Soirée du 18 juin.
Qu'on se représente une femme égarée sur un champ de bataille, en proie
à toutes les fatigues du corps, à toutes les angoisses du coeur; et l'on
ne s'étonnera pas que dans cette peinture d'un effroyable désastre je ne
sois pas fidèle aux rigoureux calculs des mouvemens militaires. Ma tête
se perd encore aux souvenirs de ces terribles péripéties d'un carnage.
Hélas! voudrait-on qu'une pauvre femme, qui ressentait là tout-à-fait
les dangers et des inquiétudes mille fois plus cruelles que ces périls,
conservât ce sang-froid stratégique qui déduit minutieusement les
circonstances d'une bataille? Je suis à cheval; le flot des Prussiens
m'emporte, et je m'égare dans la mêlée. Je ressemble, hélas! dans ce
moment de mes Mémoires, à Napoléon dans les dernières heures de cette
journée fatale; j'obéis au torrent, et ne le vois plus que quand il me
presse de trop près.
J'arrivai à Furnes le 17; tout y exaltait le nom si souvent prononcé par
la victoire. Ney y resta après avoir remporté un brillant avantage sur
les Anglais, malgré les renforts qui arrivaient de tous côtés aux
ennemis. C'est Ney qui arracha le drapeau du 69e régiment. Au premier
moment de sourire de la victoire, et avant cette arrivée inattendue des
Prussiens, j'avais rencontré par un choc le maréchal Ney. Son premier
mouvement fut de surprise, la réflexion fut de colère; à tout je ne
répondis qu'en posant la main sur mon coeur et en disant: «Je n'ai pu
agir différemment; ne pensez pas à moi.--Par Dieu, je le crois, j'ai
bien autre chose à penser. La responsabilité de tant de braves sur les
bras;» puis se laissant aussitôt entraîner à cet enthousiasme qu'il
aimait à me voir partager: «J'espère, m'avait-il dit, que nous
achèverons messieurs de l'Angleterre.» Là, Ney était bouillant d'espoir;
mais lorsqu'il eut reçu l'ordre de laisser partir le corps d'Erlon, il
devint soucieux. Il m'avait très sérieusement interdit de jamais lui
demander compte, aussi m'en gardai-je soigneusement; mais je compris
très bien à son air et par des mots échappés pendant les rares minutes
que je le vis, que cette disposition de l'Empereur le contrariait. Je
sais que j'entendis qu'il disait: «Il ne faut plus penser à avancer;
nous nous soutiendrons bien ici contre cinquante mille hommes, quoique
je n'en aie que quinze mille.» Alors il m'ordonna positivement de
retourner, tandis que je le pouvais encore; je feignis d'obéir. J'avais
pris mes précautions pour être toujours à même de me rapprocher des
bagages. On commençait à montrer des inquiétudes sur l'armée de Grouchy.
Quelle plume il faudrait pour peindre ce qui se passait sous mes yeux et
autour de moi dans un intervalle de peu d'heures. Tout à coup on eut
encore une grande joie; le général Pajol venait, par un miracle de
bravoure, de chasser des Prussiens triples en nombre. Je m'adressai à un
sous-officier de la cavalerie Michaud. «Les ordres arrivent-ils?» me
dit-il; il y a des engagemens de tirailleurs vers la Haie-Sainte.
J'étais montée à cheval; tout à coup j'entendis de nouveaux cris de
victoire. Desnouette venait de chasser les Prussiens du mont Saint-Jean;
à sept heures les Français avaient triomphé trois fois, et cependant le
mot destruction bruissait déjà dans les cyprès qui allaient ombrager le
vaste tombeau de la valeur malheureuse. À huit heures, la garde était
tombée en s'immortalisant.
Ceux qui ont dit que Napoléon était lâche et qu'il avait fui le champ de
bataille, après y être resté spectateur à l'abri du péril, ne l'ont
jamais vu à la guerre; il y était exposé aux boulets; qu'on se rappelle
Kaya et la journée qui frappa Duroc près de lui. Moi, qui ne prétends
pas à l'immortalité, je me tenais autant que possible à l'abri avant la
bagarre, et j'ai observé de près, avec une excellente longue-vue, le
visage de l'Empereur, un quart d'heure avant le terrible _sauve qui
peut_; et lorsque, par une tentative désespérée, il ordonna à ses
grenadiers de passer un ravin qu'ils comblèrent de leurs cadavres, la
physionomie de l'Empereur était effrayante de sang-froid; autour et
devant lui tombaient les plus braves, son front ne sourcillait pas: il
mesurait l'abîme et semblait de son regard d'aigle y chercher encore une
issue; il attendait les troupes de Grouchy: qu'on juge de l'épouvantable
certitude qu'au lieu d'un renfort lui causa l'aspect des Prussiens,
enveloppant et inondant nos lignes déjà éclaircies! C'est alors que les
officiers qui entouraient l'Empereur l'entraînèrent: cela ne s'appelle
fuir dans aucun pays du monde. Les soldats, dans leurs cris de rage,
accusaient quelques généraux malheureux; je restai au milieu d'eux à
pied, ne prononçant qu'un seul mot, c'était le nom de Ney: «Il s'est
fait tuer au milieu d'un carré de la jeune garde», me dit enfin un de
ces hommes fuyant par force et le désespoir dans l'ame. À mon cri
d'effroi, un officier me répondit: «De quoi vous plaignez-vous? il est
plus heureux que nous, il a pu se battre jusqu'à la fin; ils n'en auront
pas eu bon marché, ces gredins de Prussiens et d'Anglais.» Le nom de
Ney, cher au coeur des soldats, avait fait son effet, et ce militaire
tâcha de me protéger, autant que possible dans la bagarre contre la
foule.
La nuit commençait à être profonde; la pluie tombait par torrens; les
chemins étaient fangeux et impraticables; on trébuchait sur des cadavres
et des mourans.
Au moment de la bagarre, j'avais mis pied à terre; la terrible vue de ce
mouvement me fit m'élancer du côté opposé, sans penser au cheval ni à
celui qui le tenait, et qui en aura profité, j'espère, pour se sauver.
J'étais tombée dans une colonne de fuyards, et force me fut de suivre le
mouvement ou de me faire écraser.
Mon guide trouva cependant encore à me parler d'autre chose que des
horreurs qui nous environnaient. «Vous aimez donc le maréchal, me
disait-il, pour être venue ici?» Je me pressai convulsivement contre le
bras qui me soutenait: «Ah! conduisez-moi vers le lieu où il est tombé.»
Ce brave ralentit sa marche, et laissant s'écouler un peu la foule, prit
avec moi vers la route où avait combattu le centre que Ney avait
commandé. Il allait m'y conduire, quand, à peu de distance, nous vîmes
un gros de Prussiens s'efforçant à faire mettre _bas les armes_ à un
reste de peloton qui s'était réuni, et quittait ce champ de regret avec
une attitude française. Les apercevoir et voler à leur secours fut même
chose pour mon intrépide compagnon. Je fis des efforts pour m'éloigner
de ce spectacle d'horreur: ils étaient vingt contre trois cents! Les
Prussiens les massacrèrent avec fureur; c'est là où fut tué Duhesme,
qui, ne pouvant plus se défendre, serra son arme contre son coeur, où son
lâche adversaire enfonça sa baïonnette. Mon guide eut le même sort sans
doute, car je ne le vis plus, quoiqu'en s'éloignant il m'eût crié de ne
pas bouger, de l'attendre: hélas! c'était un ami de moins. Cette
protection, accordée dans de pareils instans au seul nom de Ney, m'eût
été un appui bien nécessaire dans ces jours d'angoisses qui allaient
suivre cette terrible défaite.
Je regardais autour de moi, et partout ce n'étaient qu'objets
d'épouvante: des morts, des débris et des mourans; les clameurs du
courage remplacées par le silence d'une affreuse destruction; déchirant
spectacle d'innombrables agonies, qui n'attire pas même en de tels
instans les regards de la pitié: la mienne, cependant, fut excitée
jusqu'aux larmes, au point de me faire oublier tout pour voler au
secours de plus à plaindre que moi. À cinquante pas, je vis un homme,
marchant péniblement, ou plutôt se traînant, et que je crus blessé et
échappé au massacre des Prussiens. Sans aucune réflexion, je volai vers
lui au moment où je le vis tomber anéanti sur ce sol inondé de sang.
J'approche, et je reconnais de suite, aux formes, que c'était une femme.
Je ne m'arrêterai pas à peindre les sentimens qui m'agitèrent en
reconnaissant, lorsque j'eus soulevé sa tête, mon amie Camilla, la
maîtresse si tendre du jeune et brave Duhesme, qu'elle avait toujours
suivi, à qui elle avait immolé rang et fortune, et qu'elle venait de
voir massacrer sous ses yeux. Quelles fictions inventées par les poètes
pour de nouvelles terreurs approchent de l'épouvantable réalité de cette
scène? Ô Camilla! tu vis; tu as trouvé le repos au sein de ta famille,
dans cette Toscane, notre commune patrie. Si mon livre te parvient un
jour; ton ame bonne et reconnaissante ressaisira avec des pleurs de
reconnaissance le souvenir de l'intérêt intrépide avec lequel je
t'arrachai à la mort. J'étais à genoux, tâchant de ranimer ma
malheureuse amie. Tout était à redouter; mais je ne pouvais songer qu'à
elle. Son premier retour vers la vie fut un cri d'effroi; elle ne me
reconnut point; s'arrachant de mes bras, elle me dit avec une angoisse
déchirante: «Je suis couverte de son sang! ayez pitié de moi.--Camilla,
c'est moi.» Elle me reconnut, se jeta sur mon sein, disant: «Ida, ils
l'ont massacré sous mes yeux.--Confondons nos pleurs: Ney aussi est
tombé», lui dis-je. L'idée de ma douleur put seule la distraire de son
désespoir. Sa reconnaissance cherchait à balbutier la consolation; mais
les sanglots coupèrent sa voix. Nous résolûmes de rester là quelques
instans, et d'aller en recherches de ce que nous avions perdu de cher et
sacré.
Je fis avaler quelques gouttes de Madère à ma défaillante amie; je
relevai ses cheveux épars sous mon foulard, et réparai, tant bien que
mal, un désordre qui montrait son sexe. L'infortunée avait lutté dans la
mêlée; sa main droite était déchirée, et son épaule droite légèrement
effleurée par un coup de pointe. Elle me répétait: «Ce sont des
assassins et non des soldats; ils ne combattent pas, ils égorgent à dix
contre un.» La nuit était encore devenue plus profonde; quelques lueurs
l'interrompaient par intervalles; on voyait à ces rares clartés se
promener de ces hommes, qui arrivent d'un pas décidé, quand le silence
de la mort règne là où brilla l'héroïsme, pour dépouiller sans pudeur
l'ami tombé pour les défendre, et l'ennemi qu'ils n'ont pas osé
combattre. C'étaient des paysans; l'un d'eux s'étant approché, je lui
offris de l'or pour nous procurer un guide: heureusement l'homme auquel
je venais de m'adresser n'obéissait qu'à la misère, en venant chercher
des cadavres. Il ne fut pas insensible au triste aspect de Camilla ni à
ma voix suppliante. Il ne fixa rien pour son important service, et je
crus ne plus pouvoir le récompenser, même avec beaucoup d'or, lorsqu'en
m'informant de Ney, cet homme me donna, comme témoin, tous les détails
de son héroïque défense, m'assura qu'il n'était que blessé, et que ses
troupes l'avaient entraîné, lorsqu'à sept heures on avait vu la bataille
perdue. Le maréchal avait encore emmené au feu un bataillon de la jeune
garde, qui fut écrasé; que lui, Ney, s'était alors jeté à pied, l'épée à
la main, dans le carré de la vieille garde.
Si cet homme avait su sur quel point les troupes de Ney s'étaient
dirigées, j'aurais confié Camilla à sa générosité, et volé vers le
maréchal; mais, dans l'incertitude, je crus faire mieux en employant
tous les moyens de me rendre directement à Paris. J'arrivai au bout de
deux jours, et fis avertir D. L***. On plaça quelques matelas pour moi,
et je fis coucher mon infortunée compagne dans mon lit. La fièvre
l'avait prise; en peu d'heures elle fut au plus mal: je fis appeler un
médecin et une bien excellente garde, prévoyant trop que mes soins ne
pouvaient être assez assidus, mon coeur étant en proie à l'affreux
tourment d'ignorer la destinée de Ney. L'arrivée de D. L*** diminua mon
incertitude et mon impatience, mais sans la satisfaire; il me dit:
«N'allez pas courir, laissez aller les événemens, vous reverrez le
maréchal, il est à Paris; il a cru joindre Grouchy et l'Empereur pour se
réunir à eux, pour se battre encore; mais il n'y a plus rien à tenter.
Ney n'a trouvé personne; depuis hier il est près de l'Empereur, à
l'Élysée. Davoust rassemble les débris de l'armée sous Paris. Il y a de
quoi faire contenance; du moins l'ennemi n'entrera pas sans
capitulation.» D. L*** était le seul qui me mît exactement au courant
des événemens qui me touchaient si fort; puisque la destinée de Ney y
était attachée. D. L*** venait deux et trois fois par jour me rendre
compte, m'offrait tout l'argent dont j'avais besoin, ne me parlait que
de Ney, m'approuva dans ce qu'il appelait ma pitié héroïque pour
Camilla, et pour comble de bienfaits me donna l'espoir d'une entrevue
avec le maréchal.
Nous étions arrivés, les images de la mort devant les yeux. Les heures
furent autant de siècles d'angoisses et de combats avec moi-même.
Sachant que la plus vive peine à causer au coeur de Ney eût été de faire
des démarches qui eussent, par une imprudente preuve d'intérêt, pu
troubler le repos d'une épouse entourée de son respect et de son amour,
je restai donc, m'abstenant de toute tentative pour le voir: seulement
j'avais remis à D. L*** une lettre pour la faire tenir au maréchal.