Papiers brûlés.--Lettres de S. M. Louis XVIII.--Le jeune conscrit.
Au plus fort du délire impérialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir
eu une admiration sincère, mais de ne l'avoir profanée par aucun
sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une
opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes
vengeances de parti; je n'appelle même pas cela de la générosité,
c'était tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages,
comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de
Saint-Louis, colporteur bénévole et inutile de proclamations! À quelque
temps de là je fus priée par une dame de mes amies de m'intéresser à un
de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait
enlever, ce qui contrariait, outre ses intérêts, ses opinions. Édouard
R. était conscrit en 1814; fils de veuve, il avait été sauvé par les
événemens du malheur de quitter sa mère. Au moment de la restauration,
un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au
château, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce
jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa
reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intéressante que
belle; ses manières, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans
les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de
distingué, tout annonçait dans Édouard mieux qu'un commis. On lui avait
tant parlé de l'Empereur comme d'un méchant homme, chez quelques
vieilles dames où il avait la complaisance d'aller tous les soirs
entendre dire du mal de l'_ogre de Corse_, pour donner à sa bonne mère
le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, Édouard avait vécu dans
un monde si étroit, qu'il craignait d'être persécuté pour avoir passé
quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:
«Imaginez, Madame, toutes mes inquiétudes: Non seulement j'ai à craindre
d'être reconduit de brigade en brigade à un régiment, parce que je suis
coupable de résistance à la conscription, mais voici encore ce que j'ai
fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis resté à mon bureau
d'expéditionnaire au château. Tous les zélés serviteurs de la monarchie
ont déserté les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis
XVIII. On m'avait bien recommandé de ne point quitter mon poste avant
d'avoir brûlé une énorme quantité de papiers, témoignages de beaucoup de
confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient
compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les
classes. Hélas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis;
car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens
qui sont venus me faire déloger des Tuileries. Dans le premier moment de
ce bienveillant incendie où Bonaparte aurait trouvé des secrets précieux
sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous
ses fenêtres ou dans ses appartemens mêmes; dans ce premier moment,
dis-je, je jetais toujours un oeil de curiosité sur le nom et l'objet qui
me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous
assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire
historiques, étaient beaucoup plus plaisans que sérieux. La singularité
qui m'a le plus frappé, c'est la rareté des noms vendéens. L'heure finit
par tant me presser, que, bien innocent Érostrate, et pour la sûreté de
tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brûlai en masse,
et sans aucune autre préoccupation que celle de ne point mettre le feu
aux cheminées; enfin, je n'avais point terminé mon opération, quand un
officier à moustaches énormes est venu me signifier l'ordre de vider la
place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet
devait être prêt pour un des officiers du grand-maréchal du Palais.
L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet
dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir.
En rentrant chez ma mère, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et
de la précipitation; mais je m'aperçus qu'il s'y était glissé des copies
de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais été chargé de transcrire.
Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car, à mesure que j'en
expédiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge
qui n'est jamais resté dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins
inquiétant, parce que si l'on venait à me persécuter pour mes affaires
de conscription et à faire une descente chez moi, on pourrait me
supposer capable ou d'une pensée d'infidélité, ou, dans un autre sens,
d'une pensée de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de côté ces
papiers, soyez assez bonne pour en devenir dépositaire: vous n'avez rien
à craindre du gouvernement impérial ni de sa police.
«--Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne
justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exercé la moindre
persécution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre à un
despotisme de détails; il ne tourmentera jamais ses peuples à coups
d'épingles. Ainsi, soyez sans inquiétudes, et parlons d'une affaire plus
sérieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que
vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.
«--Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseillé;
c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient
de faire, d'obtenir d'un colonel d'être porté sur les contrôles de son
régiment, en restant porté à une compagnie de dépôt. Un commissaire des
guerres employé à Paris m'attachera à ses bureaux avec un petit
traitement. Ce commissaire pense très bien; mais il tient à ne rien
demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est déjà un peu mal
noté comme _blanc_. Il a même agi envers moi avec beaucoup de franchise:
il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour
s'obliger lui-même, parce que, m'a-t-il avoué, en cas de retour des
autres, je lui ferai donner des apostilles du château pour conserver sa
place.
«--Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer à un
avenir qui ne se réalisera peut-être jamais, je traduis tout simplement
sa politique par ce mot: il pense en père de famille qui a sans doute
des enfans.
«--Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.
«--À la bonne heure. Quant à vous, j'aime trop ma mère pour ne pas
comprendre votre attachement pour la vôtre. Le moyen que vous m'avez
indiqué me paraît convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs
de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Français, qui ne doit
jamais fuir un drapeau.»
J'écrivis au maréchal Ney une petite note bien détaillée, qui resta sans
réponse, parce qu'il avait voulu me ménager une surprise; car, quelques
jours après, Édouard R. vint me voir avec sa mère, pour m'annoncer que
tout avait été enlevé dans les bureaux de la guerre, de la manière juste
qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils
et de cette bonne mère, je me crus presque de leur famille.
Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, après avoir retrouvé,
après bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitté au 20 mars.
Il ne m'a jamais demandé la copie des lettres qu'il m'avait confiées,
son ancien chef lui ayant assuré que les originaux seuls étaient
précieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis
XVIII a toujours passé pour très bien écrire, je crois qu'on ne sera
point fâché de rencontrer, sous le rapport de la curiosité historique et
littéraire, ces courts fragmens de correspondance dans les _Mémoires
d'une Contemporaine_.
À Hartwell, ce 11 septembre 1810.
«On vient, mon ami, de me donner une alerte épouvantable, en me
disant que le comte de Pradel avait été ces jours passés à la cité,
pour savoir quand il pourrait écrire à son fils, et qu'on lui avait
répondu que _la Princesse Amélie_ ayant beaucoup tardé, le second
_packet-boat_ était parti peu de jours après. Je suis d'autant plus
fondé à n'en rien croire, qu'après votre départ, craignant que le
vent, qui n'était pas trop favorable pour votre route, ne vous eût
peut-être forcé à rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des
ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le départ d'aucun
_packet-boat_ de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un
_warning_, et j'ai tout de suite sauté sur ma plume.
«J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous
m'avez écrites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu après que
j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai
jamais su à temps. Ce n'est pas que je ne vous aie écrit une fois
dès le lendemain de votre départ d'ici, mais vous n'avez eu garde
de recevoir ma lettre: elle était avec votre voiture que vous aviez
demandée à Thames; elles y ont monté toutes deux la garde pendant
deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.
«J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a été
loin de vous faire du bien. Le temps était si exécrable! mais ce
qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez été mécontent de
votre _packet-boat_, et elle a été d'autant plus sensible qu'elle
était inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que
ceux de ces bâtimens qui sont destinés à des voyages de long cours,
étaient des espèces de petits palais, et il m'a été dur de
déchanter. Que vous preniez un jour le _stage coach_ pour venir de
Londres, et que vous arriviez ici cahoté, ballotté, maudissant la
voiture, une heure après nous en rirons ensemble, mais passer
quinze jours, peut-être plus, dans la saloperie, et à mourir de
faim, c'en est trop. Hélas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les
papiers qu'il y avait une frégate destinée à transporter une dame
de Madère, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur
une pareille indication? Il s'est trouvé que cette dame est lady
Tankerville, mère de lord Ossulstone, que la santé de sa fille
conduit là. C'est une très bonne femme, très obligeante. Je suis
sûr que le duc de Grammont aurait facilement arrangé tout cela, et
vous seriez parti huit jours plus tôt de Portsmouth, sur une
frégate, faisant en chemin des connaissances agréables à cultiver
là-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqué une telle occasion.
«En tâchant d'écarter ces regrets, désormais superflus, je
m'attache à une idée consolante; c'est celle du temps qu'il a fait
les derniers jours du triste carême que vous avez passé à Falmouth,
et depuis, jusqu'à hier. J'espère que le commencement aura réparé
les torts du voyage par terre, et la suite compensé les
inconvéniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de
Madère que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre
esprit le calcul de dix années de plus, ou s'il revient, mettez au
mois, l'air plus salutaire aux Açores qu'en Italie.
«Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitté de toutes vos
commissions, qui toutes ont été accueillies comme nous pouvions le
désirer. Nous avons été passer la semaine de votre départ
(c'est-à-dire, du lundi 27 au samedi 1er) à Stowe, où nous ayons eu
le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais
la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis
m'a mené faire une petite excursion de quelques heures sur le grand
canal de jonction, _alias_ de Paddington. Elle a commencé sous
terre et fini dans les airs; c'est-à-dire qu'à l'endroit où nous
nous sommes embarqués, le canal passe pendant un mille trois quarts
sous une montagne où il y a jusqu'à cent vingt pieds de terre
au-dessus de la voûte, et qu'auprès du lieu de débarquement, il
traverse une vallée d'environ un demi-mille de largeur, à cent
cinquante pieds au-dessus de la rivière qui coule au milieu. Ces
ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai été fort satisfait de ma
course. M. le marquis m'a dit que la totalité du canal de Liverpool
à Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait coûté
1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des
particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.
«Mon malheureux ami le roi de Suède est vengé de la criminelle
ingratitude de ses sujets, par l'élection de Bernadotte; et en se
proposant lui-même un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a
mis le dernier sceau à son infamie. J'espère que le duc de P...,
qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli
son projet, et ne remettra plus les pieds en Suède; la Prusse aura
bientôt le même sort. On dit que la malheureuse reine, qui
effectivement est morte bien vite, a été empoisonnée, parce qu'elle
était la seule qui pût encore inspirer un peu d'énergie à son mari.
«Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Masséna sont
toujours sur le qui vive. Le premier, très inférieur en forces, a
jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Condé (vous
allez dire que je faufile) la comparait hier à celle de Courtray en
1744, qui fit tant d'honneur au maréchal de Saxe.
«Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la santé; c'est mon souhait
de tous les instans; adieu.»
À Hartwell, ce 5 novembre 1810.
«J'ai reçu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais
déjà eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez
écrite le 29 à La Neuville; j'étais donc rassuré quant à
l'essentiel; mais j'étais inquiet pour l'accessoire. Le fait est
que le bâtiment porteur des lettres auxquelles je réponds, était
_bound for Ramsgate_, qu'il a mis un grand mois et plus à y
parvenir; enfin, il est arrivé et j'ai eu le plaisir d'entendre
parler directement de vous. Je suis fâché que vous ayez souffert
pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci fût
bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous
sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et
je crains qu'à cet égard vous n'ayez pas réparé le temps perdu
aussi promptement que je l'aurais désiré. Le raisin, les figues,
les attentions même des personnes obligeantes qui recueillent les
arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon
et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela,
dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gîte à
soi. Dans la triste alternative où vous vous êtes trouvé sur ce
point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dépense pour
dépense, il vaut mieux en faire pour être, suivant ses propres
idées, dans une situation plus agréable, que pour prendre ce qu'on
trouve dans un endroit qui plaît moins. Cela me fait en ce moment
_tirer le bien du mal_; et la distance qui nous sépare, le temps
écoulé depuis votre dernière lettre a du moins l'avantage, tout
chèrement acheté qu'il est, de me faire penser qu'à l'heure qu'il
est, votre nid doit être fait; et que déjà un peu remonté pour cela
seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-être
_confortably_.
«J'ai été attrapé tout net par le _packet-boat_ de septembre,
quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne
l'avais pas été; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait
été de même pour celui d'octobre. J'espère être plus heureux ou
plus avisé cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on
ferme, dit-on, la malle à Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi
qu'il l'a fait les deux dernières fois, le paquet directement à
Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre
heures. Quant à votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick
était simplement croiseur, ce qui est une chose indéfinie, ou s'il
avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la
lettre est à venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir
écrite.
«Que de choses depuis ma dernière lettre! M. le duc d'Orléans
renvoyé en Sicile par les cortès; la motion en fut faite le 18
septembre à cette monstrueuse assemblée (je dis monstrueuse, car je
ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une où
il ne se trouve que trois personnes titrées), et passa à une simple
majorité de cinq voix; l'exécution en fut confiée à la régence. Un
membre avertit M. le duc d'Orléans d'aller parler aux cortès; il y
courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans être admis, fut
renvoyé au _pouvoir exécutif_. De retour chez lui, il y trouva le
gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu'à son
embarquement. Premiers actes de ces mêmes cortès, qui rappellent
ceux de 1789.
«Grande victoire remportée sur Masséna par lord Wellington; d'où il
résulte que le dernier est à vingt lieues du champ de bataille,
dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra,
avec cette différence que les vainqueurs de Simiera ne possédaient
qu'une petite langue de terre le long de la côte, au lieu que celle
dont les vaincus sont les maîtres s'étend des bords du _Tage_
jusqu'à ceux du _Niemen_. Voilà pour le Midi.
«Le roi de Suède est en Russie; il a voulu s'embarquer à Pillau
pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a
empêché. Il a été bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a,
dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses États, ou d'être
conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura préféré. Je lui ai
écrit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possède.
J'ai pris des mesures pour être instruit sur-le-champ s'il arrive
dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme
l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commencé
cet article); je doute fort d'être en état de vous en dire plus,
même le mois prochain.
«La princesse Amélie a succombé vendredi dernier à sa longue et
douloureuse maladie, et ce malheur a eu des conséquences plus
funestes que lui-même. Adorée de toute sa famille, recevant de tous
les plus tendres soins, sensible surtout à l'attachement du roi son
père, elle a, lorsque les médecins lui ont, environ quinze jours
avant sa mort, prononcé son arrêt fatal, envoyé chercher un
joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une
boucle de ses cheveux, avec cette inscription: _Remember of me
after I am gone_. Elle a placé elle-même l'anneau au doigt
paternel. Cette dernière épreuve a été trop forte pour un coeur
déchiré depuis si long-temps; et, dès le soir même, le roi a
commencé à manifester quelques symptômes de son ancienne maladie:
ils ont toujours été croissans. Enfin, des médecins ont déclaré aux
ministres que, jusqu'à son rétablissement (qu'ils espèrent, mais
dont jusqu'à présent rien n'annonce l'approche), sa majesté était
hors d'état de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu,
avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et
peut-être l'excès de sa piété filiale ont causé.
«Le parlement était prorogé jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation
jusqu'au 29 était décidée; mais le roi n'a pu signer la
proclamation nécessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont
rassemblées jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournées
jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera _a very
momentous crisis_.
«Je me suis acquitté de vos commissions, qui ont été de part et
d'autres accueillies avec la grâce coutumière. Je me porte bien;
puissé-je apprendre qu'il en est de même de vous! Adieu, mon ami.»
À Hartwell, ce 9 novembre 1810.
«Je commence, mon ami, à avoir besoin de réfléchir souvent à la
salubrité du climat de Madère, et à tout ce que m'en a dit M. de La
Chapelle: car la distance me paraît un peu bien grande. Il y a eu
dimanche six semaines que vous avez mis à la voile, et je n'ai pas
encore de vos nouvelles. Je m'étais résigné pour tout le mois de
septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait
même été plus court, si j'avais écouté tout plein de gens, qui, au
bout de trois semaines, s'étonnaient de ne pas vous savoir arrivé
depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquiétude; il
n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises
rencontres. La Providence a pris elle-même le soin de me rassurer
sur le premier par la plus belle saison que de _pieça_ l'on ait
vue, et quant au second, voici mon calcul: mis à la voile le 29
août, vent supposé mauvais, quinze jours pour avoir passé la
hauteur de Gibraltar, après laquelle il n'y a plus rien à craindre;
quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il était arrivé;
partant, plus d'inquiétude, même déraisonnable, à concevoir depuis
le 26 septembre; mais pour ne rien appréhender, on n'est pas moins
affamé de nouvelles, et leur défaut se fait sentir chaque jour
davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il
semblerait qu'après deux jours de stagnation, on aurait plus de
droit à en recevoir.
«Vous n'en attendez sûrement pas ici de la péninsule; il doit
nécessairement y avoir une communication fréquente entre le
Portugal et Madère; ainsi vous devez être instruit de la prise
d'Almeïda, plus que suspecte de trahison, de la découverte du
complot de Lisbonne, et du mouvement rétrograde de lord Wellington,
peut-être même de l'arrivée de Lucien à Malte. On veut le
représenter comme s'étant évadé, et il avait quarante personnes à
sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas
servi par des imbécilles. Quel est donc le but de ce départ? Je
l'ignore complétement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M.
Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son
frère... Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont
le même intérêt, et voilà le lien de ces gens-là.
«Du côté du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me
persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait
mettre dans _le Moniteur_ qu'il n'avait jamais été mieux avec la
Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je
ne lui donne pas un an pour être réduit au point de son malheureux
voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'était plus le
roi de Prusse, mais le roi _Prusias_. Viendra ensuite le tour du
beau-père, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas
plus que les autres.
«Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce
matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse
Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore
lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si
ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont
elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort
âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de
déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'_Observer_,
que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the
fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of
a Christian, the fortitude of a man.»
«Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle
Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été
passer leur _honey-moon_, non pas à l'anglaise; mais avec leurs
parens et _tout plein_ d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim.
Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait
l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.--Vous verrez,
a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»
«Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez
douter, au superbe _bouhampere_ dont cette lettre est décorée.
Adieu, mon ami.»
À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.
«Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes
inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je
vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame
souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de
penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut
jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus
touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.
«Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je
vous donnerai des détails par le prochain _packet-boat_; je n'en ai
aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part
demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi;
je vous embrasse de tout mon coeur.»
À Hartwell, ce 2 décembre 1810.
«J'espère, mon ami, que vous aurez reçu avant cette lettre un mot
que je vous ai écrit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous
trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis-à-vis
de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible
que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au
point où je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours
où sa santé (injuste que j'étais, je la croyais malade imaginaire!)
influait sur son humeur, j'avais toute la journée un fonds de
tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle était
elle-même, j'étais tout en gaieté et en bonne humeur (_in high
spirits_). Mais je ne cherchais à me rendre raison ni de l'une ni
de l'autre de ces affections. Le moment où j'ai vu le danger m'a
fait lire dans mon coeur; ce moment commença, ainsi que je vous l'ai
mandé, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai écrit ce n'était
encore qu'une inquiétude vague, que je ne puis me repentir de ne
vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.
«Je vous ai dit que je l'accusais d'être malade imaginaire, et sur
cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui
était fondée sur la manière dont il l'avait traitée en 1803, et je
croyais tout ce qu'il me disait. Je savais très bien qu'un médecin
peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je
n'imaginais pas qu'il pût en être de même pour un fait matériel.
Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enflées; il
le niait, et moi je m'en rapportais à celui des deux qui semblait
devoir le mieux s'y connaître. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle
me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses
ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrédule que
moi; mais au retour il n'était plus le même; cependant, pour me
ménager, il ne me montra pas toute la triste vérité, et se contenta
de me dire qu'il y avait réellement de l'enflure, et que cela
pourrait devenir sérieux. Ce fut ce jour-là que je vous écrivis;
mais dès le mardi 6 il changea de langage, et me déclara sans
détour que l'hydropisie était formée, et que le défaut absolu
d'urines la rendait très alarmante; qu'à la vérité il ne
désespérait pas que les remèdes pussent les rappeler, mais que,
s'ils n'en venaient pas à bout, cela serait fort court. Ce furent
ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.
«La nuit avait été fort agitée, et le matin on lui appliqua des
vésicatoires aux deux bras, pour tâcher de s'opposer à
l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernière fois, le
triste mais sensible bonheur de la servir, en replaçant les
couvertures que l'agitation de la nuit avait dérangées. La journée
du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa sérénité, et
plaisanta même avec moi sur les premières souffrances que les
vésicatoires lui causèrent; mais, le soir, la levée des emplâtres
fut pénible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore
plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'étouffement qui la
fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue durée; mais elle revint
à midi, à la suite de laquelle elle prévint la proposition qu'on
allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord après sa
confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrés
vers les trois heures par M. l'archevêque. On eût dit que Dieu lui
avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent
archevêque, accablé de douleur, se trompa plus d'une fois dans les
cérémonies de l'extrême-onction, et elle le redressa avec un calme
et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait été près du
lit d'un autre. Le reste de la soirée s'en ressentit; je rentrai
chez elle un peu après la cérémonie, et je voudrais que vous
eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la
main.
«La nuit ne fut pas très mauvaise, mais le réveil du jeudi 8 fut
fâcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que
celle du mercredi; mais les urines ne coulèrent pas plus que les
jours précédens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite
évacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement
la moindre espérance, était presque remonté; mais cet effet de la
nature n'eut pas de suite. Ce jour-là fut celui des arrivées. Du
moment que les sacremens avaient été décidés, j'avais envoyé
avertir tout le monde; mon frère arriva de Londres à onze heures du
matin; mes neveux, qui étaient à Domington, chez lord Moira, à neuf
heures du soir, et M. et Mme la princesse de Condé à dix heures. M.
le duc de Bourbon, qui n'était pas à Londres, n'arriva que le
lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du
réveil fut moindre que les autres, et la journée ne fut point
mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficulté à avaler.
J'ai oublié de vous dire que les médecins avaient exigé qu'il n'y
eût que peu de monde à la fois dans la chambre et qu'on n'y restât
pas long-temps; de manière que nous passions la journée dans son
salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, où il ne
restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que
nous, le duc d'Havré, l'archevêque et l'abbé de Bréan. Ce même
vendredi au soir, elle voulut que l'abbé de Bréan l'entretînt de
religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abbé
Edgeworth. Elle prenait part à la conversation quasi comme en
société; et ce jour-là je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il
n'y eût point d'urines.
«Le samedi 10, la nuit avait été passable, et à neuf heures, qui
était le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore
eu; mais peu après elles commencèrent. Je vis alors combien peu
elle se faisait illusion et avec quelle tranquillité elle
envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire
qu'un homme attaché à mon frère, qui s'appelait Motte, mourut en
1769 par une si grande tempête, que, depuis ce temps-là, pour
exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de
la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent étaient
plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en
parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: «On ne dira
plus _temps de la mort de Motte_.» Je ne répondis rien, mais la
mort retentit dans mon coeur plus encore qu'à mes oreilles. Elle
avait peine à respirer dans son lit: on la plaça dans un fauteuil,
et là la crise augmenta à tel point que les médecins craignaient
qu'elle ne pût pas la supporter. Elle demanda l'abbé Bréan, qui,
n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller à
Aylesbury; à son défaut elle fit appeler M. l'archevêque, et, après
s'être entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire
qu'elle désirait nous voir tous encore une fois; mais dès lors,
n'ayant pas la force de nous parler, nous entrâmes, et au bout de
quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu après elle
demanda les prières des agonisans, que l'archevêque récita. L'abbé
de Bréan arriva vers la fin et les acheva, car l'archevêque ne
pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna
l'indulgence _in articulo mortis_. Cependant la crise diminuait, et
ses forces étaient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevêque,
portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins
qu'elle avait pu me donner. «C'est moi, répondis-je, qui vous
conjure de me pardonner tous mes torts.--Non, me dit-elle, l'abbé
de Bréan sait bien que je n'ai rien contre vous.» Ensuite, sentant
que mes larmes inondaient sa main: «Ne m'attendrissez pas
davantage, ajouta-t-elle avec la même douceur, je ne dois plus
m'occuper que du Créateur, devant qui je vais paraître, et que je
prierai bien pour vous.» Quand je fus sorti, elle fit
successivement appeler mon neveu et ma nièce, qu'elle bénit avec
les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle
donna des avis aussi sages que touchans, et mon frère, auquel elle
parla avec la même sensibilité. Peu après, l'abbé de Bréan vint de
sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obéis; mais vous pensez
que ce...» (_La suite manque._)