L'Empereur.--Montmartre.--Mon Journal.--Le sergent Dalmont.
Tout étant à la guerre, Paris ressemblait presque à un camp par tous les
préparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait très souvent le matin
visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite
que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans façon. Dans le conflit
de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors
la population, j'admirais cette sécurité, cette confiance de l'Empereur,
s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'eût frappé
sans beaucoup de périls. J'étais curieuse de le surprendre dans une de
ces promenades téméraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec
trois ou quatre officiers à cheval. Avec sa redingote et son petit
chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'oeil attentif, Napoléon
parcourait, à six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs
ajoutaient à mon désir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui
présenter une supplique, tendant à me faire attacher définitivement à la
maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier
prêt, et dès que je l'aperçus, je descendis de cheval pour l'aborder:
dès qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre
ce qu'on lui présentait; mouvement qui n'est peut-être pas autorisé par
l'étiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napoléon tenait
déjà mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais;
j'étais contente, heureuse et fière. «Et votre journal?» me dit-il. À
cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit
de la tête aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma
courageuse réponse, mon sang-froid intelligent; mais je préfère avouer
avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur
connaissait l'_album_ où j'écrivais ce que j'entendais et ce que je
pensais, où très souvent je parlais fort lestement de lui; cette
conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais écrit
cette espèce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma première
pensée; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu
révérencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de
cette expression: «Votre Empereur en fera tant...; on n'aime plus votre
Napoléon; le peuple et le soldat, voilà tout ce qui lui reste.» J'aurais
voulu être à cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque
brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus
bienveillant me fut accordé en récompense de ce que je craignais qui me
fît punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napoléon ajouta: «Nous
verrons cela,» et deux ou trois autres paroles que je n'ai point
retenues, étant presque imbécille de saisissement.
Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de très
loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des
boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air
d'espoir et de tristesse, qui était dans toutes ses diverses nuances,
qui semblait plutôt de l'intérêt pour la personne, que de l'adhésion
pour le gouvernement de Napoléon. «Ah! disait une paysanne assise sur
son trône de pots de lait, le voilà revenu, mais va-t-il rester? Si on
se bat à Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un
garçon à son service.» Je descendis, et m'approchai du groupe formé à
cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: «Allez, allez,
Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera à son armée et au
peuple, et non pas à tous les trahisseurs brodés, chamarrés, qu'il a
autour de lui; cela leur sera égal à ceux-là, ils ont tiré leur épingle
du jeu.» Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagné du
terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces;
je ne l'aperçus, ni lui ni son escorte, à la barrière Saint-Denis, et ne
le retrouvai qu'au delà des barrières.
Je m'approchai de nouveau à une distance respectueuse; l'Empereur monta
les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et
en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'était pas fort
content. Quoiqu'il fût encore de bonne heure pour les habitudes
parisiennes, il y avait déjà là beaucoup de monde; la plupart des
ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'après l'habit,
d'appeler _comme il faut_, et j'en vis plusieurs qui étaient certes,
malgré les dehors, _comme il n'en faudrait pas_; car, à l'approche de
Napoléon, ils s'égosillaient en cris de _vive l'Empereur!_ que personne
ne leur imposait; et, quelques instans après, proféraient d'ignobles
plaisanteries sur des travaux ordonnés pour la défense du territoire
contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'éloignai
avec dégoût. À peu de distance, une compensation m'attendait: Napoléon
continuait sa visite, causant avec deux généraux, et souvent s'arrêtant
aux groupes d'ouvriers; alors c'étaient des cris de _vive l'Empereur!_
qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'étais assez approchée pour
distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'étaient
familiers, l'effet de ces scènes populaires; il me semblait y lire du
triste et du mélancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une
pensée consolante, Napoléon semblait dire: «Ils ne me doivent rien, et
comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se révèle, et qui
persuade à ces braves gens que je leur suis nécessaire pour défendre
leurs foyers.»
Malgré cette interprétation, je ne pouvais prendre confiance dans tous
ces préparatifs de défense, et je fis de vains efforts pour chasser les
noirs pressentimens. Je revenais malgré moi au souvenir de ce qui
s'était passé à Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait
aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon coeur, par une de ces
divinations qui trompent rarement, entrevoyait déjà les aigles de
nouveau trahies ou désertées... Hélas! Waterloo allait bientôt se
charger de la réponse aux soupçons d'une femme.
En descendant le côté rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis
pied à terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosité;
elles avaient échappé à la bouche d'un homme et d'une femme assis
derrière un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus
clouée à ma place en entendant une voix mâle et sonore répéter ces
quatre vers d'_Othello_:
Ils n'ont pas tous ces grands manqué d'intelligence
En consacrant entre eux les droits de la naissance;
Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux;
Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aïeux?
Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui étudiait son rôle; mais je
reconnus bientôt que c'était un ouvrier assis à côté d'une jeune femme
modestement vêtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un
artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes
scrupules de discrétion. Je tendis l'oreille, et mon intérêt redoubla.
«Si la pensée de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier
de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas
grand'chose à ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme
des miens. Encore je crois ma noblesse mieux établie que la sienne; car,
de père en fils, nous en avons enlevé les brevets à la pointe de la
baïonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voilà,
mon arbre généalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix
d'honneur.
«--Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'être dans une
position qui empêche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors
on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et...
«--Louise, voilà encore des retours d'orgueil; pense à ta tante, à ce
qu'elle a osé te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui eût pu se
cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir épousé un simple
sergent; comme si un sergent de la garde, blessé sous les yeux de
l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne
prendrait-on pas cette béguine pour une duchesse d'avant la révolution?
elle qui a pourtant passé sa jeunesse entre le résiné et la chandelle...
Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanité des titres,
étouffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux
mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne
chercheras pas à voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur
de manquer du nécessaire avec moi? Ne pleure pas mon départ, chère
Louise. Nous voilà dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends
l'Empereur; voilà mon placet: plutôt partir simple soldat, que de ne pas
être à la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois
encore à l'étoile d'Austerlitz.» Il pressa sa femme sur son coeur à sa
réponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur
leurs petits intérêts de ménage, sur le choix d'un parrain. La douce
voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument
donner à l'enfant.
«--Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.
«--Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a élevé si haut, est
fils d'un simple et honnête artisan; il n'est né ni duc, ni prince, il
l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir
l'enfant d'un grenadier français? Garçon, ce sera Michel; fille,
Michèle. Ainsi n'en parlons plus...»
J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connaître davantage ceux
qui, par ce dernier mot, venaient de m'intéresser tant. La disposition
de la route les forçait de passer près de moi; la femme était fort jeune
et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fierté
L'appareil imposant de la maternité.
Sous la casquette et la blouse de l'ouvrier, la tournure et le maintien
du mari révélaient le brave; sa taille était haute et fière, mais il
était beaucoup plus âgé que sa femme, et me parut un de ces débris de
nos plus glorieux triomphes.
«Mon brave, lui dis-je, sans le vouloir, je viens d'entendre votre
conversation; je vous approuve de tenir au nom de Michel...» Il me
regarda avec surprise: je l'attribuai au contraste de ma voix avec mes
habits d'homme; puis ajouta, en me prenant la main sans façon: «Vous
m'aiderez, Madame, à faire entendre à ma Louise qu'elle doit plus
s'enorgueillir d'avoir Michel pour parrain, que son oncle, qui la
dédaigne, elle, moi et son enfant.
«--Vous me connaissez! m'écriai-je.
«--Quoi! Madame, vous ne me remettez pas?
«--Non, mon brave; non, en vérité.
«--La faute en est à cet habit de pékin; mais j'espère bien demain,
endosser celui sous lequel je vous ai menée voir, à Insbruck, les
drapeaux du 76e.»
Alors je remis très bien le vieux sergent, et mon intérêt en augmenta.
Il tenait à la main une pétition à l'Empereur pour redemander de
l'activité de service. Sans le heurter trop, je lui donnai des idées
plus pacifiques, ce qui charma la jeune mère; ce n'était pas faire grand
tort à l'armée, quoiqu'un bon sous-officier soit toujours précieux; et
l'idée de cette jeune femme laissée seule, prête à devenir mère, me
parut l'excuse de mon infidélité à mes goûts; mais je ne réussis pas à
faire partager mes observations raisonnables au brave Dalmont. Je lui
demandai son adresse. Hélas! j'ai revu cette famille, et c'est dans son
sein que j'ai trouvé les seuls véritables amis au jour de l'infortune.
Dalmont me demanda si j'avais vu l'Empereur à Montmartre, et s'il devait
passer de notre côté. Je répondis que je le croyais rentré au château.
Alors Dalmont me pria de lire son placet. Je ne dirai pas qu'il était
rédigé en style académique, mais l'ame n'y manquait pas, et en suppliant
l'Empereur de lui permettre d'aider encore ses anciens camarades ou de
mourir sous ces drapeaux
Poudreux et déchirés,
Mais déchirés par la Victoire.
Je quittai Dalmont et sa femme, leur promettant de les voir le
lendemain. Le premier me dit tout bas: «Madame, vous aurez pitié de ma
Louise, n'est-ce pas, au moment du départ? C'est sûr; il faut que _je
descende_ encore, avant de mourir, quelques uns de ces gredins de
Prussiens ou de Russes.» Je ne m'obstinai pas, le voyant si résolu, et
rentrai pour écrire aussitôt à Ney toute cette rencontre, qui avait
encore été un hommage à son glorieux nom.