CHAPITRE CXLIX.

Le rendez-vous avec Ney.--Le balcon et le parapluie.

Dès que le maréchal Ney revint à Paris, appelé pour la formation de la

jeune garde, je reçus un mot de lui qui, sans aucune provocation de ma

part, vint me surprendre par l'indication d'un rendez-vous chez un

restaurateur des Champs-Élysées. Heureuse de cette tendre spontanéité,

j'arrivai la première, suivant mon impatiente habitude en pareil cas.

J'étais en femme, et sans aucune affectation de parure. Toutefois ma

toilette se faisait remarquer par cette élégance riche qui, pour peu

qu'elle ne revête pas une figure désespérée, attire toujours un peu

l'attention dans les promenades. Il y avait une grande affluence de

militaires dans les Champs-Élysées. Toutes ces martiales physionomies

respiraient la joie et la confiance. Comme aux plus beaux jours de nos

triomphes, et pour peu qu'on prêtât l'oreille, on entendait citer

quelque parole populaire de Napoléon. «Quel avancement dans l'armée!

voilà tous nos sergens, sous-lieutenans; tous nos lieutenans,

capitaines!» tel était le cri de la plupart des groupes; «car ce sont

les sous-officiers qui ont ramené le petit homme. Les _gros bonnets_ se

faisaient prier, craignaient de se mettre en avant: l'Empereur a bien

remarqué cette différence de dévouement; nous autres seuls nous

l'aimons, il nous aime aussi de préférence. Entre lui et ses vieilles

moustaches, c'est à la vie et à la mort.»

Emportée par ma curiosité, et plus encore par cette expression de

sentimens qui m'étaient chers, pour écouter tous ces belliqueux propos,

je m'étais un peu éloignée du point indiqué de notre rendez-vous. Pour

surcroît de distraction, je fus abordée par une de ces connaissances

bannales qu'on rencontre toujours avec indifférence, mais dont la

présence me devenait ce jour-là une insupportable contrariété qui allait

jusqu'au malaise. Je tremblais de voir paraître celui que j'attendais

avec tant d'impatience, et j'écoutai avec une espèce de rage les mille

et mille réflexions que cet importun me faisait subir.

Ce monsieur m'annonça, au milieu de toutes ses inutilités, une agréable

nouvelle: une revue où Cambrone devait apporter les aigles de la garde.

«L'Empereur prononcera un de ces discours qui vont droit au coeur du

soldat; tout ira comme par le passé. Rien n'est changé autour de lui, ni

lui-même; c'est tout notre empereur de Tilsitt et de Moskou.» Je réussis

enfin à me débarrasser dès que j'aperçus Ney, qui me faisait signe de le

suivre.

Ney avait pris sur la gauche, et moi je le suivais à grandes enjambées.

J'arrivai toute hors d'haleine, et fus plus que surprise de voir Ney

renvoyer son cabriolet et entrer dans une de ces petites guinguettes de

médiocre apparence, où les ouvriers vont passer leur second dimanche,

autrement dit leur lundi. Le maréchal était enveloppé dans une immense

redingote, et le visage caché sous un vieux chapeau rond; moi, au

contraire, avec mon vitchoura, mon voile et mon cachemire, j'éprouvai

quelque hésitation à entrer, et je faisais presque la mine de Clara au

petit escalier du château de Hachincterzof. Ney monta sur une espèce de

balcon de bois, jetant sur moi des regards mécontens et boudeurs. Il

semblait me reprocher mon indécision...; dès lors je n'en eus plus

l'ombre. Un gouffre, un brasier, un abîme, je ne sais quoi de plus

effrayant encore ne m'eût point arrêtée. De bonne grâce je m'y fusse

précipitée pour répondre à celui qui m'appelait. En moins d'une minute,

et rapide comme la pensée, je me trouvai au haut du plus hideux et du

moins commode des escaliers; mais j'étais pressée dans les bras du

maréchal... Que de questions! que de joie! Il connaissait l'homme que

j'avais rencontré dans les Champs-Élysées. Je contai ce qu'il m'avait

dit.

«Cet homme a raison, sa politique est la bonne; mon Dieu! tout roule sur

le même pied que s'il n'eût jamais été question d'abdication.

«--L'empire, cette fois, durera-t-il?

«--Ma chère, nous y ferons de notre mieux. Les républicains seront

furieux, l'Empereur est tout d'une _pièce_ comme avant.

«--Avez-vous vu Regnault depuis votre retour?

«--Non.» et alors nous causâmes quelques instans de choses fort inutiles

à répéter. Le temps était à la pluie, mais très doux. Rien ne peut

donner une idée de l'étrange retraite qui recevait nos confidences: une

laide chambre, remplie de tables, avec des nappes fort peu engageantes.

«Il faut pourtant, Ida, avoir de l'appétit ici.

«--La chose est difficile.

«--Allons, ma chère, quand on a mangé de la vache enragée en Russie, il

ne faut pas reculer devant la gibelotte de la guinguette et le litre de

la barrière, et la bonne compagnie dont nous sommes menacés.

«--Vous n'avez pas à la craindre, j'ai loué toutes les tables, et nous

sommes pour un jour propriétaires exclusifs du balcon;» là-dessus il

ouvrit la porte de plain-pied qui y donnait entrée, et son mouvement

était si original, que j'éclatai de rire à l'exécution. Depuis bien

long-temps je n'avais vu Ney que triste, souvent contrarié, et toujours

plus que raisonnable. La différence de ses manières était aussi grande

qu'agréable pour moi, et ce contraste me rendit, avec la puissance des

souvenirs, toute l'ivresse d'une des plus douces réalités. Je lui

communiquais ces empressemens passionnés auxquels, dans mes plus heureux

jours, il trouvait tant de charmes!

«Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de goût

pour le plus beau métier du monde?

«--Tant que vous en serez, M. le Maréchal.

«--Allons, à la dernière campagne.» Nous continuâmes long-temps sur le

même ton; j'étais dans mon élément, la folie, et Ney, en la partageant,

l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque

chose sur ma conduite de 1814, et le mot de _fama volat_ m'échappa.

«Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est

vraie?» Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans

l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi

j'eusse grandement couru risque d'une répétition de la scène du Dniéper.

«Mon ami, ne me gâtez pas cette bonne journée, je n'ai aucun tort

là-dessus.» Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux

le calmer, et j'y réussis complétement. Je ne parlerai pas même de notre

dîner de campagne, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre; mais je ne

puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqué

par une singularité trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se

faisait dans l'établissement quelque vacarme; je passai sur le balcon,

d'où l'on entendait tout; c'étaient des soldats et des hommes du peuple,

quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait

à étourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir,

il eût fallu passer au milieu de ce monde, et il était probable que si

l'on eût reconnu le maréchal, dont l'humeur était fort gaie, il eût fait

là quelque station. Les jours n'étaient point encore longs, et la nuit,

déjà favorable, nous donna l'idée de nous mettre dans le coin du balcon,

pour prendre le dessert et écouter seulement ce qu'il était plus

dangereux de voir. Nous voilà donc installés presqu'en dehors de

l'appartement. Quelques minutes après, un coup de vent pousse et ferme

derrière nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne

mal barbouillée d'une gargotte de barrière. Mon Dieu, où le bonheur

va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrière de folies, je ne puis me

rappeler qu'un seul moment comparable en émotions enivrantes à ce moment

bizarre et, délicieux, placée entre des ressouvenirs pénibles et de

prochaines et éternelles douleurs. Pour échapper aux regards qui

pouvaient nous surprendre, nous nous étions assis du même côté, bien

près, trop près l'un de l'autre, serrés entre la table et le mur; par

une singularité du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter

la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu'à un silence

qui n'était point un vide de l'ame.

La société, que nous entendions malgré nous, était fort curieuse à

écouter comme étude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond,

retombaient toujours, malgré leurs distractions bachiques et

sentimentales, dans leurs joies guerrières. L'Empereur était plus

souvent invoqué que l'Amour. «Nous l'avons enfin le petit homme, et dans

quelques jours la mère et l'enfant viendront le rejoindre aux

Tuileries.--Oui, dit Ney, si nous réussissons à les aller enlever tous

deux.» Le temps était magnifique lorsque nous étions arrivés; mais le

ciel s'était couvert, et la pluie commença à tomber. J'avais par hasard

pris la précaution d'un parapluie. Impossible de penser à évacuer la

place avant la garnison d'en bas: «Résignons-nous à l'abri du parapluie,

m'écriai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais

puisque nous sommes en habits, nous ne dérogerons pas. Wellington s'en

sert bien en grand uniforme et à cheval; les soldats du pape montent la

garde avec des ombrels. Au fait, tout est préjugé et habitude.» Pendant

la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitâmes; et

chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus;

j'étouffais de rire et j'osais à peine respirer. C'était absolument la

scène de _Paul et Virginie_. Malgré la ressemblance de la position, j'en

fis la remarque: mais je ressemblais si peu à l'innocente créole, que

Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi

davantage pour que la comparaison fût moins vraisemblable, ou plutôt

pour qu'elle le fût moins. Mais si je n'étais point Virginie, s'il

n'était point Paul par la candeur, les battemens de nos coeurs nous

disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tête se perdait par

la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un

équilibre de position si menaçante. Il me sembla alors que le balcon se

brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier

échappait à ses mouvemens et à ses lois.

Nous restâmes là plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui

renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait

été la fin de ce tête-à-tête en plein air, dont le mystérieux abri

dérobait au moins le charme à tous les regards. Le siége étant levé, Ney

me prévint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.

«Mais demain je vous apercevrai à la revue, aujourd'hui me console de

demain; demain, cependant, je veux encore, cachée dans la foule, jouir

de cet incognito du coeur qui, sous le soleil brûlant de l'Espagne et

sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de

rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes périls et mes

fatigues.»

Nous nous quittâmes près de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir

lieu la revue d'un corps d'armée qu'avait commandé le malheureux duc de

Berri; j'y courus, j'espérais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui

où Cambrone et les compagnons de l'île d'Elbe passèrent avec les aigles

de l'exil; l'Empereur, à ce moment, prononça un de ces discours où se

trouvait toute l'éloquence qui si souvent a réuni les Français par les

images de la gloire et des prédictions de triomphes.

«Que ces aigles vous servent de ralliement; les donnant à la garde, je

les donne à toute l'armée... Jurez que ceux qui voudraient envahir notre

France n'en soutiendront jamais les regards.» Le cri de _nous le

jurons!_ s'éleva dans les airs; à ces éclats on eût dit que la Victoire

elle-même le répétait. Je rencontrai une foule de frères d'armes, et il

fallut accepter un déjeûner militaire après la revue. C'est là que

furent tumultueusement discutés les projets et les vues de l'Empereur;

il y avait quatre fort jolies femmes à ce déjeûner, et toutes nous

étions parées du bouquet de violettes obligé; ces dames, à chaque bond

du Champagne, en détachaient quelques feuilles pour les placer aux

boutonnières des cavaliers, aux cris de _vive l'Empereur! vivent les

braves!_ J'aimais à les entendre; mais je ne faisais point chorus avec

elles, ce qui me valut plus d'une maligne remarque. L'une de ces dames

était amie d'un peintre célèbre qui avait fait passer ses opinions sous

son pinceau; elle montra les plus jolies et les plus plaisantes

caricatures, en riant aux larmes; enfin, la petite personne pétillait de

_bonapartisme_ au commencement de 1815, et le 26 septembre de la même

année, elle déclara à quelqu'un que mes angoisses pour un illustre

prisonnier intéressaient vivement; «que cette pitié et cet intérêt

étaient fort mal placés, parce qu'elle me connaissait pour une femme

_révolutionnaire_.» Je pense que cette dame, qui était, comme moi, assez

bien encore en 1815, doit en être au repentir, et ce petit trait de

souvenir sera toute ma vengeance. Parmi nos convives il y avait un

parent de Lanjuinais, dont l'enthousiasme pour Napoléon allait presque

jusqu'à l'aliénation mentale; et lorsque, dans le fol entraînement de la

conversation, j'eus laissé échapper que je connaissais le colonel de

Labédoyère, je craignis que son dévouement ne me prît à la gorge par

excès d'admiration. «Voilà, s'écria-t-il, le modèle à tous! Labédoyère

est noble pourtant; mais c'est, comme Lasalle, une fois noble de

naissance et six fois noble par sa bravoure.» Je fus contrainte de

donner à l'orateur mon adresse, et nous nous séparâmes.

Je reçus le lendemain une lettre de Léopold, qui venait de changer de

régiment, et qui se trouvait alors avec le général Clausel à Bordeaux.

Cette lettre me causa une joie bien vive; j'y lus la certitude que Ney

même, sans me le dire, avait pensé à celui que je lui avais peint digne

de son glorieux appui. Je répondis à Léopold de façon à flatter ses

espérances ambitieuses. Hélas! les illusions qui font braver la mort

sont bien excusables! Que de milliers d'hommes se faisaient tuer, en

croyant trouver dans leur giberne le bâton de maréchal!

N'ayant point vu Ney depuis notre dernière et si singulière entrevue, je

lui écrivis; mais n'ayant point reçu de réponse à une lettre qui n'avait

pas été reçue elle-même, je ne saurais dire l'effroi que me causa le

sort de ce billet, écrit avec sécurité sous l'inspiration du délicieux

souvenir qui l'avait dicté. Mais comme Ney ne me répondait jamais

exactement, je fus bien obligée de me calmer un peu jusqu'à notre

première entrevue. Quand je lui parlai de mes inquiétudes sur cette

lettre, il tomba dans une inexprimable agitation.

«Je ne puis vous faire aucun reproche, ma pauvre Ida; mais si la lettre

a été remise à ma femme, je serai l'homme le plus malheureux. Ma bonne

et chère Ida, je puis vous le dire: Je l'aime! Son bonheur, son repos,

me sont plus chers que ma vie. Si elle est instruite, je le découvrirai

aisément, car ni son coeur ni ses regards ne savent feindre.» Je fis

effort pour dissiper l'effroi tendre de ce guerrier qui ne trembla

jamais. Je ressentais presque aussi vivement que lui son émotion; car au

lieu de lui en vouloir, je l'aimais de son amour pour la jeune et belle

mère de ses enfans; c'était une qualité de plus qu'il ajoutait à toutes

les qualités du guerrier qui avait captivé mon coeur. Le billet ne se

retrouva point, mais le repos de Ney ne fut nullement troublé; lui et

moi nous nous tranquillisâmes sur le sort de cette pauvre lettre. Qu'on

juge de ma surprise, lorsqu'à quelque temps de là D. L*** vint me

montrer une copie exacte de ce billet et une note très exacte aussi des

lieux où je m'étais trouvée avec le maréchal la veille du billet!

Napoléon avait à peine remis le pied sur le territoire français, que

toutes les vigilances bonnes ou cruelles avaient repris leur

inquisitoriale activité. Je ne pus de plusieurs jours joindre Regnault;

enfin il m'écrivit de venir le trouver; il voulut me faire faire un

voyage à Lille, dernier séjour de S. M. Louis XVIII.

Regnault me lut une lettre que M. le duc d'Orléans avait adressée au duc

de Trévise; j'en ai retenu quelques expressions: j'avais dit souvent à

Regnault que j'avais vu ce prince (alors duc de Chartres) au moulin de

Valmy, à Jemmapes, à Tirlemont. En citant le passage de cette lettre,

Regnault ajoutait: «Voilà les sentimens d'un grand coeur, d'un prince

français; l'Empereur, qui se connaît en supériorités, admire cette

conduite. La première fois que je vous ferai parler à Napoléon, il faut

amener vos souvenirs de 92, et parler du bataillon de Mons.

«--Pour demander la retraite ou les invalides?

«--Non, pas encore, mais pour entendre l'éloge du prince dont vous

m'avez vanté la bravoure. L'Empereur aura les plus grands égards pour

toute la famille.»

Regnault me paraissait moins transporté que Ney, et presque soucieux,

quoiqu'il fût enchanté du retour de l'Empereur, mais il ne se faisait

pas illusion; et cet enthousiasme du retour, il savait bien que sa durée

tenait à l'espoir qu'on donnait de l'alliance de l'Autriche, de

l'arrivée de Marie-Louise et du roi de Rome.

Vers cette époque, un officier de la division Gardanne, qui combattait

dans le Midi avec le général Grouchy, m'adressa une longue épître fort

enthousiaste. Cette lettre sans date, restée dans mes papiers, me valut,

en 1817, douze jours d'arrestation à Ostende, et me fit bien prendre la

résolution de ne garder désormais aucune correspondance sujette à la

plus légère interprétation politique.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 11 / 35 题