LA BATAILLE

A cinq heures trente du matin, l'artillerie anglaise fit feu de ses

mille canons contre les tranchées ennemies, et de ce moment la terre

ne cessa plus de trembler sous les décharges incessantes des monstres

d'acier vomissant la mort et la destruction matérielle contre les

positions ennemies, qui disparaissaient sous une avalanche de fer

et de feu. Le 24e et le 25e s'élancèrent promptement à l'assaut et

atteignirent le premier stage de leur programme en moins de quatre

minutes. Douze minutes après, ils avaient rejoint leur deuxième

objectif, pris quarante prisonniers et échappé au contre-barrage

allemand, qui arriva trop tard. Grâce à la maîtrise de l'air que

détenaient facilement nos avions, l'artillerie allemande était comme

privée de ses yeux, et ses salves lancées au hasard n'atteignirent pas

les lignes khaki en marche vers la victoire; seules les mitrailleuses

nous causaient quelque gêne.

A six heures et trois minutes, à l'instant précis marqué au programme,

le 24e et le 26e surgirent à leur troisième objectif, appelé par les

Allemands le _Zwischen Stellung_; ils en passèrent la forte garnison

au fil de la baïonnette et s'y établirent solidement, pendant que le

22e et le 25e se rassemblaient pour l'étape finale, vers laquelle

ils se lancèrent à 6 heures 45. La résistance de l'ennemi devenait

plus grande, et comme ses réserves arrivaient d'instant en instant,

le volume de son feu de mousqueterie et de mitrailleuses prenait

des proportions de plus en plus incommodantes, pour ne pas dire

dangereuses; de plus, le terrain allait en s'élevant, sans parler des

explosions qui l'avaient rendu bouleversé et glissant; l'avance en

fut inévitablement ralentie. En même temps, un nid de mitrailleuses

ennemies solidement établies et servies par un nombreux personnel, nous

faisait beaucoup de mal et fut sur le point d'arrêter complètement

notre marche en avant; la situation devenait précaire, lorsque le 22e,

prenant la position ennemie par le flanc sous un déluge de balles,

se lança à l'assaut à l'arme blanche et après un combat sanglant et

longtemps incertain réussit à se rendre maître de la place, capturant

plusieurs mitrailleuses et 125 prisonniers. L'avance des nôtres put

ainsi continuer, jusqu'au prochain obstacle sérieux, ce qui ne devait

pas tarder. En effet, juste comme on allait atteindre le dernier

objectif, on se heurta à une position fortifiée connue depuis sous le

nom du Talus (Dump); c'était un enchevêtrement de tranchées brisées et

de cratères d'obus reliés ensemble et puissamment fortifiés, où les

Allemands avaient entassé pour ainsi dire des masses de mitrailleuses

et plus de 300 hommes de leurs meilleures troupes. Ce nid de guêpes

avait échappé comme par miracle au barrage préliminaire, et sa garnison

était fraîche et combative à l'excès. On essaya une ou deux attaques

de front, qui ne servirent qu'à laisser le sol couvert de nos morts

et de nos blessés, et il fallut abandonner ce système, en dépit de

la rage des Canadiens français, qui furent en ce moment difficiles

à contenir. On les libéra bientôt, de concert avec le 25e, en une

attaque concertée sur les deux flancs de la position et dont le succès

ne se fit pas longtemps attendre. Se jetant sur chaque côté sans

s'occuper des balles qui pleuvaient, et fonçant sur l'obstacle avec

une furie indescriptible, les deux bataillons envahirent les défenses

ennemies comme une nuée de sauterelles dans un champ de blé, et mirent

en peu de temps la garnison hors de combat. Trois mitrailleuses et

271 prisonniers récompensèrent cet effort, et l'avance put être

reprise vers le dernier objectif, où l'on s'établit solidement à 7

heures quatorze minutes, soit une minute en avance du temps prévu au

programme. Le 22e s'était approprié en passant un butin additionnel

de trois mitrailleuses, deux mortiers et plusieurs groupes assez

considérables de prisonniers. Décidément, l'Allemand n'était pas

chanceux avec les Canadiens parlant français, bien qu'il n'eût pas à se

féliciter non plus de ses relations avec ceux de l'autre langue.

On se mit à l'oeuvre avec énergie pour consolider les nouvelles

positions si brillamment conquises, dans lesquelles on trouva de

grandes quantités d'armement, de munitions, de provisions et plusieurs

documents secrets, ce qui n'était pas de nature à diminuer la

satisfaction et l'enthousiasme des hommes, en dépit du chagrin que

leur causait la perte de plusieurs de leurs camarades tombés dans la

bataille mais dont un petit nombre seulement ne devaient pas se relever.

[Illustration: LE MAJOR GEO.-P. VANIER M.C.

Les poilus canadiens: Le roman du vingt-deuxième bataillon canadien-français · 第 23 / 38 题