Lille, 23 mars 1815.
«Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le
commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les
départemens du nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les
intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à
la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans
l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis plus vous
transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager
de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et
à vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre
patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de
la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à
remplir. Adieu, mon cher maréchal; mon coeur se serre en écrivant ce
mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me
conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais
ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons
passé ensemble. J'admire votre noble loyauté et votre beau
caractère, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est
de tout mon coeur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la
prospérité dont vous êtes digne, et que j'espère encore pour vous.
«_Signé_ L. P. D'ORLÉANS.»
Voici encore un des incidens qui avaient marqué pour moi la journée du
Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle
une scène touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la
largeur du boulevart. Près de la Madeleine, je remarquai une femme d'une
quarantaine d'années, forte, grande, et d'un air même un peu dur; elle
tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les
soldats qui défilaient, comme pour y reconnaître quelqu'un. Au deuxième
rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'élance en s'écriant:
«Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois;» et elle
marche au pas de la colonne, parlant toujours à son fils, qui était
second de file du premier rang. Je suivais de très près; je n'aurais pas
voulu perdre cette scène faite pour mon imagination et mon coeur. Cette
femme montrait le sien à découvert, et tout y était digne d'admiration.
Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'éducation, n'avait
rien non plus du trivial qui déparerait les plus beaux sentimens: «Mon
fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisième fois les étrangers
qui en veulent à notre belle France; rappelle-toi ton père, que tu
suivis, enfant encore, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram; cher Henri, je te
vois peut-être pour la dernière fois. Tu viens de prononcer en face de
la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa
défense. Va, mon fils, sois digne de ton père, et surtout fidèle au
drapeau.» Le jeune grenadier répondait à sa mère, et pressait son arme
contre son coeur, regardant avec fierté la croix qui le couvrait: tout le
monde était attendri; car, malgré ses élans de patriotisme énergique, il
y avait une douleur si maternelle dans ses regards étendus sur un fils
chéri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans soupçonner quelque
chose d'extraordinaire dans leur destinée.
Au moment où les troupes passèrent devant la place Vendôme: «Henri, dit
la mère en élevant la voix, et en étendant la main pour désigner la
colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils,
rapportez encore assez de canons ennemis pour élever un monument pareil
à la gloire nouvelle de l'armée.» Les grenadiers levèrent la tête avec
un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosité avait,
comme moi, pressées près de la mère de Henri, crièrent, comme par
inspiration, _vive l'Empereur!_ et ce cri se répéta par la foule, qui
suivait ou venait au devant des troupes.
Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité,
s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis
adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre
et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne
s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de
main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et
alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le
boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda
alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue
Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son
jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui
vont si bien au coeur d'une mère.
Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la
franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je
l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança
un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis
française et mère, fille, soeur et veuve de braves morts pour la France;
je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû
ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez,
Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts,
sans que le coeur ne se déchire?... Ah! Louis, attirant son jeune fils
dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.
«--Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins,
venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de
calme.
«--Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point
profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous
aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour
moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous
avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la
remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme
Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire
connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais
d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame
était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et
qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.
«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir
aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que
je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus
mon fils, hélas! je sens comme un remords... Mais, non, nous sommes
Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder
nos villes...
«--Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.
«--Je le désire et l'espère.
«--Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je
quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je
racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant
mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que
des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre
une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement
comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix
garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice
Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de
l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes
la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez
m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.
«--Pourquoi?
«--Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.
«--Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui
sait s'il ne faudra pas bientôt, enrégimenter le sexe de la faiblesse,
mais des nobles sentimens; Mme Dallié a des dispositions et la taille
des grenadiers.
«--Moi, je m'enrôle dans la cavalerie légère.»
«--Corps d'avant-garde du maréchal Ney», ajouta-t-il en riant.--«Vous
l'avez dit, monsieur le comte.»
Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault était péniblement
agité; il avait beaucoup trop de pénétration en politique, pour ne pas
entrevoir le véritable état des choses; il était en outre tourmenté par
la crainte des intrigues intérieures: «l'Empereur est entouré de gens
qui le haïssent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui
ne l'acceptent que comme un figurant de leur république impossible. Il a
reçu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai.
L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la cérémonie
des aigles, au Louvre; c'est presque par prévoyance contre des
mécontentemens que je suis fâché de lui voir craindre.
«--Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'étais conseiller de
l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, où le sort des armes va décider
entre vous et l'Europe, ne consultez que votre armée; là est votre
véritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre
à la raison toutes ces _importances civiles_, si insolentes dans la
prospérité, si hautaines aujourd'hui envers le génie militaire qui seul
peut les défendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napoléon
succombe, eh bien, nos sénateurs, et le corps-législatif, si fiers,
pourront s'immortaliser à la républicaine, en attendant leur sort dans
leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut être le meilleur,
mais celui de la gloire a du moins un si brillant côté; voilà mon avis.
«--Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force
d'inertie des royalistes, le fanatisme des initiés d'Oudet se donnent la
main et s'entendent, Fouché peut organiser cette coalition contre nous.
L'Empereur le sait: que ceux qui le disent cruel le connaissent mal; il
y a dans son caractère une pente irrésistible pour le pardon, et une
confiance toujours disposée à croire au repentir.»
Regnault, en parlant des peines qu'il supposait à Napoléon, m'inspirait
comme du respect; car il y avait un intérêt d'ami, qui rend honorable
jusqu'à la prévention dans les jours de malheur. Hélas! nous avancions à
grands pas du moment qui allait ensevelir les espérances de la plus
brave armée, sous le deuil du Mont-Saint-Jean.