoléon avait voulu rester à Laon; il pouvait avec quelques

mille hommes défendre l'approche de Paris: il en eut l'idée, parce qu'il

sentait sa force au milieu d'une troupe dévouée et fidèle; mais on lui

fit entendre qu'on aurait pu croire à Paris qu'il était mort, que cela

découragerait le zèle de ceux qui avaient pu s'armer pour tenter la

fortune d'une défense. L'Empereur sentait qu'on ne lui conseillait que

des sottises.

L'arrivée brusque de l'Empereur me sauva une course que j'allais

entreprendre d'assez mauvaise volonté, et me rendit cependant en peu de

jours tout mon zèle pour la cause de Napoléon, justement par l'indécent

acharnement qu'on mettait à l'accabler.

En effet, Napoléon avait été froidement accueilli, même par les

courtisans qui lui devaient le plus. Regnault me dit, le soir, que

l'Empereur était dans une agitation convulsive depuis qu'il avait su le

voeu de la Chambre des Députés. Je ne sais si la réponse qu'on a prétendu

avoir été faite par l'Empereur à M. Benjamin Constant, est vraie; mais

je puis assurer que s'il l'a faite, elle fut une preuve de plus de la

connaissance de l'esprit du peuple à son égard; car nul doute que s'il

eût voulu le soulever contre les Chambres, il le pouvait. Dans ces

derniers momens de Napoléon, dans cette agonie terrible de son génie et

de sa fortune, j'avais un extrême désir de voir l'Empereur; je voulais

lui parler du maréchal: je me rendis donc à l'Élysée. Au moment où

j'arrivai, une foule immense remplissait l'avenue de Marigny. Ce n'était

pas seulement ce qu'on appelle du peuple, mais il y avait aussi des gens

fort bien vêtus, beaucoup de citoyens de toutes les classes, bourgeois

aisés et de la partie marchande. La personne par laquelle je pouvais

être introduite me prévint que c'était impossible, qu'il y avait une

députation près de l'Empereur, qu'on en attendait une autre, que cela

n'en finissait pas. «On lui tourne la tête», me disait M. Machembled,

que je connaissais depuis mon dernier voyage en Italie, et que j'avais

rencontré à ma première visite à la reine Hortense, comme une

connaissance qu'on revoit avec plaisir. Machembled avait servi dans le

génie, et l'Empereur en faisait cas; il me parut à moi instruit, affable

et loyal dans son dévouement, sans aucune prévention violente. Pendant

que nous causâmes dans le vestibule, les cris allaient toujours

croissant; on assura depuis qu'ils avaient fourni un mot heureux à

l'Empereur. Je n'en puis répondre, n'étant pas présente; mais je puis

dire que jamais je n'avais entendu proférer de si bruyantes et de si

cordiales acclamations.

La seconde abdication fut enfin arrachée à Napoléon. Ce furent les ducs

d'Otrante, Decrès et de Vicence qui la portèrent. Je sus que quelqu'un

de la foule qui environna constamment l'Élysée, avait dit en voyant ces

trois Messieurs: «Voilà _le bourreau, le confesseur et le geôlier!_» Dès

qu'elles eurent reçu l'abdication, les Chambres députèrent une

commission à l'Empereur: celle-ci reçut à son tour des lazzis populaires

en passant. «Qu'ils sont pressés de se défaire de celui à qui ils

doivent leurs cordons et leurs équipages!» disaient les beaux esprits

ambulans. On avait vu passer un officier supérieur de la garde

nationale; lorsqu'on sut qu'il était venu pour presser l'abdication, il

fut heureux de s'éloigner à toutes brides, car on se promettait de lui

faire un mauvais parti. En courant de l'Élysée chez moi, je rencontrai

Labédoyère; c'était la veille de cette séance orageuse à la Chambre des

Pairs, où il déploya une énergie si fougueuse pour soutenir l'hérédité

de Napoléon II. Labédoyère était hors de lui; il ne parlait de rien

moins que d'enlever l'Empereur, de le conduire à l'armée, et d'imposer

des lois à ces Messieurs les modernes Romains. Labédoyère n'entendait

rien aux finesses politiques. Il voyait dans Napoléon l'homme des

soldats, et, soldat lui-même avant tout, il portait jusqu'au fanatisme

sa religion politique. Je ne trouvai pas moins de charmes dans l'excès

même d'un sentiment si honorable, car c'était de la reconnaissance pour

le génie malheureux. Rien n'était plus beau que Labédoyère plaidant la

cause de l'Empereur. «Plutôt que de souffrir encore leur trahison, je

les défierai tous», disait-il, et en le disant, il avait fortement la

mine d'y être résolu.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 20 / 35 题