LA BATAILLE

La canonnade devenait maintenant assourdissante; le barrage final

commençait et devait durer pendant dix minutes d'une distribution

généreuse de hauts explosifs et de shrapnels dont l'ennemi a dû

garder le souvenir: l'artillerie britannique de ce secteur mettait

toutes ses forces en action. A l'heure zéro, 6 heures quinze du soir,

un dernier ouragan de fer et de flamme s'abattit sur les défenses

ennemies, qui sautaient par morceaux, tandis que les shrapnels

lançaient en explosant des milliers de balles meurtrières dans les

rangs des Boches, à cent verges en avant du barrage proprement dit.

Derrière celui-ci s'avançaient maintenant le 22e, le 25e et le 26e, en

vagues d'attaque successives qui traversaient avec une calme bravoure

le terrain plein de fondrières et de cratères profonds. En vain le

contre-barrage allemand creusait-il des brèches dans leurs rangs et

jetait à terre à mesure de l'avance de nombreux jeunes "khakis" qui

y restaient étendus dans une terrible immobilité; en vain les balles

des mitrailleuses fouillaient-elles la fumée et mordaient-elles

comme des vipères enflammées dans nos rangs héroïques: les Canadiens

avançaient toujours. Une des compagnies du 22e s'égara un instant dans

la confusion causée par les divers barrages, la fumée opaque et la

disparition des accidents de terrain dûe aux explosions d'obus, et ces

hommes coururent un moment le risque de s'écarter de l'objectif qui

leur avait été assigné; mais le lieut-colonel Tremblay qui surveillait

attentivement les opérations, s'en aperçut et rectifia la direction

en prenant lui-même le commandement de cette compagnie. De ce moment

l'avance procéda comme sur un terrain de parade, bien que le colonel

fût renversé à plusieurs reprises par des explosions d'obus, et que les

officiers commandant les compagnies et les pelotons fussent en grand

nombre tués ou blessés; d'autres les remplaçaient à mesure et grâce à

l'esprit d'initiative et à la compétence déployée par les officiers et

les sous-officiers, rien ne put entraver la marche des opérations telle

que voulue par le plan d'attaque.

Les Canadiens français furent les premiers à apercevoir les chars

d'assaut, les "tanks" qui faisaient leur début; on apercevait vaguement

ces formes monstrueuses avançant par soubresauts, tantôt rampant,

tantôt à demi-dressées pour franchir un obstacle ou remonter d'un

cratère, mais toujours allant et vomissant des flammes par la bouche

de toutes leurs mitrailleuses. Des acclamations joyeuses et hilares

s'échappèrent des poitrines québécoises et de nombreux enthousiastes

se rapprochèrent des monstres pour les mieux voir à l'oeuvre; c'est

en cette occasion que les deux variétés de Tanks furent baptisées

d'un commun accord et par un badinage de soldat, "Crème de menthe" et

"Cordon rouge," sobriquets qui leur sont restés dans le langage imagé

de la tranchée.

Pendant ce temps, le barrage anglais continuait son oeuvre de

protection, mais il retardait de quelques instants l'avance des

nôtres, obligés comme on sait de le suivre à mesure qu'il démolissait

les ouvrages ennemis et facilitait ainsi l'assaut de l'infanterie;

ces quelques minutes de répit impatientaient nos hommes, qui les

employèrent à s'amuser avec les Tanks, qui avaient maintenant toute

leur confiance et leur amitié; sans s'occuper de la pluie de balles qui

tombait au milieu d'eux, ils échangeaient des plaisanteries sur la

marche peu élégante des bêtes d'acier, et l'esprit canadien-français

faisait des siennes en toute liberté: bon sang ne peut mentir.

On atteignit les abords du village, lequel n'était plus qu'un amas de

pierraille parsemé de trous et de caves dans lesquels se dissimulait

le Boche aux abois, traîtreusement armé de mitrailleuses cachées qu'il

démasquait au bon moment. Tels de bons chiens ratiers faisant la chasse

aux rongeurs, les Canadiens parcoururent, baïonnette et grenades

en mains, les rues de ce qui avait été le village, et dénichèrent

les ennemis en quelque lieu qu'ils fussent terrés. Les mitrailleurs

tombaient sous nos baïonnettes ou sous les explosions de grenades,

dans les caves pleines de Bavarois de la Garde, qui se rendirent

par centaines aux mains des terribles Canadiens qui leur criaient

en français de se rendre ou de mourir. On expédia promptement ces

prisonniers à l'arrière, aux soins du 26e, qui balayait soigneusement

ce qui était resté sur les flancs de nids de mitrailleuses, et rien

ne put arrêter les conquérants Canadiens français dans leur élan à

travers Courcelette, quoi que fissent les mitrailleurs de l'ennemi,

débordés et atterrés d'une pareille furie, la vraie _furia francese_

des soldats de la vieille France. Le passage de la trombe du 22e resta

marqué par des amas d'ennemis abattus par groupes, et des flaques

de sang témoignaient de leur habileté à se servir de la terrible

baïonnette. Parmi les prisonniers du 22e se trouvèrent un baron et deux

colonels allemands, ce qui témoigne bien à quel point leur victoire fut

complète et soudaine. Le baron, sorte de géant grossier et arrogant,

voulut le prendre de haut lorsqu'il comparut devant le commandant du

bataillon, mais le colonel Tremblay ne s'en laissa pas imposer, et

rendant arrogance pour arrogance, il chargea sèchement quatre de ses

plus vigoureux Canadiens de conduire l'orgueilleux prisonnier dans la

cage ordinaire avec les 250 autres, au lieu des égards exceptionnels

que celui-ci réclamait avec hauteur. Son premier contact avec le Canada

allait lui donner une petite leçon d'humilité.

On n'en avait cependant pas tout-à-fait fini avec cet oiseau boche,

comme on va le voir par l'incident suivant. Pour protéger la colonne

de prisonniers contre le barrage allemand, on donna un drapeau de la

Croix-rouge à l'un de nos sous-officiers chargés de les conduire à

l'arrière, et l'on se mit en marche en agitant ce drapeau; mais les

Allemands n'en tinrent aucun compte, selon leur habitude, et plusieurs

prisonniers furent atteints par des obus venus de leurs propres canons;

au milieu du désordre momentané que produisit l'une de ces explosions

dans les rangs de la petite colonne, le baron crut pouvoir s'échapper,

et donnant un ordre guttural à ses hommes, il s'élança à leur tête

vers les tranchées ennemies; mais il comptait sans ses hôtes, et les

Canadiens français ne mirent pas de temps à rattraper les fuyards comme

une bande de moutons indociles. Satisfait de son triomphe, le colonel

Tremblay se contenta d'un avertissement sévère donné à son homme, et

le renvoya à sa cage, fort vexé et ne ressemblant plus que de loin à

l'arrogant personnage qu'il était au moment de son arrivée involontaire

dans nos lignes.

A sept heures trente le 22e bataillon était solidement établi dans les

carrières situées en arrière du village, et le travail de consolidation

du terrain conquis avançait assez rapidement pour qu'on pût faire

face avec succès aux contre-attaques désespérées que l'ennemi ne

manquerait pas de livrer aussitôt qu'il aurait réorganisé ses forces

ébranlées. Ces contre-attaques s'annoncèrent bientôt par une grande

concentration d'artillerie, et bientôt l'on vit paraître à travers la

fumée les "grisons" comme on appelait parfois les Allemands à cause

de la couleur terreuse de leurs uniformes; ils suivaient de près leur

barrage et s'apprêtaient à nous rendre la politesse s'ils le pouvaient;

mais nos fusils Lewis et nos carabines partaient comme tous seuls dans

les mains expérimentées des Canadiens français, aussi fermes dans la

défense que pleins d'élan à l'attaque; et les groupes assaillants

hésitèrent, reculèrent et retraitèrent dans la demi-obscurité, laissant

derrière eux des amas de morts et de blessés comme preuve de leur

déconfiture. Cinq fois pendant cette nuit ils tentèrent de déloger les

Canadiens français, au moyen de masses épaisses flanquées de partis

de bombardiers et de mitrailleuses. Ils s'en venaient comme une vague

envahissante, sous la blafarde clarté de la lune, mais carabines

et fusils Lewis recommençaient leur dialogue meurtrier jusqu'à

en brûler les mains des soldats qui les maniaient avec une telle

dextérité, que le carnage accompli dans les rangs ennemis n'était rien

moins qu'effrayant. Les morts retardaient les pas des vivants. Les

assaillants perdaient contenance, obliquaient leur marche, cependant

que de nouvelles rafales de balles décimaient leurs rangs; ils

s'arrêtèrent un instant, hésitèrent puis rompirent les rangs et prirent

leur course chacun pour soi vers leurs tranchées, laissant le terrain

et les cratères encombrés de leurs morts. Il leur en coûtait plus d'une

centaine d'hommes pour avoir appris que les Canadiens français étaient

là pour tout de bon, et que la victoire canadienne était complète et

définitive.

La nuit suivante, celle du 15 septembre, la 5e brigade élargit son

front afin de relever la 4e qui avait beaucoup souffert pendant les

récentes opérations. Ce nouveau front était assez précaire et difficile

à défendre. Des redoutes allemandes de mitrailleuses le dominaient

et il était exposé à un feu d'artillerie considérable. Il importait

donc de se rendre maîtres des tranchées d'en face, établies par

les Allemands sur une crête dominant toute la position canadienne.

L'attaque commença à 5 heures du soir, le 17 septembre et fut confié

au 22e, au 24e et au 25e bataillons; le 22e fut le seul à atteindre

l'objectif qu'on lui avait assigné, ne rencontrant de la part de

l'ennemi qu'une résistance légère. Le même soir, la 5e brigade recevait

l'autorisation de se reposer, et bien que les hommes fussent presque

complètement épuisés de fatigue, ils marchèrent jusqu'à Hérissart,

village distant de 5 milles et demie, pour s'y reposer et s'y reformer.

Ainsi se terminait glorieusement la célèbre bataille de Courcelette.

Celle-ci avait pleinement démontré, qu'on pouvait avoir toute confiance

dans la 2e division et que ses soldats possédaient à un haut degré les

plus belles qualités militaires. L'histoire dira que ce fut une attaque

savamment préparée, exécutée avec tout l'élan et l'assurance qu'on

pouvait désirer, et dont le succès assura d'importants et décisifs

résultats. On dira aussi avec raison qu'une bonne partie du succès de

ces journées fut dû à l'élan impétueux des Canadiens français, qui

balayèrent tout devant eux et brisèrent comme un fétu la résistance

d'un ennemi numériquement supérieur et retranché derrière de fortes

positions défensives. Le colonel des Bavarois de la Garde que l'on

fit prisonnier poussa des jurons véritablement volcaniques lorsqu'il

se rendit compte du petit nombre des soldats qui avaient mis ses

kaiserlicks en déroute, mais pas plus que le baron son ami il ne put

longtemps affecter l'arrogance et la grossièreté; il y avait de la

poigne au commandement canadien-français, et un Bavarois ne fait pas

peur à un soldat du Canada, encore moins à ses chefs.

On ne saurait trop dire que les brillants succès de tactique obtenus

ainsi par le 22e bataillon furent dûs dans une large mesure à

l'infatigable énergie et au calme jugement du lieutenant-colonel T.

L. Tremblay, D.S.O. (Ordre des Services distingués) qui ne se laissa

jamais troubler dans les moments difficiles et sut toujours prendre

les décisions les plus sages en même temps que les plus promptes; les

braves du 22e étaient bien commandés, et l'on se plaît à proclamer

que leur conduite pendant la bataille, et lorsqu'ils eurent ensuite

à repousser de terribles contre-attaques, fut vraiment admirable

et digne des plus grands éloges. On n'en finirait pas de citer les

faits individuels de bravoure qui s'y produisirent en grand nombre;

malheureusement l'espace nous manque dans cette brochure, qui n'a pour

mission que de rappeler les grandes lignes de l'histoire glorieuse du

22e bataillon.

Les poilus canadiens: Le roman du vingt-deuxième bataillon canadien-français · 第 18 / 38 题