Le Champ-de-Mai.--Le député du Jura.--Lettre du duc d'Orléans au
maréchal Mortier.
Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le
nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même
après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les
ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin
pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on
s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du
pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant
me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me
mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye,
1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du
lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je
voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la
circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que
j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au
Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour
comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir
absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des
acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un
peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je
lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne
serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera
le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez,
j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce
qu'il fait.
«--Puis-je répéter cette assurance?
«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.
«--Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en
vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.
«--Et vous?
«--Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.
«--Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la
France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au
prestige d'un nom.»
Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus
étourdie du coup d'oeil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral.
J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis
la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse
était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie
du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait
passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous
en consoler par sa farce impériale?»
L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un
accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos
moeurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet
était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si
élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire
l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à
cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne
ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans
ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la
généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une
spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait
rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.
J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à
la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais
d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son
énergique malice, désigne par le sobriquet de _vieille comtesse_, se
livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des
opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu
d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans
une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni
surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne
pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis
sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle
n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu,
je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin,
qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un
_poltron_, un _lâche_, c'était trop fort. Je m'approchai très près
d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le
même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux
appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de
cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à
ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence
au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe.
Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.»
J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite
comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à
mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été
pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais
produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je
pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée.
Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un
regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la
réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de
simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme
étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude,
dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion.
L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité,
sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les
batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu
avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais
offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y
avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je
cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette
forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle
contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur
parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne
l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et
attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les
opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret
d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme
l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des
votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.
Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur
l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les
sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par
le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre
de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne
fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde
nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel
fut rompu par le cri éclatant de _vive l'Empereur!_ qui, du
Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les
troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à
la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de
reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se
lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où,
sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix
d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur
attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant
Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par
entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes
sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»
Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes
souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue;
j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le
champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur:
mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant
l'image plus réfléchie des dangers publics.
Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte
Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du
Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de
l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À
cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute
stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui
surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se
mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit
tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais
reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé
par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me
trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura.
Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que
j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit
chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets
d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un
chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.
«Triste, dit Regnault?
«--Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun
s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent
toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon
réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On
comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.
«--Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont
mécontens.
«--Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre,
Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes
pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément,
l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait
interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la
confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me
tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant
la parole directement:
«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs
supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en
défilant devant l'Empereur. On a crié _vive l'Empereur!_ Qu'est-ce que
cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans
les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne
sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée
n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à
son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et
l'opinion?»
Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était
en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie
de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à
Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.
La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en
avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son
régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et
malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui
répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus
garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais,
au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât,
mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux
Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin
de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé
l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que _vous_ et _moi_ nous
avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition
seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce
discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en
inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien
profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas
apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion
nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil
moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort... Il
allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah!
s'ils ne l'eussent assassiné!
«--Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet
illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement
ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le
penchant.»
J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande
importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me
demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez
moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe
qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la
terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de
consentement, tout en essayant _in petto_ d'esquiver la visite de
l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus
débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il
arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je
m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu
prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à
l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait
trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que
j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais
pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte
Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de
Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors
que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle
reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince
français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet
officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air
que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit
mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître
aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec
plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable
campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait
partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également
accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux
commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie,
d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi
et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun
prétexte, _dans nos places, les troupes, étrangères_.» C'était peu
d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le
pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens.
Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli
avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au
commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées
coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille,
qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux
autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis
que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel
intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait
encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du
prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de
l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En
voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit
que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre.
Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en
faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre
obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris
une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour
le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy,
Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon
de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes
la baïonnette en avant.