Veille de mon départ pour l'armée.--Noémi.--La dame
allemande.--Regnault.--Mme Lavalette.
La campagne allait s'ouvrir. Le départ de Napoléon était imminent. Tous
les généraux avaient pris la poste pour les frontières, et j'avais eu
bien des adieux sur le coeur. Une journée tout entière, consacrée à ces
soins, avait à peine suffi; et j'étais rentrée à près de huit heures
sans avoir dîné. Une surprise bien extraordinaire m'attendait: je
trouvai chez moi Noémi, qui s'y trouvait depuis plusieurs heures; elle
me parut au désespoir. «Murat est en France, me dit-elle, détrôné,
fugitif, proscrit. Je veux voler sur ses traces, le rejoindre, le
consoler, ou mourir avec lui.
«--Calmez-vous, mon amie. Mais pourquoi ne vous vois-je qu'aujourd'hui?
Pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt vers ce coeur fait pour vous
comprendre?
«--Ah dieu! depuis l'imprudente et coupable ingratitude de Murat pour
l'Empereur, j'ai vécu dans de mortelles angoisses et une anxiété
inconcevable. J'ai presque toujours voyagé. J'arrive d'Aubagne en ce
moment, et j'y retourne. Le général Manhès, aide de camp de Joachim, est
arrivé à Toulon. Tout est fini. La capitulation de Casa-Lauza a livré le
royaume du beau-frère de Napoléon aux Autrichiens, qui y sont abhorés,
mais souverains maîtres. Lord Exmouth occupe la rade de Naples pour
garantir les traités. Joachim n'est pas même nommé dans les
stipulations; il a été trahi par ses alliés étrangers avec le cruel
remords de l'avoir mérité; mais en est-il moins à plaindre? Grand Dieu!
le malheur de celui qu'on aime est une épreuve au-dessus des forces
d'une femme! Il n'a pas voulu rester oisif. Caché à Cannes, toute
obscurité pèse à son caractère; je le crois néanmoins en ce moment à la
campagne de l'amiral Allemand. Il craint que la reine ni ses enfans ne
puissent venir le rejoindre en France; il s'en désespère. Le jour où
Baudus, l'envoyé de Fouché, lui a porté la sèche, hélas! et trop juste
réponse de l'Empereur, Joachim s'est abandonné à toute la violence de
son caractère; et, malgré les mystérieuses réticences de l'ambassadeur,
il en avait été assez dit pour que tout l'être du roi malheureux en fût
bouleversé; il voulait se travestir, s'embarquer, aller à Paris à la
tête d'un escadron... Ah! que n'ai-je pas déjà tenté pour le calmer, et
que ne me reste-t-il pas à souffrir encore?»
Je tâchai d'offrir à la pauvre Noémi toutes les consolations du plus
tendre intérêt; elle venait me prier de la tenir au courant de tout ce
que je pourrais savoir de Regnault et de mes autres connaissances sur
les dispositions de l'Empereur à l'égard de Murat. «Il a le coeur bon, il
ne sait pas se venger; il ne commencera pas par son malheureux
beau-frère.»
Non seulement je promis tout à la triste amie du roi proscrit, mais, en
la prévenant de mon départ pour l'armée, je lui dis de m'adresser ses
lettres chez le comte Regnault; que je le préviendrai de les ouvrir, et
que de cette façon elle aurait de promptes et sûres réponses. Pauvre
Noémi! elle partit moins agitée. Je ne prévoyais guère que la rapidité
des événemens allait bientôt niveler la destinée des deux monarques. Je
vis le soir un instant le comte Regnault, et il me montra toute son
obligeante bonté, en promettant de tenir la pauvre Noémi exactement au
fait.
«Quant à de l'espoir, je ne lui en saurais beaucoup donner, me dit-il;
car Murat a tout gâté encore, par sa folle entreprise de
l'affranchissement de l'Italie. L'Empereur n'avait cessé de lui
recommander de se tenir tranquille. La capitulation de Caza-Lauza est
une infamie, et prouve que l'on ne cherche qu'à le traiter en proscrit,
et non en souverain malheureux. Les Autrichiens ont pris possession du
royaume de Naples au nom de Ferdinand IV, et cette capitulation ne
contient pas un seul article en faveur du roi de Naples, pas une
disposition qui puisse le rassurer sur le sort de sa famille. Tout cela,
ma chère amie, est triste, désolant; mais n'en montrez pas toutes les
noires couleurs à Noémi. La victoire peut tout changer, tout rétablir.
Le coeur de Napoléon ne tiendra pas aux larmes d'une soeur aimable et
chérie, et au repentir d'un homme dont il admire l'éclatante bravoure.
«--Mon ami, que vous êtes bon de penser et de vous exprimer de la sorte;
mais écrivez-le à cette pauvre Noémi, cela la rassurera et adoucira
l'agitation pénible du malheureux Joachim.» Et Regnault, qui avait le
meilleur coeur du monde, écrivit à l'instant même quelques lignes que
j'envoyai aussitôt.
Regnault, ce jour-là, me reparla de sa correspondante allemande.
«Comment, lui dis-je, une femme charmante et jeune peut-elle s'abaisser
à un métier plus vil que celui des malheureuses, qui, du moins, ne
perdent qu'elles-mêmes; mais vivre pour trahir, trafiquer de l'infortune
des autres, n'avoir pas un égard qui ne cherche à nuire, pas une pensée
qui ne soit un lâche intérêt, voilà, je vous l'avoue, une existence que
j'ai de la peine à comprendre, et pourtant cette maudite petite figure
est ravissante.
«--Si Charles de Labédoyère voulait penser cela, me dit-il en riant, la
petite femme étoufferait de bonheur.
«--Elle l'aime?
«--À en perdre la tête, et cela finira mal. Labédoyère la dédaigne,
parce qu'il connaît son état.
«--Et parce qu'il est fou d'une autre.
«--Eh bien! j'estime encore plus Labédoyère pour cette délicatesse; et
cependant je plains la jolie Allemande; car être dédaignée dans ses
charmes est chose bien pénible à l'amour-propre d'une femme; mais être
repoussée pour mépris mérité, c'est à en mourir. L'amour que celle-ci
éprouve me la fait prendre en compassion; elle vous intéressera plus
encore, lorsque vous saurez l'enchaînement de circonstances qui l'ont
réduite à avoir recours au _potere tenebroso_[2]. Mariée fort jeune, la
baronne Za fut malheureuse avec le mari que sa famille seule avait
choisi. Dans un premier voyage en France, les répugnances de la baronne
prirent un caractère si prononcé, que son mari demanda et obtint une
séparation à l'amiable, en lui accordant une pension de 12,000 francs;
elle resta à Paris, et cette somme lui fut pendant six ans régulièrement
payée. Une pareille fortune eût été suffisante pour une femme
raisonnable; mais la baronne avait contracté des goûts ruineux; jeune et
belle, elle n'eut pas assez de force pour renoncer à l'éclat dont elle
avait brillé, et ne rabattit rien de ses dépenses, quoiqu'on lui eût
plus tard retiré sa pension. Des lettres de sa famille lui avaient
ouvert les salons de Mme de Staël; elle y fut remarquée, et son goût
pour le luxe en augmenta. Ce n'était pas assez; la fatale passion du jeu
la posséda bientôt. Les dettes arrivèrent. Le départ de sa célèbre amie
la livra à toute l'horreur d'une humiliante position. Elle la peignit à
son amie dans une lettre éloquente qui, malheureusement, ne parvint pas,
Mme de Staël, à cette époque, étant observée et menacée de l'exil. On
crut avoir surpris une trame; le ministre de la police envoya des agens
secrets chez la baronne, qu'on trouva chez elle occupée à écrire sur un
secrétaire couvert de lettres et autres papiers. L'ordre était de tout
saisir; il fut exécuté. La pauvre baronne était restée anéantie; l'un
des visiteurs, homme adroit et entraînant, lui parla avec intérêt de ses
relations avec Mme de Staël. Les lettres trouvées là venaient
d'apprendre que Mme de Staël avait souvent usé de son ascendant sur le
mari et la famille de la baronne pour lui faire obtenir des secours,
sans lesquels la ruine eût été plus tôt et plus complétement consommée.
Dans plusieurs de ces lettres, son père, faisant allusion à l'intérêt
que Mme de Staël prenait à la baronne, lui recommandait de ne se diriger
que par ses avis. À cette condition, il lui disait qu'elle pouvait
espérer de se revoir un jour chérie et honorée dans sa famille et sa
patrie. On attacha un sens politique à cette exhortation paternelle, la
baronne resta quelques jours en surveillance. Ce qui prouve qu'elle
était née bonne et sensible, c'est que dans ce terrible moment la pauvre
baronne pensait plus à Mme de Staël qu'à elle-même. On avait parlé de
cette dame comme suspecte au gouvernement, et elle s'occupait de l'avoir
peut-être compromise sans le vouloir. On ne trouva heureusement rien
dans les papiers qui pût donner lieu à priver la baronne de sa liberté;
mais son esprit, ses relations tentèrent; on pensa qu'une personne de ce
rang pourrait être utile. Sa fâcheuse position aida à la faire donner
dans le piége. On lui détacha un homme habile qui vint l'endoctriner
avec des maximes captieuses et des offres brillantes; la malheureuse
baronne l'écouta avec cette espérance qui est bien près du consentement;
cependant, lorsqu'elle pénétra toute l'étendue des services qu'on
voulait d'elle, son ame, un peu relevée, repoussa avec mépris l'or de la
corruption. On la laissa quelques jours à elle-même; l'ennui, la
solitude, les chagrins l'ébranlèrent. Le besoin fit le reste. Je l'ai
toujours crue très malheureuse; jamais je ne l'ai vue sourire.
«--Je le conçois; j'en avais presque pitié; à présent, je la déteste.
Une femme bien née, assez heureuse pour pouvoir invoquer l'amitié de la
femme célèbre qui n'eût point repoussé sa détresse, a pu consentir à un
opprobre qui dégrade l'ame sans retour! ah! ne me parlez plus de votre
Allemande; elle m'avait naguère séduite; mais je la trouve bien hardie
d'oser aimer le plus aimable et plus séduisant des braves. Y
pense-t-elle?
«--Ma chère amie, le métier qu'elle fait est pourtant nécessaire.
«--Hélas! oui; et il n'aurait tenu qu'à moi que vous ne me rangiez dans
cette belle catégorie.
«--Non, non, jamais vous n'auriez pu lui ressembler; mais avec la
déférence que mérite votre caractère, vous auriez dû penser un peu plus
à la fortune.
«--Je vous crois trop mon ami, pour penser que vous parliez
sérieusement.
«--Vous avez raison; mais l'Empereur sait vos services d'enthousiasme,
et ils mériteront une haute reconnaissance.
«--Puissiez-vous dire vrai, monsieur le comte; je croirais alors avoir
une noble et honorable fortune.
«--Bizarre et excellente femme», me dit-il d'un ton qui me fit bien
plaisir, et nous nous séparâmes, non sans quelques amicales remarques
sur ma passion pour la guerre, qui allait dès le lendemain m'emporter à
de nouveaux hasards.
Parmi les femmes que j'avais rencontrées soit chez Regnault, soit chez
Cambacérès, celle que j'avais le plus remarquée était madame
Lavalette[3]; quelque chose d'attrayant dans ses manières et son
enthousiasme de parti me captivaient: nous n'avions aucune relation
intime à cette époque; cependant nous nous rencontrions toujours avec un
extrême plaisir, et j'avoue que je fus bien agréablement surprise de
voir arriver cette dame chez moi, me demander si j'avais quelque
facilité pour faire parvenir directement une lettre. J'eus un bien réel
plaisir à causer d'intimité avec cette femme aimable et spirituelle, à
qui le sort me réservait plus tard de donner une preuve de vif intérêt,
qu'elle sut apprécier d'une manière touchante. Madame Lavalette était
très amie avec Charles de Labédoyère, à cette époque encore au sein de
la gloire et de ses brillantes espérances, rêvant, comme Ney, gloire et
bonheur pour la France, et qui bientôt allait, comme le prince de la
Moskowa, terminer sa carrière sans utilité pour la patrie. Je vis ainsi,
avant mon départ, madame Lavalette; mais avec de pénibles pressentimens.
Je promis de lui écrire; car, partant pour rejoindre l'armée, nous
devions supposer une longue absence. «Nous vaincrons; l'Empereur
commencera par repousser l'ennemi au delà des frontières; qui sait
ensuite jusqu'où nous irons?» Hélas! nous comptions sur des triomphes,
et déjà le mot de défaite était murmuré dans les cyprès qui allaient
ombrager, au Mont-Saint-Jean, le vaste tombeau de la valeur malheureuse.