Il régnait dans ce secteur une tranquillité relative qui permit à
nos débutants de s'accoutumer peu à peu à la vie des tranchées et au
système de relève alternée entre bataillons, qui leur assurait des
périodes régulières de repos et de détente, et lorsque la saison des
pluies s'étendit comme une couverture ruisselante sur toute la région
des Flandres, nos soldats se trouvaient déjà acclimatés et en mesure de
tirer le meilleur parti possible de la situation.
En dépit de la mauvaise température et des tranchées inondées qui les
obligeaient souvent à s'exposer sans abri aux coups des francs-tireurs
et de l'artillerie ennemis, les Canadiens français ne perdirent pas
leur entrain et ne se laissèrent même pas entraîner à une inactivité
qui eût été d'ailleurs fort excusable dans les circonstances. Comme les
sapeurs de l'ennemi creusaient secrètement des mines pour faire sauter
nos tranchées, ils les contre-sapèrent avec succès, et repoussèrent
l'Allemand lorsqu'il tenta d'occuper les cratères causés par ses
explosions. Dans les patrouilles, ils livraient fréquemment bataille
aux avant-postes ennemis et remportaient presque toujours les honneurs
de la bataille, faisant preuve d'un courage et d'une habileté rares
chez des troupes nouvelles. Il leur restait à montrer leur endurance
sous la canonnade, épreuve la plus rude de la guerre de tranchées:
rester impassible dans d'étroits fossés pendant que les obus pleuvent
et sèment la mort et la destruction tout autour. C'est là qu'on verrait
s'ils étaient vraiment dignes de combattre à côté des hommes d'Ypres,
de Festubert et de Givenchy. On va voir que ce jour ne devait pas
tarder, et que la réputation des nôtres devait en sortir encore grandie.
Les Allemands étaient serrés de près par les Anglais, à Loos, un peu
au sud, et s'attendaient à une attaque imminente, qu'ils voulurent
prévenir à tout prix. Ils tournèrent tous leurs canons disponibles
ainsi que leurs mortiers vers les tranchées canadiennes et leur firent
vomir la mort sans interruption. Les officiers prirent des mesures
d'urgence pour perdre le moins de monde possible, mais comment les
hommes allaient-ils se comporter? C'est ici que se place un incident
héroïque dont le récit a souvent été fait à l'honneur des nôtres: le
major A. Roy était à un moment donné au plus fort du danger, circulant
parmi les hommes et leur donnant l'exemple du calme et de la bravoure.
Il était à examiner tranquillement la carabine d'une sentinelle lorsque
tomba du ciel une énorme bombe lancée par un gros mortier ennemi; le
projectile meurtrier était là, dans la tranchée pleine de monde et
sur le point de faire explosion en semant la mort dans nos rangs. Le
major Roy n'hésita pas un instant; prompt comme l'éclair et sans tenir
compte de l'effroyable danger auquel il s'exposait, il se précipita
vers le monstre afin de le saisir et de le rejeter hors de la tranchée,
avant que l'explosion se produisit. Mais comme il allait atteindre
la torpille, le pied lui glissa dans la boue. . . et l'engin fit
explosion...
Le major Roy était mort de la mort des braves et en même temps il
scellait de son sang la réputation de courage des officiers et des
soldats du 22ème canadien français. Désormais personne ne s'inquiéta
plus de la façon dont ils se comporteraient sous les pires assauts de
l'ennemi.
[Illustration: LE LIEUT-COLONEL T.-L. TREMBLAY, C.M.G., D.S.O.