Une conférence nocturne.
Les joyeux transports qu'avait excités le retour de Napoléon se
prolongèrent, parce que chaque jour tous les différent corps de l'armée
passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu
le coeur humain, et surtout le coeur français, savait bien que la vue de
sa capote grise n'était pas inutile à l'enthousiasme du soldat, et que
l'enthousiasme du soldat devenait indispensable à l'entretien de
l'esprit public de la capitale.
Malgré tant de démonstrations extérieures, Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se
connaissait un peu mieux que moi en matière politique, me répétait bien
souvent: «Il me tarde que Napoléon impérialise les opinions par la
popularité de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.
«--Quelle alliance?
«--Celle des républicains et des napoléonistes; Carnot et Fouché nous
joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus à l'Empereur en
haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent
comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront à la première
occasion.»
J'avais beau dire à Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour
lutter contre le génie de Napoléon. «Bah! me répondit-il, est-ce qu'un
coup de dé en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses.
Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien régime,
tous les événemens sont possibles: et ceux-là sont les plus affreux et
les plus à craindre qui sont toujours prêts à dire: _Périsse le monde
plutôt qu'un principe!_»
Moi si crédule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment,
je riais presque de la crédulité de Regnault pour tout ce qui touchait à
la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la
révolution. Quelques jours après, j'eus occasion de voir et d'entendre
des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'État
dont l'oeil n'avait peut-être que trop de perspicacité. À la suite d'un
dîner militaire, comme j'en faisais quelquefois à cette époque, Léopold
étant revenu du Midi et aimant à mettre en commun avec ses camarades les
espérances qui animaient alors notre jeunesse militaire, après toutes
les santés et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagèrent
à une réunion dont ils nous vantèrent l'utilité et l'agrément. «Là, nous
dirent ces Messieurs, vous verrez une assemblée de jeunes gens qui,
pendant que nous serons aux frontières, se chargent d'entretenir et
d'organiser l'esprit public de Paris.» Léopold était ce soir-là dans une
telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mécontenter par une
résistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait
l'envie. Comme j'étais en habits d'homme, suivant l'habitude que je
commençais à reprendre, je me laissai aller à un désir presque
violemment exprimé par le jeune fou que je ne surpassais guère en
sagesse.
Ce jour-là j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les
chevaux par hasard étaient fort fringans. La voiture s'arrêta devant une
maison de la rue de Grenelle Saint-Honoré, où paraissait arriver en hâte
une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et
j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des huées, si ceux qui
en descendirent n'eussent porté moustache. Nous suivîmes le flot, et
nous entrâmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de
la petite propriété et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui
nous avaient introduits se détacha pour aller se mêler aux groupes et
parler au président de la société. Nous nous assîmes sur une espèce de
gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemblée qui
était fort tumultueuse.
Le président prit place au bureau. C'était un petit homme appelé Carret,
qui avait été médecin, et qui était à cette époque conseiller à la cour
des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend
d'un magistrat, ni sa toilette la propreté que se doit un fonctionnaire
à 15,000 francs d'appointemens. Je devinai dès lors que cette négligence
était un essai d'imitation des moeurs républicaines, un modèle ou une
flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait
la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun
rajusté, si de temps en temps une voix criarde, et l'étincelle d'un oeil
qui semblait se ranimer à certains mots, n'eussent annoncé un de ces
tempéramens nerveux qui cachent souvent, sous de grêles apparences, les
convulsions plutôt encore que les passions d'un parti.
Aux côtés de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume.
Ils déposèrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais,
dans tout le cours de la révolution, assisté ni à aucune assemblée
législative ni à aucune assemblée populaire, et j'avoue que, quoique ce
club fût un club _comme il faut_, il ne me réconcilia guère avec toutes
les réunions de ce genre. Tous les âges, toutes les classes différentes
semblaient cependant s'être donné là rendez-vous; quelques têtes chauves
ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs
émérites paraissaient dresser le reste de l'assemblée, et lui souffler
les mots assez nouveaux encore de liberté. Quelques officiers faisaient
résonner leurs éperons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et
sans tenir beaucoup de compte de ce qui se débitait; ils
n'interrompaient guère leurs aparté que quand le nom de l'Empereur, un
peu fortement prononcé, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.
Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemblée ne ressemblaient
point encore à ces générations instruites, calmes et fortes, qui n'ont
pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de
l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait été
élevée surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de
bataille, elle était un peu frivole dans la cité. C'était quelque chose
de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemblée
composée de tant d'élémens contraires, que cette entreprise d'esprit
public, que cette espèce d'établissement qui semblait prendre de petits
républicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais là
aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la révolution si
grande avec ses généraux, ouvrant à travers mille périls un passage à
ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en
chambre. Malgré ce retour involontaire de mes souvenirs, je me résignai
au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai
beaucoup plus à observer qu'à réfléchir. D'ailleurs, quoique je crusse
bien que cette réunion avait patente officielle de la police, je pensai
que je ferais grand plaisir à Regnault, en servant, par quelques aveux,
ses préventions contre un ministre, et j'écoutai.
Les personnes qui faisaient fonctions de secrétaires lurent la
correspondance de province. On appelait de ce nom des adhésions de
certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la
société. La plupart des affiliés accusaient réception de proclamations
et de pièces envoyées de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus
ronflante fraternité, et ne ressemblaient pas mal à cette réponse d'un
maire, à qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: «Citoyen
ministre, j'ai reçu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez
envoyée; il en sera de même de toutes celles que vous voudrez bien
m'adresser par la suite.»
«Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui
n'était pas celle du président, pour une simple motion, et il continua
sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait
jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvisées aux bons
Français; mais tel est le peu d'énergie de Paris que nous ne grossissons
pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanité qui ne lisent
pas, et qui, faute de connaître notre institution, nous privent de leurs
lumières, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de
quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous,
afin de faire marcher le reste au pas. Je propose, à cet effet, de leur
envoyer des ménétriers; et les ménétriers seraient des commissaires qui,
partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale,
de maison en maison, exposer le but de notre association à tous ceux qui
ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intérêt, par
souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la
liberté.»
Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit à
parler à la fois. Celui-ci disait: «Ma rue est excellente; je réponds
d'autant de recrues qu'on en voudra.» Celui-là: «Il n'y a rien à faire
dans mon faubourg, c'est un tas de propriétaires sans énergie, dont les
femmes sont livrées à l'influence du confessionnal.» Tous: «C'est égal,
il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la
liberté doit écraser tous ses ennemis.»
Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action
leurs principes, on procéda à la nomination des commissaires de
l'enthousiasme. Cette opération terminée, le président annonça que
l'ordre du jour était _la question de la dictature_. «M. L*** de la
Manche a la parole.»
Alors se lève un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'années, à
la figure rose, d'une toilette recherchée, et d'une propreté presque
aristocratique.
«Messieurs, la question est très grave. La dictature est une délégation
de la liberté, un sacrifice de toutes les indépendances, entre les
mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes
les forces d'un État contre l'étranger ou contre des ennemis intérieurs:
c'est le cas où nous sommes. L'Europe et sa meute coalisée vont être à
nos portes, le privilége secoue ses torches dans la Vendée; mais la
dictature est un remède qui, à son tour, peut devenir une maladie: c'est
encore le cas où nous pouvons être.» Puis vinrent les exemples de
l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms
en _us_ qui servent depuis deux mille ans à défrayer les harangues
populaires. Le discours de l'orateur blond dura près d'une demi-heure.
Après le pompeux exorde que j'ai rapporté, il me fut impossible de
suivre le fil des phrases les plus métaphysiques que j'aie entendues de
ma vie; elles parurent toutefois du goût de l'auditoire, et je crois
qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette
industrie, de toute cette érudition éloquente, peut se traduire ainsi:
Nous avons besoin de Napoléon, parce que son bras est nécessaire contre
l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons
contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard à nous en
passer. «Oui, oui, tenons-nous prêts, crièrent mille voix ensemble,
contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de
la féodalité, mais afin de nous servir de l'hécatombe de l'ancien
régime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.»
Dans ce moment, il se fit un frémissement dans l'assemblée: on admirait
cette vaste salle qui, n'étant éclairée que par les deux chandelles du
bureau de la présidence, ressemblait dans son nocturne spectacle à une
cérémonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la
diversité des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes
et au contraste des murmures. J'aperçus cependant un des officiers qui
nous avaient amenés, lequel, après un long et bruyant murmure, s'était
jeté au milieu du groupe d'où les applaudissemens étaient sortis avec le
plus de violence, après cette directe allusion contre l'Empereur, qui
avait en quelque sorte couronné la discussion. Léopold s'élança pour
aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas.
Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai
assez distinctement que l'ami de Léopold tira de sa poche, comme par une
victoire de sa discussion, un petit buste de Napoléon, aux bras croisés,
qu'il portait toujours sur lui, et qu'il força les auditeurs un peu
démocrates à le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de
dévouement. La partie militaire de l'assemblée, quoique composée à peine
d'une trentaine de personnes, parvint facilement à la dominer par
l'énergie de la parole, l'éclat des voix et les argumens de la
gesticulation.
Enfin, à force de coups de sonnettes, on parvint à rétablir un peu de
calme. M. Carret annonça qu'il allait résumer la discussion, et lire un
projet d'adresse, qui serait ensuite délivré à chaque membre pour
exposer les principes sur lesquels les bons Français entendraient que
fût composée la constitution dont la patrie avait reçu la promesse, et
attendait les garanties sacrées et les bienfaits tutélaires. L'organe du
président s'était un peu enroué dans le tumulte, et je n'entendis pas
très distinctement la lecture à laquelle il se livra à ce sujet.
C'était, ce me semble, une suite de déclarations politiques dont je
n'attrapai qu'une partie seulement, à la suite de l'expression des
doctrines, corroborées de l'autorité des lois de Minos, de la loi des
Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des détails
d'application, des appels de numéros et des chiffres de chapitres et
d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux
législateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait
d'épuiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus
rien à observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-être gagner
toute la salle. Je fis un signe à Léopold qui était resté au-dessous des
gradins où j'étais assise; il serra la main de l'officier qui avait
ramené à l'Empereur une discussion qui sans cela se fût peut-être égarée
jusqu'à l'oubli de ce premier sauveur de l'État. «Adieu Léopold, s'écria
l'officier, à demain: je reste ici, parce qu'il ne me paraît pas inutile
que les pékins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-là ne
sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de
l'armée restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et
rallier les indécis.
«--Cela m'embête, les assemblées», me dit Léopold, dès que nous eûmes
franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle. «À quoi cela
mène-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir
pour elle. Si je n'étais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne
volonté de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais
de venir avec nous causer avec les Prussiens à coups de fusil. Ma foi on
ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux
je les placerais aux Invalides à la garde des drapeaux que les autres
seraient chargés de leur envoyer de leur champ de batailles.
«--Oh! mon cher Léopold, que c'est bien là le langage d'un Français.
Voilà comme se levèrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des
médecins, des avocats, des marchands arrivèrent à l'armée sans savoir
manier un fusil, mais de leurs rangs bientôt formés par les balles
sortirent tous nos grands capitaines.
«--Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la même chose. Au
surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laissé une armée
excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont
disposés vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la
victoire; nous sommes tous prêts à mourir pour la lui arracher.»
Je renaissais à ces nobles accens; les yeux de Léopold, comme par une
illumination divine, me replaçaient au milieu de cette gloire dont
quelques rayons étaient tombés sur moi. Malgré cette heureuse fin d'une
soirée qui avait été peu de mon goût, dès que Léopold fut parti, mes
souvenirs s'effacèrent pour faire place à quelques appréhensions
tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine;
je rêvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez
Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui
l'assurance que l'Empereur n'aurait rien à craindre. Il me remercia
beaucoup de mon dévouement, me dit qu'il éclairerait là-dessus
l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me répéta ce qu'il
m'avait déjà dit que la guerre était là pour tout purifier, et que la
première campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hélas! il ne
disait que trop vrai.