Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Départ de
Paris pour la Belgique.
J'ai oublié, je crois, de dire que depuis notre entrevue à Naples
j'avais rencontré D. L*** à plusieurs reprises, et même jusque chez le
comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire
tourner les anciennes préventions en une sorte de confiance. Le jour que
je vins prendre congé du comte, je lui dis, qu'outre l'intérêt de coeur
et de gloire qui m'entraînait à l'armée, il était piquant de rentrer
dans ma famille comme Napoléon entrait dans les capitales, et d'aller
terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.
D. L*** se présenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il était
radieux d'impudence; mais, après ce premier moment d'aplomb, dont on a
préparé le courage à la porte, il retomba dans une visible agitation, et
pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le
voyais. «Non, répondis-je très sèchement.» Il me donna son adresse, et
me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais
toujours. D. L*** m'avait quittée le matin, et le soir il revint chez
moi sous le prétexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit
que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce
n'était pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle;
il savait combien il allait me devenir nécessaire: il me surprit par son
air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint à captiver mon
laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu
la moindre défiance de lui, de se charger de tous les détails d'un
brusque départ de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre
que j'avais louée pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour
tout régler; non seulement il refusa, mais, énumérant les frais
inévitables de la tournée à laquelle j'étais résolue, il me força
d'accepter cinquante Napoléons en or, qu'il avait eu la précaution de
placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes
habits d'homme: il m'assura que Ney s'était dirigé sur Charleroi; il se
chargea de me procurer un passeport, me traça mon itinéraire, et se vit,
grâce à tant de prévenances, un moment réintégré dans ma confiance
illimitée. Maître du peu que je possédais, et d'une cassette renfermant
tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai
Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'armée le matin. J'arrivai
bientôt sur le théâtre de ses nouveaux exploits. Si Ney eût été instruit
que j'avais volé sur ses tracés, il m'aurait signifié l'ordre que je
retournasse à Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout fût
succès et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle
pensée que c'étaient là peut-être les derniers triomphes de l'armée
française.
J'arrivai à Charleroi deux heures après que le maréchal en était parti.
Je ne le revis qu'à Ligny, où il avait pris position, et peu avant la
bataille du 16 juin. On connaît les brillans préludes à la suite
desquels l'armée marcha sur les Quatre-Bras: Moitié hasard, moitié
entraînement, je me trouvai en face du maréchal. Selon l'usage, un peu
d'emportement et l'ordre de retourner à Paris, ou du moins à Charleroi;
mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'étais pas à plus de
deux portées de fusil, au moment où arrivèrent les vingt-cinq mille
hommes de troupes fraîches, amenés à l'ennemi par le prince d'Orange.
Ah! si les Anglais pouvaient être une fois justes pour notre gloire
militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa
dans tous les combats multipliés, où nous fûmes constamment vainqueurs.
Le moment où il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment
de délire. Ceux qui ont prétendu que les soldats français n'avaient pas,
à ces funestes journées, la bravoure ordinaire ni leur gaieté
habituelle, ceux-là étaient dans d'autres rangs; j'ai vu là, en quelque
sorte, l'intimité du champ de bataille. Je n'ai cessé de parcourir les
lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui précéda le funeste
_dix-huit juin_, nos troupes chantaient comme lors des premiers
triomphes et des premiers chants nationaux.
Ici je dois m'élever contre une accusation portée contre Ney pour
n'avoir pas occupé les Quatre-Bras. Brunswick venait d'être tué, le
prince d'Orange blessé; un avantage complet avait couronné les efforts
de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour
laisser paralyser ses premiers avantages; Ney _n'a rien oublié, rien
négligé_. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour:
obligé de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta
constamment maître; c'est alors au moment où, par de savantes
combinaisons, Ney allait poursuivre ses succès, qu'il reçut l'avis que
l'Empereur venait de disposer du corps du général d'Erlon. Fallait-il
alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, supérieurs dans la
position des Quatre-Bras? Il les tint en échec tout le reste de la
journée du 16; le matin du 17, on marcha vers le débouché de Soigne, où
toute l'armée anglaise était assise. Tout se disposa le soir, et le
lendemain se donna la bataille de Waterloo.
Je n'entamerai pas une discussion stratégique; mais j'ai vu Ney le soir
du 17, et j'atteste sur ses mânes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il
n'y eut ni délai, ni désobéissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de
l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obéissance
héroïque et loyale de Ney. La haine ou la légèreté, aussi coupable quand
il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils
bruits; j'ose les démentir en face de la France, dussé-je payer de mon
sang ma fidélité au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement,
sans sacrifier son corps d'armée. Si le maréchal Grouchy, au lieu de
promener ses bivacs, se fût immédiatement mis en marche par
l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur eût laissé
à Ney les troupes de d'Erlon, le fatal _sauve qui peut!_ eût été répété
en allemand et en anglais par les échos de Soigne et de Mont-Saint-Jean.
Le lendemain de l'arrivée à Soigne devait se livrer la bataille de
Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes étaient
harcelées, mais n'étaient point abattues. L'enthousiasme circulait
encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au maréchal les joyeux
propos des soldats qui tâchaient de garantir leurs armes de la pluie qui
tombait par torrens. Malgré le mois de juin, le temps était déplorable.
Cette dernière journée fut peut-être la plus brillante des innombrables
et immortelles journées du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle à
tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans
les habits du guerrier, ils diront si sa pensée, si son courage
n'étaient pas là avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France,
dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney
défendit au prix de son sang cent mille Français, sauvés, en Russie, par
son héroïsme dévoué. Sa conduite apparaîtra dans tout son éclat devant
la postérité. Ombre chère et sanglante! le reste de ma vie est dévoué à
célébrer ton courage et tes nobles qualités, et à pleurer jusqu'à mon
dernier soupir ta fin si déplorable! Ney fut chargé du centre, sur la
grande route. Peu après l'attaque, l'ennemi fut délogé, et notre
cavalerie de réserve l'occupa; là je le suivis de près, nous étions
encore triomphans. Tout en me cachant à la vue du maréchal, je m'écartai
un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme portée vers
la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les
efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!
Dans ce moment j'aperçus une femme vêtue comme moi en homme: elle avait
très imprudemment mis pied à terre; je l'aidai à se remettre en selle.
Elle me rapporta qu'elle arrivait du château de Hougommont, que le
général Reille avait enlevé au commencement de la journée. «Blücher n'a
pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Français gagnent
la bataille.» Je ne sais quoi me déplaisait dans cette femme,
lorsqu'elle m'annonça que Napoléon était sur les hauteurs de Vousomme,
avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie
d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas céder, je
sautai aussitôt à cheval et le mis de suite au galop dans la direction
où l'Empereur avait tourné la gauche de l'ennemi pour faciliter au
maréchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui eût décidé la victoire.
J'approchai de ce point, et j'étais de ce côté quand l'Empereur apprit
que le maréchal avait bivaqué, pendant qu'il le croyait en pleine
attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blücher. On avait
détaché du monde en observation du côté de Saint-Lambert; de là on
attendait du renfort, et c'était l'avant-garde d'un corps de 30,000
Prussiens qui arrivait. Il était alors deux heures. Sur la ligne, il n'y
avait alors d'engagés que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche,
un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au maréchal Ney de
commencer le feu, et de prendre la ferme de la _Haie-Sainte_ et le
village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus
complétement exécuté. La division anglaise tomba foudroyée.
La montre à la main, je suivis pendant trois heures cette scène de
carnage dont notre cavalerie vint achever les résultats. Il y avait
fuite de tous ces débris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis
déclarent que les Français sont perdus une fois qu'ils sont en déroute.
Je crois que ceux qui se rappellent cette course désordonnée des corps
britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que
cette débandade. La victoire parut décidée, et elle l'était par
l'impétueuse attaque de Ney. Mais voilà que Bulow (par le retard
involontaire et fatal du maréchal Grouchy) opère un funeste retour avec
ses trente mille hommes de troupes fraîches arrivant l'arme au bras.
Était-ce Ney qui avait amené ce passage? n'avait-il pas conduit ses
troupes à Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, payé de sa
personne; la position du centre ne fut-elle pas gardée d'après les
ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomphé à la Haie-Sainte; ne
chassa-t-il pas les Anglais?... Quelle voix pourra s'élever contre celui
qui, voyant la bataille perdue, après avoir eu plusieurs chevaux tués
sous lui, deux bataillons écrasés, se jeta l'épée à la main, les
vêtemens criblés de balles, le visage inondé de sang, au milieu d'un
carré de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient
autour de lui? Est-ce l'homme qui eût fléchi dans son devoir qui se
serait conduit avec cet héroïsme. «La France est perdue, il faut mourir
ici,» fut le cri de son coeur. Le peu de braves qui restaient debout, qui
tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave,
l'entraînèrent avec les débris de la colonne.