En dépit de l'avance historique du mois de juillet, dans laquelle les
troupes britanniques avaient pénétré sur un front de vingt milles
dans les ouvrages avancés de l'ennemi, les positions n'étaient pas
suffisamment avantageuses pour qu'on s'en contentât, surtout aux
approches de l'hiver. Les Allemands avaient retraité, mais non sans
s'établir sur des positions nouvelles fort avantageuses pour eux, sur
les hauteurs allant de Courcelette à Flers. Ils avaient converti les
villages en autant de petites forteresses munies de tous les moyens de
défense modernes: lacets de fil barbelé exposés aux feux d'enfilade
des mitrailleuses et des fusils automatiques, caves recelant des nids
de mitrailleuses presque inexpugnables, rien n'avait été négligé
pour rendre la position imprenable. L'ennemi comptait moins sur ses
soldats vêtus de gris que sur des engins et des pièges destinés à
rendre l'assaut excessivement meurtrier même pour les assaillants
ayant échappé aux barrages de l'artillerie boche, car ayant franchi
cette première zone, les nôtres devaient être exposés ensuite aux
coups des mitrailleuses et des francs-tireurs cachés dans tous les
trous du voisinage. Mais le Hun ne pense pas à tout et oubliait que
le soldat anglais ou colonial ne s'avoue jamais vaincu et possède des
qualités d'initiative personnelle que les traités d'art militaire
boches n'avaient pas prévues. Il devait lui être donné une fois de
plus de constater l'insuffisance des défenses les plus perfides. Quant
aux Canadiens français, songeant sans doute à leur fière devise "Je
me souviens," ils attendaient résolument le moment de l'attaque en
suivant de l'oeil les ravages accomplis sur le terrain ennemi par le
bombardement préliminaire. Les obus éclataient sur toute la crête
où se terrait l'ennemi, et celui-ci ripostait de son mieux, mais
plus faiblement, et l'on sentait que notre artillerie, aidée par les
aéroplanes, avait facilement le dessus.
Les premières ombres du soir s'allongeaient sur les champs de bataille,
et le colonel venait de faire en aéroplane une revue hardie des
positions ennemies; tout était maintenant prêt pour l'attaque. Les
hommes reçurent les dernières explications du plan de l'attaque, et
attendirent le signal qui devait les lancer à ciel ouvert au-devant
de l'ennemi. Le 22e et le 25e avaient mission d'enlever Courcelette
et les défenses situées à l'arrière de ce village, tandis que le 26e
les appuierait au besoin et se chargerait surtout du balayage des
mitrailleuses ennemies restées en action derrière ou à côté de leur
marche, et de consolider les gains accomplis.
Le 24e constituait la réserve et avait mission de ravitailler les
troupes avancées. Il était rumeur que les chars d'assaut, ces "tanks"
mystérieux et lourds d'aspect que venait d'adopter l'armée britannique,
allaient faire leurs débuts et appuyer les premières vagues d'attaque.
Les hommes éprouvaient plus de curiosité que de confiance à l'endroit
de cette invention nouvelle, et ceux qui en avaient vu déclaraient
qu'elles ne pourraient jamais traverser un terrain ravagé, plein
de trous et de cratères comme celui qui allait être le théâtre de
l'attaque; et l'on prédisait les plus complètes culbutes à ces grosses
bêtes de métal, dont les canons, disait-on, resteraient pointés en
l'air pour le reste de l'éternité.
C'était se montrer trop sceptiques, et calomnier les bonnes bêtes
de combat qui devaient s'illustrer dans cette bataille, et jeter la
terreur dans les rangs de l'ennemi lorsqu'ils les virent déboucher,
gauchement mais irrésistiblement, et semant la mort par toutes les
bouches de leurs mitrailleuses ambulantes.
[Illustration: Courcelette: le village et le champ de bataille]