VIMY. LE PLAN DE BATAILLE

La crête de Vimy défiait depuis longtemps les efforts de l'armée

britannique et ses occupants nous incommodaient tellement du feu de

leur artillerie que cette situation ne pouvait toujours durer; le

haut commandement décida de s'en emparer coûte que coûte. A cette fin

on prépara un plan de bataille soigné et en vertu duquel l'élan de

chaque bataillon serait concerté en vue du succès de l'ensemble. On

se mit tout d'abord à harceler l'ennemi de patrouilles et d'attaques

successives, afin de vérifier sa force de résistance et d'énerver

ses troupes en créant une atmosphère de tension et d'expectative

inquiète; puis notre artillerie se mit à bombarder sans relâche

l'arrière des positions ennemies, logements, lignes de ravitaillement

et de communications etc., tandis que nos howitzers et nos mortiers

faisaient sauter ses premières tranchées morceau par morceau. En même

temps nos aéroplanes survolaient nuit et jour le territoire occupé par

l'Allemand, prenant des photographies, observant tous les mouvements

et les préparatifs et se procurant de précieux renseignements pour le

moment de l'attaque, sans oublier de laisser tomber des bombes aux bons

endroits: sur les villages où logeaient les soldats, sur les dépôts de

munitions, les quartiers-généraux et les batteries de gros canons.

Pendant ce temps, la 5e brigade effectuait des reconnaissances hardies

dans les travaux d'approche et chassait ses patrouilles du terrain

neutre. Après quoi, ayant débarrassé la place, ils prirent une semaine

pour s'entraîner soigneusement par des "répétitions," comme au théâtre,

de la grande attaque qui s'approchait.

Le plateau de Vimy domine le terrain comparativement plat de la région

de l'Artois comprise entre Thélus et Avion, soit une distance d'environ

huit mille verges. C'est une position défensive excellente, que les

Allemands n'avaient pas manqué de fortifier encore par tous les moyens,

et dont ils avaient fait l'un des bastions les plus imprenables de tout

leur système défensif depuis la frontière suisse jusqu'à la mer. Ses

pentes étaient hérissées de labyrinthes de fil barbelé sur lesquels

étaient dirigées d'innombrables mitrailleuses solidement établies

elles-mêmes dans des réduits de ciment armé à l'épreuve des balles. Par

de profonds tunnels, les défenseurs communiquaient avec leurs dépôts de

réserves, situés à l'arrière dans la campagne, et dont ils pouvaient

aussi se servir pour se répandre dans un village souterrain qu'ils

avaient préparé pour s'y mettre à l'abri à chaque fois que l'artillerie

britannique devenait par trop incommodante. Les Allemands pouvaient

aussi surveiller de cette élévation jusqu'aux moindres mouvements

des Alliés dans ce secteur, et il paraissait impossible de préparer

une attaque sans qu'ils en eussent connaissance; leur artillerie

était de force à repousser tout essai de coup de main qui ne les prît

pas par surprise. On ne le savait que trop bien par l'insuccès des

tentatives précédemment faites par les Français et par les Anglais, et

dont chacune n'avait servi qu'à ajouter aux piles d'os blanchis qui

séchaient sur les pentes sinistres de ce champ de bataille. Cependant,

la guerre est une école de persévérance et nos soldats devaient prouver

que la leçon n'avait pas été perdue pour eux et qu'avec l'aide de

chefs au courant des dernières subtilités de l'art militaire, ils

démontreraient qu'il n'existe pas de défenses boches qui puissent

résister à la valeur canadienne.

Chaque bataillon reçut donc des instructions précises sur la part qu'il

aurait à jouer dans le grand drame ainsi que sur le terrain qu'il avait

charge de conquérir, et les moindres détails furent prévus et expliqués

d'avance afin que nul ne pût s'y tromper. Les barrages de l'artillerie

devaient précéder chaque avance avec une exactitude mathématique,

tandis que les mortiers devaient faire pleuvoir sur les premières

tranchées boches un déluge d'explosifs de toutes les catégories. Ainsi

le succès semblait-il enfin assuré après tant d'échecs successifs, dont

le souvenir allait enfin être vengé, avec l'aide du Dieu des armées.

Comme nous devons nous confiner ici au récit de la part prise à cette

bataille par le 22e bataillon, il nous faut laisser de côté tout ce qui

se rapporte aux mouvements des autres bataillons; mais les aventures

glorieuses du 22e en cette journée mémorable valent bien qu'on s'en

occupe exclusivement pendant quelques instants.

[Illustration: LE MAJOR J.-P.-U. ARCHAMBAULT, D.S.O.]

Voici quel était le programme général tracé à la 5e brigade, qui

occupait déjà un front de 800 verges vis-à-vis Neuville Saint-Vaast;

elle devait pénétrer sur une étendue de 1800 verges dans les

défenses ennemies bien au-delà de la Crête, jusqu'à une ligne allant

approximativement de Farbus au village de Vimy. Cette avance devait

être effectuée en ligne droite et par cinq vagues successives se

déroulant en deux heures et quinze minutes; chacune de ces avances

serait précédée d'un barrage d'artillerie avançant à l'heure et à

l'endroit fixés à l'avance.

Il était entendu que le 24e et le 26e bataillons prendraient la tête

de l'attaque, tandis que le 25e resterait en réserve et que le 22e

s'occuperait du "balayage" des mitrailleuses ennemies restées sur les

flancs ou en arrière, besogne nécessaire à chacune de ces opérations

et non moins dangereuse que les autres; le 22e était aussi chargé de

faire suivre les provisions et les munitions. Tel était le plan, et il

fut exécuté à la lettre, en dépit du temps désagréable qu'il fit durant

cette journée historique du 9 avril 1917.

En effet, lorsque les premières lueurs de l'aube percèrent péniblement

les nuages bas qui couraient sur la plaine le moment ne paraissait

certainement pas propice pour déclencher une attaque. Un vent glacé

hurlait dans les arbres déchiquetés, et l'on sentait que la neige

n'était pas loin. Le silence momentané des canons laissait entendre la

voix plaintive de la bise, et sous les pieds des soldats frissonnants,

le sol trempé par des pluies récentes devenait de plus en plus boueux

et malsain. Les nuages devenaient plus lourds et plus menaçants à

mesure que le jour se levait, et l'on eut dit que le ciel s'opposait

au carnage qui se préparait. Seuls les éclatements d'obus lancés par

l'ennemi jetaient une lueur passagère et fugitive dans l'obscurité

jaunâtre qui recouvrait la terre. Les hommes devenaient nerveux et

impatients; puisqu'il fallait foncer dans cet enfer, autant y aller

tout de suite et en finir. Le Boche s'apercevrait que ce jour-là, les

Canadiens n'étaient pas de bonne humeur.

Les poilus canadiens: Le roman du vingt-deuxième bataillon canadien-français · 第 22 / 38 题