CHAPITRE CLIII.

Le Champ-de-Mai.--Le député du Jura.--Lettre du duc d'Orléans au

maréchal Mortier.

Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le

nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même

après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les

ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin

pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on

s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du

pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant

me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me

mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye,

1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du

lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je

voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la

circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que

j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au

Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour

comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir

absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des

acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un

peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je

lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne

serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera

le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez,

j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce

qu'il fait.

«--Puis-je répéter cette assurance?

«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.

«--Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en

vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.

«--Et vous?

«--Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.

«--Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la

France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au

prestige d'un nom.»

Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus

étourdie du coup d'oeil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral.

J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis

la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse

était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie

du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait

passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous

en consoler par sa farce impériale?»

L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un

accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos

moeurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet

était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si

élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire

l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à

cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne

ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans

ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la

généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une

spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait

rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.

J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à

la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais

d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son

énergique malice, désigne par le sobriquet de _vieille comtesse_, se

livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des

opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu

d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans

une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni

surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne

pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis

sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle

n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu,

je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin,

qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un

_poltron_, un _lâche_, c'était trop fort. Je m'approchai très près

d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le

même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux

appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de

cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à

ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence

au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe.

Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.»

J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite

comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à

mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été

pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais

produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je

pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée.

Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un

regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la

réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de

simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme

étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude,

dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion.

L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité,

sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les

batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu

avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais

offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y

avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je

cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette

forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle

contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur

parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne

l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et

attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les

opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret

d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme

l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des

votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.

Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur

l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les

sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par

le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre

de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne

fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde

nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel

fut rompu par le cri éclatant de _vive l'Empereur!_ qui, du

Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les

troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à

la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de

reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se

lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où,

sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix

d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur

attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant

Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par

entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes

sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»

Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes

souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue;

j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le

champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur:

mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant

l'image plus réfléchie des dangers publics.

Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte

Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du

Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de

l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À

cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute

stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui

surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se

mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit

tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais

reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé

par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me

trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura.

Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que

j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit

chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets

d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un

chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.

«Triste, dit Regnault?

«--Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun

s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent

toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon

réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On

comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.

«--Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont

mécontens.

«--Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre,

Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes

pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément,

l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait

interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la

confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me

tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant

la parole directement:

«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs

supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en

défilant devant l'Empereur. On a crié _vive l'Empereur!_ Qu'est-ce que

cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans

les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne

sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée

n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à

son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et

l'opinion?»

Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était

en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie

de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à

Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.

La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en

avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son

régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et

malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui

répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus

garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais,

au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât,

mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux

Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin

de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé

l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que _vous_ et _moi_ nous

avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition

seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce

discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en

inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien

profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas

apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion

nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil

moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort... Il

allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah!

s'ils ne l'eussent assassiné!

«--Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet

illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement

ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le

penchant.»

J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande

importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me

demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez

moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe

qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la

terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de

consentement, tout en essayant _in petto_ d'esquiver la visite de

l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus

débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il

arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je

m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu

prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à

l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait

trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que

j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais

pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte

Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de

Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors

que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle

reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince

français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet

officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air

que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit

mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître

aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec

plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable

campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait

partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également

accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux

commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie,

d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi

et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun

prétexte, _dans nos places, les troupes, étrangères_.» C'était peu

d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le

pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens.

Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli

avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au

commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées

coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille,

qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux

autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis

que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel

intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait

encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du

prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de

l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En

voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit

que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre.

Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en

faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre

obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris

une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour

le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy,

Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon

de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes

la baïonnette en avant.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 15 / 35 题