Coup d'oeil sur Paris après le 20 mars.--Mon Journal.--Mes
projets.--Nouvelles de Noémi.--Chute de Murat.
Une chose était bien remarquable alors, c'était la crédulité des
personnes les plus distinguées de tous les partis. J'ai entendu de
jolies femmes fort dévouées aux Bourbons m'affirmer que le roi n'avait
pas quitté Lille, et que les provinces entières, à l'exception de Paris,
avaient repris le drapeau blanc. D'un autre côté, j'ai vu mes amis les
plus avant dans les affaires et dans les confidences du gouvernement et
de l'Empereur, compter, pour la fortune de Napoléon, sur le concours de
l'Autriche. Beaucoup avaient la certitude qu'en attendant qu'il se
prononçât, le beau-père de Vienne enverrait toujours, en avance de son
dévouement, Marie-Louise et le roi de Rome. Dès que le télégraphe
remuait, on était aussitôt persuadé que c'était pour signaler leur
arrivée.
Malgré son scepticisme en toutes choses, Regnault de Saint-Jean-d'Angely
lui-même n'était pas loin de partager les croyances populaires. Je les
combattais quelquefois dans mes conférences du matin, ou dans un petit
journal que je faisais pour lui avec toutes les observations que ma vie
un peu nomade me mettait plus que personne en état de rendre curieux et
instructif pour un homme qui ne voyait l'opinion que de sa voiture. Si
Regnault ne l'a pas égaré ou détruit, on a dû trouver dans ses papiers
un album quotidien commencé le 20 mars et continué jusqu'à mon départ
pour l'armée. Je lui rendais compte, jour par jour, de mes démarches, de
mes courses, de ce que le hasard et mes relations de toutes espèces
avaient pu m'apprendre en ce qui touchait l'Empereur et son
gouvernement. Je ne désignais personne, jamais d'insinuations sur les
noms propres, parce que je voulais bien éclairer sur ce qu'il pouvait
être utile de connaître, mais je me fusse empoisonnée plutôt que de
laisser percer quoi que ce fût qui eût pu attirer, je ne dis pas les
persécutions, mais encore les plus simples attentions sur le moindre des
citoyens.
Je ne relate ce petit service d'une correspondance toute d'intimité
entre moi et un ancien ami, que parce que le souvenir de Napoléon s'y
rattache. J'eus la certitude que mon journal passa plus d'une fois sous
ses yeux, et que quelques bonnes et sévères vérités, mêlées à d'utiles
avertissemens, furent plus d'une fois approuvées par lui.
Ma vie tout entière se dépensait ainsi gratuitement. Jamais la pensée
d'un sordide intérêt n'enflamma l'ardeur de mon zèle. Je puis dire que
la poursuite des seules illusions du coeur m'a coûté des flots d'or et
quelquefois des torrens de larmes. Regnault cependant, à cette époque,
me parla du projet de me placer dans la maison de la reine Hortense;
mais cela ne fut pas discuté. Ce n'était guère qu'un de ces propos de
bienveillance que les grands politiques risquent quelquefois avec leurs
créatures, pour tenir en haleine un dévouement que leur connaissance du
coeur humain ne leur permet guère d'attendre toujours du désintéressement
et de l'affection.
Ce besoin d'agitation et de mouvement que j'éprouve sans cesse me
donnait en effet une certaine utilité politique: je voyais, en outre,
beaucoup de monde, et de tous les rangs. Il me semblait déjà remarquer
un certain changement dans l'opinion publique. Toutes tentatives de
résistance avaient cependant échoué.
Madame la duchesse d'Angoulême avait quitté Bordeaux, M. le duc
d'Angoulême pacifié le Midi par une capitulation. Avec ces apparences de
force et de victoire, je pensais que l'Empereur pouvait se trouver
heureux d'être monté de nouveau sur un trône défendu par une armée: mais
il y avait une tendance d'opposition sourde, sinon déclarée; ses
partisans mêmes le blâmaient sur quelques points. Partout on parlait
politique; et, ce qui n'était pas arrivé autrefois, on ne craignait pas
de discuter les intentions de l'Empereur. Souvent, dans les salons que
je devais supposer les plus bienveillans, j'entendais dire: «En
débarquant, Napoléon a bien proclamé notre indépendance, mais voyez ce
qui arrive, la Constitution se fait attendre.» Puis des plaintes sur
cette nouvelle Charte, que l'on dénigrait avant de la connaître; sur la
cour, qui envahirait encore tout. Dans cette confusion de doléances, il
me semblait que personne ne savait ce qu'il voulait. Malgré quelques
démonstrations extérieures, Napoléon montrait encore clairement qu'il
voulait, comme toujours, être très absolu, et placer toute sa confiance
dans son armée, qui le lui rendait bien en fanatisme et en amour.
Je vis Ney le jour où on nomma la chambre des pairs; je lui dis tout ce
que j'entendais: «Laissez-les se débattre, ils cèderont à la main de fer
de la nécessité; il y aura de beaux discours, puis des soumissions.»
Toutes les mairies, toutes les officialités, publiques venaient d'être
ouvertes aux votes que l'acte additionnel engageait tous les Français à
émettre. Ney me cita comme curieux par leur énergique simplicité deux
votes de ces registres de l'opinion, écrits de la main de deux personnes
bien connues. L'un acceptait, parce que l'_acte proscrivait la famille
royale_; l'autre disait: _moi je refuse pour cette clause_. Voilà,
ajoutait le maréchal, quelque chose de bien, de la franchise; au
surplus, je suis content de Napoléon, il y a dans sa conduite du grand,
du vraiment loyal.
Je voyais quelquefois, à cette époque, un Hollandais lié intimement avec
le secrétaire de M. Bondiskeen; il me disait: «Napoléon se laisse
tromper; tous les souverains sont d'accord contre lui; ils veulent
gagner du temps pour mieux _cerner le banni_: voilà comme on le
désigne.» Je courus chez Regnault lui faire part de cette intention des
puissances; il était enfermé, cependant il me reçut. C'est ce jour-là
qu'il me lut quelques passages de la fameuse réfutation du conseil
d'État, destinée à répondre à la déclaration du congrès de Vienne, du 14
mars. Tous les passages étaient brûlans d'éloquence et d'énergie.
Regnault cependant se plaignit de quelques brusqueries de Napoléon; mais
comme il lui était cordialement attaché, il en rejetait le tort sur les
tracasseries que lui suscitait le parti républicain. Il me sut gré de ce
que je lui avais dit, sans paraître y attacher une haute importance;
mais à peine y avait-il quelques heures que je l'avais quitté, qu'il
m'envoya prier de revenir. «Ma bonne amie, il faut me dire quel est le
jeune homme qui vous a communiqué la nouvelle de tantôt.
«--Il est parti hier, je crois, pour La Haye.
«--J'aurais voulu apprendre de lui si son ami ne sait rien des relations
de Fouché avec M. Bondiskeen. Je crains quelque intrigue, quelque
trahison: Napoléon ne veut punir qu'avec des pièces de conviction, et
peut-être alors ne punira-t-il jamais.»
J'étais vraiment contrariée d'avoir parlé, car je craignais des
investigations ennuyeuses, même à l'innocence: il n'en fut rien.
Quelques jours après, Ney me parla aussi de toute cette affaire, en me
confiant qu'il croyait l'Empereur livré jusque dans ses conseils; que
Napoléon lui-même en convenait, mais en avouant qu'il fallait marcher
ainsi dans le moment; que le temps des défiances et des précautions
n'était pas encore arrivé. L'Empereur venait de recevoir de bien
fâcheuses nouvelles de l'Italie, et les fausses combinaisons de Murat,
au lieu de débrouiller, rembrunirent son horizon politique. Brave comme
César, Joachim avait cru tout pouvoir par lui-même; mais plusieurs
puissances réunies avaient répondu à son manifeste, et, dans les
premiers jours de mai, la déroute de Tolentino lui présagea la perte de
son trône. Un mois après, il fuyait de Naples sur un bateau de pêcheurs.
Noémi arriva en France vers la fin de mai; elle m'écrivit de Toulon pour
me rappeler ma promesse d'aller passer un mois avec elle; mais y
avait-il moyen d'y songer? l'orage grondait de trop près sur des têtes
qui m'étaient chères. «Tous les rois, disait Ney, se liguent contre
l'_ennemi commun_, comme l'appellent les diplomates de ces messieurs; eh
bien! on se battra. Cette exécrable tête de Murat nous joue un vilain
tour. Je suis en peine de son sort; car, malgré sa sotte équipée, il est
aussi bon que brave. Vous avez une amie près de lui; vous a-t-elle
écrit? que vous dit-elle?
«--Elle a quitté Naples au moment où le roi, après avoir remis le
commandement au général Carascosa, était rentré dans sa capitale avec sa
simple escorte. Murat, d'après les conjectures de Noémi, espérait
reconquérir sa popularité; mais le prestige était détruit. Joachim
malheureux n'était plus pour les Napolitains qu'un aventurier; ses
conseillers nationaux travaillaient sourdement le peuple. Noémi
ajoutait: J'ai tremblé non seulement pour le trône, mais même pour la
vie de ce roi ébranlé; car, à Naples surtout, on peut hardiment avancer;
rien n'est si près du coeur d'un honnête homme que le poignard d'un
assassin. Noémi s'était retirée à peu de distance, attendant le moment
favorable pour rentrer en France. Elle connaissait beaucoup le colonel
Beaufremont et le duc de la Romana; le lendemain même, Joachim sortit de
Naples; elle le vit à la plage de Miniscola, où il s'embarqua; il
n'était déguisé aucunement; ses beaux cheveux, ses noires moustaches et
tout son costume chevaleresque le faisaient remarquer parmi tous, comme
au jour de ses plus grands triomphes. On fit voile pour Gaëte; mais les
croisières anglaises forcèrent de rentrer et de débarquer à Ischia. Dans
les troubles politiques, si féconds en ingratitudes de toutes sortes, il
y a un bonheur à pouvoir retracer un trait honorable pour le coeur
humain. Aussi ne passerai-je point sous silence (c'est toujours Noémi
qui parle) celui du brave et fidèle Malleswki, cherchant à procurer au
roi fugitif des nouvelles ardemment désirées de sa femme et de ses
enfans. Malleswki s'est jeté dans une barque et a tenté de pénétrer dans
Gaëte. Surpris par les Anglais, son touchant dévouement, qui eût dû être
admiré, fut puni, mais avec une barbarie indigne d'un peuple qui se
proclame noble et généreux.
«Quant au roi lui-même, il n'a couru aucun danger. À Ischia, où tant de
bienfaits eussent dû le faire bénir, il eut à craindre de rencontrer les
dangers d'une haine plus violente. Une nièce de Joachim, qui était à
Naples, avait frété un bâtiment pour passer en France; elle le proposa à
Murat au moment où il venait d'apprendre la capitulation de Casa-Laura,
la prise de possession par l'Autriche d'une partie du royaume au nom de
Ferdinand IV, suivie d'une proclamation dans laquelle Murat n'était pas
même désigné, ni sa famille. Ce fut une heure terrible et amère que
celle où il connut à la fois toutes les trahisons de ceux qui lui
devaient le plus. Je puis vous assurer, à vous qui sans doute avez
cruellement souffert de sa défection, qu'il vous eût attendrie par ce
seul mot qui lui échappa: «Eh quoi! pas un seul mot de stipulation pour
ma femme et pour mes enfans! Je suis puni par où j'ai failli.» Enfin, le
21, il a pu s'embarquer. La reine est restée au pouvoir des Anglais
jusqu'à la remise de la ville aux troupes autrichiennes. Joachim a
l'intention de se tenir en France dans un lieu caché. J'en suis au
désespoir; car la France, ce me semble, ne lui doit point d'asile.
«Hélas! je pense comme Noémi, dis-je à Ney; cependant ce bras peut être
utile. Où ira Joachim?»
Nous éprouvions un égal intérêt pour cet homme si imprudent, mais si
admirablement brave. Ney aimait Murat comme frère d'armes. Avant la fin
du mois de mai, je reçus deux lignes de Noémi qui prouvaient toute son
inquiétude; elle me suppliait de savoir de Regnault ce que l'Empereur
pensait sur son malheureux beau-frère. Elle ajoutait: «Napoléon est bon;
il a si souvent fait grâce à tant d'autres ingratitudes, qu'il tiendra
compte, j'en suis sûre, du caractère connu de Joachim, des liens du sang
et de l'émotion des souvenirs.»
Je ne trouvai rien de mieux pour remplir cette mission du coeur, que de
confier la lettre à Ney, après en avoir tiré un extrait pour Regnault.
Ce dernier me dit: «Il n'y a rien à faire.» Ney me donna un peu plus
d'espoir, car il assura que Napoléon ne pouvait haïr Murat, et je le
pensais bien. L'Empereur avait de la générosité naturelle et une
facilite politique de pardon. Mais, le surlendemain, Ney arriva tout
abattu: «Il n'y a plus rien à tenter, ma chère amie, pour ce pauvre
Murat!» Pendant ce temps, le malheureux proscrit débarquait en Provence.
Je reçus encore une nouvelle lettre de Noémi: elle connaissait mon
amitié; aussi ne craignait-elle pas de me demander un service intime.
Elle me priait d'aider une de ses cousines dans la vente de ses diamans
et de son argenterie, afin de lui en faire passer le produit devenu
nécessaire à ses besoins.
* * * * *
«Je ne quitte plus les traces du roi proscrit; ce qui le désespère plus
que la perte de son trône, c'est la nouvelle qu'il a reçue, que lord
Exmouth n'a pas voulu ratifier le traité, et que Caroline et ses enfans
seront séparés de lui. Ah! puisse mon dévouement soutenir son courage!»
* * * * *
Aussitôt je me mis en campagne pour rendre le service que Noémi
attendait de moi. Je savais qu'il est de ces momens où un peu d'or peut
tout sur la destinée. Nous lui procurâmes de la vente en question 23,000
francs, qu'elle n'eut pas, hélas! la consolation d'employer pour l'ami
de son enfance, le frère d'armes de Jules son frère. Il me reste plus
loin à parler de ses douleurs.
Mon coeur était triste déjà du sort de Murat; il le devint encore plus
par un spectacle dont je fus témoin, la revue des fédérés.
L'avant-veille de ce vilain jour, je vis un personnage très au courant
de toutes les affaires; il me parla de la lettre que l'Empereur avait
écrite aux souverains. «Napoléon est aux abois. Cette lettre ne prendra
pas; il a tort de faire des démarches près la cour de Vienne; il ne peut
rien attendre que du gain d'une bataille. La diplomatie le joue;
Talleyrand y est plus fort que lui, et il est plénipotentiaire du roi au
congrès.» L'Empereur s'y préparait par tous les moyens de ses souvenirs
et de son génie; il avait électrisé la garde nationale, en passant seul
dans les rangs. Le banquet du Champ-de-Mars, de quinze mille couverts,
donné par la garde impériale, était une noble et belle cérémonie; les
six armées nommées reçurent les noms d'armées du Nord, du Jura, de la
Moselle, du Rhin, des Alpes, des Pyrénées. Des batteries étaient en
marche, trois cents canons furent placés sur les hauteurs de Paris; les
corps francs, les partisans s'organisaient. On parlait de la levée en
masse des départemens frontières du Nord et de l'Est; les défilés, les
passages se hérissaient de retranchemens. J'aimais à voir tous ces
préparatifs, toutes ces industries de l'activité française, dirigés par
un homme qui pensait que courir c'est régner, et que la promptitude est
encore la première chance de la victoire. On avait rendu aux régimens
les glorieux surnoms que la guerre leur avait valus, tels que
_l'Invincible_, _le Terrible_, _Un contre Dix_. Dans ces corps,
électrisés par l'amour-propre de corps, le simple soldat se croyait un
Montebello. Les vieux rangs de la garde se renforcèrent de six mille
hommes d'élite. «Que Napoléon se fasse dictateur, me disait un ami du
malheureux Quesnel et l'initié d'Oudet: avec la république et le
mouvement donné aux esprits, Montmartre même deviendrait Jemmapes et
Valmy.» Il y a chez nous comme un fanatisme national, une haine de
l'étranger, qui eussent pu faire de chaque Français armé un homme des
Thermopyles.
Au milieu de tous ces grands mouvemens de l'empire, les républicains ne
s'endormaient pas; il y avait même bien quelque peu de jacobinisme au
fond de la fermentation générale: je le devinai, sans beaucoup d'efforts
de pénétration, aux aveux du militaire dont je viens de parler. Il
rêvait je ne sais quelle forme de gouvernement provincial; il me citait
des particularités d'opinions fort curieuses sur les départemens des
Vosges et du Jura. «Il ne faut qu'une seule résolution d'un grand homme
caché quelque part dans la population, pour donner le branle à la France
entière.
«--Sans l'Empereur? répondis-je.
«--Sans lui, non; mais avec lui, sous un autre titre.
«--Mon Dieu, cela serait bonnet blanc ou blanc bonnet; croyez-moi,
laissez-le empereur, cette dignité lui a été si bien pendant dix ans;
car vous n'en feriez jamais qu'un républicain manqué.» Quand je fis part
à Regnault de cette conversation, il me répliqua: «On connaît bien tous
ces songes-creux; beaucoup avec de la bonne foi, quelques uns avec du
talent, ne songent pas que le despotisme seul serait assez fort pour
créer une république; cependant je sais bien qu'on l'espère, mais
l'Empereur a une antipathie décidée pour le nom et pour la chose.
«--Tels ne sont pas les discours publics, et, entre nous, les triomphes
de la république ne sont pas les moins beaux lauriers; Napoléon peut
préférer le trône, mais il n'aura jamais droit de maudire la révolution.
Puis n'a-t-il pas fait ouvrir des clubs? et cette revue des fédérés,
annoncée pour demain, n'est-elle point une occasion, un pas rétrograde?
Voulez-vous que je vous l'avoue, Napoléon me fait peine: maître encore
de tout, il n'a plus l'air d'être maître de lui.»
Enfin cette revue, à laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur
la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est disposé à mépriser
le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre
dans son ensemble, et non pas aux extrémités. Ce rassemblement de gens
déguenillés, dont les plus propres étaient des charbonniers, arrivèrent
pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait
autant une menace pour l'ordre qu'une défense pour l'empire. Il y avait
entre ces livrées de la misère et l'admirable discipline des troupes un
contraste qui inspirait de la tristesse et de l'épouvante. J'étais en
homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur à lui toucher le
coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une
oppression pénible; oui, il me fit comme pitié, et cependant je m'en
voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scène, qui me pesait et plut
si peu à l'Empereur, était encore un effet de sa seule volonté! Rien ne
saurait rendre la contenance humiliée des soldats; les vieux guerriers
décorés touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait
répondre aux regards de Napoléon; les plus jeunes disaient des choses
que je me garderais bien de répéter; mais je ne puis m'empêcher de
peindre le geste très significatif que quelques uns ajoutaient à
l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les
rangs portait les fédérés vers les militaires, ces derniers se
frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte
de quelque contagieuse malpropreté.
Au moment où les chefs des fédérés firent des motions et essayèrent
quelques discours, je surpris un mouvement de Napoléon où se lisaient du
dégoût et de l'effroi, et une sorte d'intérêt. Je m'en fus avant la fin
de cette déplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.
Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de
principes républicains, me parurent presque malades à ma manière. Un
conseiller d'État raconta devant moi, que Napoléon avait saisi son épée
à la lecture du programme de la fédération bretonne. Tout le monde
s'écriait: «Pourvu que nous soyons vainqueurs à la première bataille!
Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres
fureurs.»
Regnault, je l'ai déjà dit, aimait sincèrement Napoléon, et il avait
beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux
dans sa position. Ney s'en prenait à tout le monde; il était tour à tour
furieux contre les ministres, contre le peuplé, contre l'Empereur
lui-même, à cause de cette revue. En effet les soldats de la révolution,
s'ils en avaient épousé les principes, n'en avaient pas partagé les
excès; les scènes populaires n'étaient point de leur goût; les soldats
en murmurèrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napoléon; je
sais que, pour mon compte, j'aurais donné des années de ma vie pour que
Napoléon n'eût pas été dupe de cette farce démocratique.