Après une semaine de repos pendant laquelle la brigade reçut les
renforts dont elle avait besoin, les hommes se retrouvèrent prêts à
recommencer, et furent dirigés vers le secteur de Vimy, en s'arrêtant à
Souchez.
Le 22e bataillon, pour sa part, se mit en marche le 9 octobre au matin.
La saison des pluies était arrivée, la verdure avait disparu des champs
et la campagne avait revêtu l'aspect dénudé de l'hiver en ces régions.
Les routes que suivait le bataillon passaient le plus souvent sur des
crêtes et des élévations dépouillés de toute végétation forestière par
les explosions et les incendies, mais lorsqu'ils descendaient vers
la plaine, où s'échelonnaient les curieux petits villages entourés
de vergers assez bien conservés, ils trouvaient chez les paysans bon
gîte pour la nuit et le meilleur accueil, car leurs hôtes rustiques,
enchantés de les entendre parler français, ne savaient comment leur
rendre le séjour agréable. Quel plaisir de se sentir reçus comme les
enfants de la maison, par ces bonnes gens de la vieille France, mère de
tout ce que la civilisation offre de plus élevé et de plus délicat! Les
jeunes Canadiens admiraient le courage avec lequel le peuple français
subissait les épreuves de la guerre, les yeux toujours tournés du côté
de la frontière et ne doutant jamais de la victoire finale, pourtant si
lente à venir. Ils s'étonnaient aussi de ce que les jeunes Canadiens
français fussent venus de si loin pour les défendre en combattant sous
les couleurs de l'Angleterre. Leur joie se mélangeait de tristesse à
la pensée des épreuves que traversait la France, mais l'exemple des
Canadiens français toujours courageux et optimistes les remontait
aussi, et l'on échangeait de part et d'autre des souhaits chaleureux et
des témoignages d'amitié: la vieille France et la Nouvelle des bords du
Saint-Laurent se retrouvaient avec une joyeuse émotion.
Arrivé au secteur de Souchez après cinq journées de marche, le 22e
passa à la réserve et fut chargé du second tour de relève dans les
tranchées d'Angres, de concert avec le 25e. Il s'y rendit le 21
octobre, et nos braves employèrent quelque temps à se mettre au fait du
tempérament du Boche d'en face et de sa plus ou moins grande activité.
Ils virent bientôt qu'ils avaient affaire à un ennemi apathique et
paresseux, qui se contentait de faire jouer sans cesse ses mortiers
de tranchées, dont les projectiles arrivaient en succession presque
continue et non sans nous causer souvent des désagréments sérieux. Les
canonniers canadiens ne l'entendirent pas longtemps de cette oreille,
et mirent dans leurs réponses une telle éloquence que les batteries
ennemies furent bientôt forcées de se taire. La nuit, des patrouilles
de langue française exploraient hardiment la zone neutre, et l'on
provoquait tous les partis de l'ennemi qui se pouvaient apercevoir à
distance. Mais ceux-ci se refusèrent toujours au combat, restant à
l'abri de leurs épaisses clôtures de fil de fer. La seule chose qui
put faire sortir les Allemands de cette attitude placide fut lorsque
nos francs-tireurs abattirent sans se gêner quelques-uns des officiers
supérieurs de l'ennemi qui s'étaient permis d'inspecter nos positions
trop ouvertement et en plein jour. Ceux-là n'inspecteront plus rien
en ce monde, mais l'artillerie ennemie montra de la colère pendant
plusieurs jours après leur mésaventure.
Les derniers mois de l'année 1916 furent employés à une tactique
de coups de main et de surprises dans lesquelles l'ennemi perdait
toujours quelques hommes et beaucoup de sa bonne humeur. Que ce fût la
nuit ou le jour, et au moyen d'attaques d'infanterie, ou d'arrosage
d'artillerie, de mortiers ou de mitrailleuses, on faisait tout le
temps quelque chose à l'ennemi, qui ruait en tous sens mais ne faisait
guère de mal. Il en devint un jour si excédé que plusieurs soldats
d'un régiment bavarois de réserve décidèrent d'en finir et de se
constituer prisonniers entre les mains des Canadiens français. Ils
sortirent de leur tranchée et s'en vinrent carrément vers les nôtres,
où malheureusement pour les têtes carrées leurs intentions furent mal
comprises de prime abord, et le malentendu s'exprima par une volée
de balles qui les couchèrent tous, sauf un seul, pour leur dernier
sommeil. Le survivant ne cachait pas qu'il en avait assez de risquer
sa peau tous les jours pour le Kaiser, et qu'il était content de
s'éloigner de la ligne de feu pour travailler à l'arrière. Il n'était
probablement pas le seul de cette opinion dans l'armée allemande.