CHAPITRE CLV.

Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Départ de

Paris pour la Belgique.

J'ai oublié, je crois, de dire que depuis notre entrevue à Naples

j'avais rencontré D. L*** à plusieurs reprises, et même jusque chez le

comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire

tourner les anciennes préventions en une sorte de confiance. Le jour que

je vins prendre congé du comte, je lui dis, qu'outre l'intérêt de coeur

et de gloire qui m'entraînait à l'armée, il était piquant de rentrer

dans ma famille comme Napoléon entrait dans les capitales, et d'aller

terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.

D. L*** se présenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il était

radieux d'impudence; mais, après ce premier moment d'aplomb, dont on a

préparé le courage à la porte, il retomba dans une visible agitation, et

pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le

voyais. «Non, répondis-je très sèchement.» Il me donna son adresse, et

me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais

toujours. D. L*** m'avait quittée le matin, et le soir il revint chez

moi sous le prétexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit

que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce

n'était pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle;

il savait combien il allait me devenir nécessaire: il me surprit par son

air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint à captiver mon

laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu

la moindre défiance de lui, de se charger de tous les détails d'un

brusque départ de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre

que j'avais louée pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour

tout régler; non seulement il refusa, mais, énumérant les frais

inévitables de la tournée à laquelle j'étais résolue, il me força

d'accepter cinquante Napoléons en or, qu'il avait eu la précaution de

placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes

habits d'homme: il m'assura que Ney s'était dirigé sur Charleroi; il se

chargea de me procurer un passeport, me traça mon itinéraire, et se vit,

grâce à tant de prévenances, un moment réintégré dans ma confiance

illimitée. Maître du peu que je possédais, et d'une cassette renfermant

tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai

Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'armée le matin. J'arrivai

bientôt sur le théâtre de ses nouveaux exploits. Si Ney eût été instruit

que j'avais volé sur ses tracés, il m'aurait signifié l'ordre que je

retournasse à Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout fût

succès et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle

pensée que c'étaient là peut-être les derniers triomphes de l'armée

française.

J'arrivai à Charleroi deux heures après que le maréchal en était parti.

Je ne le revis qu'à Ligny, où il avait pris position, et peu avant la

bataille du 16 juin. On connaît les brillans préludes à la suite

desquels l'armée marcha sur les Quatre-Bras: Moitié hasard, moitié

entraînement, je me trouvai en face du maréchal. Selon l'usage, un peu

d'emportement et l'ordre de retourner à Paris, ou du moins à Charleroi;

mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'étais pas à plus de

deux portées de fusil, au moment où arrivèrent les vingt-cinq mille

hommes de troupes fraîches, amenés à l'ennemi par le prince d'Orange.

Ah! si les Anglais pouvaient être une fois justes pour notre gloire

militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa

dans tous les combats multipliés, où nous fûmes constamment vainqueurs.

Le moment où il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment

de délire. Ceux qui ont prétendu que les soldats français n'avaient pas,

à ces funestes journées, la bravoure ordinaire ni leur gaieté

habituelle, ceux-là étaient dans d'autres rangs; j'ai vu là, en quelque

sorte, l'intimité du champ de bataille. Je n'ai cessé de parcourir les

lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui précéda le funeste

_dix-huit juin_, nos troupes chantaient comme lors des premiers

triomphes et des premiers chants nationaux.

Ici je dois m'élever contre une accusation portée contre Ney pour

n'avoir pas occupé les Quatre-Bras. Brunswick venait d'être tué, le

prince d'Orange blessé; un avantage complet avait couronné les efforts

de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour

laisser paralyser ses premiers avantages; Ney _n'a rien oublié, rien

négligé_. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour:

obligé de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta

constamment maître; c'est alors au moment où, par de savantes

combinaisons, Ney allait poursuivre ses succès, qu'il reçut l'avis que

l'Empereur venait de disposer du corps du général d'Erlon. Fallait-il

alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, supérieurs dans la

position des Quatre-Bras? Il les tint en échec tout le reste de la

journée du 16; le matin du 17, on marcha vers le débouché de Soigne, où

toute l'armée anglaise était assise. Tout se disposa le soir, et le

lendemain se donna la bataille de Waterloo.

Je n'entamerai pas une discussion stratégique; mais j'ai vu Ney le soir

du 17, et j'atteste sur ses mânes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il

n'y eut ni délai, ni désobéissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de

l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obéissance

héroïque et loyale de Ney. La haine ou la légèreté, aussi coupable quand

il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils

bruits; j'ose les démentir en face de la France, dussé-je payer de mon

sang ma fidélité au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement,

sans sacrifier son corps d'armée. Si le maréchal Grouchy, au lieu de

promener ses bivacs, se fût immédiatement mis en marche par

l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur eût laissé

à Ney les troupes de d'Erlon, le fatal _sauve qui peut!_ eût été répété

en allemand et en anglais par les échos de Soigne et de Mont-Saint-Jean.

Le lendemain de l'arrivée à Soigne devait se livrer la bataille de

Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes étaient

harcelées, mais n'étaient point abattues. L'enthousiasme circulait

encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au maréchal les joyeux

propos des soldats qui tâchaient de garantir leurs armes de la pluie qui

tombait par torrens. Malgré le mois de juin, le temps était déplorable.

Cette dernière journée fut peut-être la plus brillante des innombrables

et immortelles journées du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle à

tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans

les habits du guerrier, ils diront si sa pensée, si son courage

n'étaient pas là avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France,

dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney

défendit au prix de son sang cent mille Français, sauvés, en Russie, par

son héroïsme dévoué. Sa conduite apparaîtra dans tout son éclat devant

la postérité. Ombre chère et sanglante! le reste de ma vie est dévoué à

célébrer ton courage et tes nobles qualités, et à pleurer jusqu'à mon

dernier soupir ta fin si déplorable! Ney fut chargé du centre, sur la

grande route. Peu après l'attaque, l'ennemi fut délogé, et notre

cavalerie de réserve l'occupa; là je le suivis de près, nous étions

encore triomphans. Tout en me cachant à la vue du maréchal, je m'écartai

un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme portée vers

la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les

efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!

Dans ce moment j'aperçus une femme vêtue comme moi en homme: elle avait

très imprudemment mis pied à terre; je l'aidai à se remettre en selle.

Elle me rapporta qu'elle arrivait du château de Hougommont, que le

général Reille avait enlevé au commencement de la journée. «Blücher n'a

pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Français gagnent

la bataille.» Je ne sais quoi me déplaisait dans cette femme,

lorsqu'elle m'annonça que Napoléon était sur les hauteurs de Vousomme,

avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie

d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas céder, je

sautai aussitôt à cheval et le mis de suite au galop dans la direction

où l'Empereur avait tourné la gauche de l'ennemi pour faciliter au

maréchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui eût décidé la victoire.

J'approchai de ce point, et j'étais de ce côté quand l'Empereur apprit

que le maréchal avait bivaqué, pendant qu'il le croyait en pleine

attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blücher. On avait

détaché du monde en observation du côté de Saint-Lambert; de là on

attendait du renfort, et c'était l'avant-garde d'un corps de 30,000

Prussiens qui arrivait. Il était alors deux heures. Sur la ligne, il n'y

avait alors d'engagés que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche,

un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au maréchal Ney de

commencer le feu, et de prendre la ferme de la _Haie-Sainte_ et le

village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus

complétement exécuté. La division anglaise tomba foudroyée.

La montre à la main, je suivis pendant trois heures cette scène de

carnage dont notre cavalerie vint achever les résultats. Il y avait

fuite de tous ces débris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis

déclarent que les Français sont perdus une fois qu'ils sont en déroute.

Je crois que ceux qui se rappellent cette course désordonnée des corps

britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que

cette débandade. La victoire parut décidée, et elle l'était par

l'impétueuse attaque de Ney. Mais voilà que Bulow (par le retard

involontaire et fatal du maréchal Grouchy) opère un funeste retour avec

ses trente mille hommes de troupes fraîches arrivant l'arme au bras.

Était-ce Ney qui avait amené ce passage? n'avait-il pas conduit ses

troupes à Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, payé de sa

personne; la position du centre ne fut-elle pas gardée d'après les

ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomphé à la Haie-Sainte; ne

chassa-t-il pas les Anglais?... Quelle voix pourra s'élever contre celui

qui, voyant la bataille perdue, après avoir eu plusieurs chevaux tués

sous lui, deux bataillons écrasés, se jeta l'épée à la main, les

vêtemens criblés de balles, le visage inondé de sang, au milieu d'un

carré de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient

autour de lui? Est-ce l'homme qui eût fléchi dans son devoir qui se

serait conduit avec cet héroïsme. «La France est perdue, il faut mourir

ici,» fut le cri de son coeur. Le peu de braves qui restaient debout, qui

tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave,

l'entraînèrent avec les débris de la colonne.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 18 / 35 题