Ce convoi se composait de wagons à marchandises servant avant la guerre
au transport du fret et des animaux; ils avaient de plus tellement
servi depuis quelques mois que plusieurs étaient dépourvus de portes,
tandis que les autres manquaient de toiture; le voyage s'annonçait
comme devant manquer de confort, d'autant plus que l'espace manquait
aussi et qu'un grand nombre de soldats durent rester debout durant tout
le voyage entre les piles d'équipement qui recouvraient le plancher. On
commençait à goûter à la guerre pour de bon.
Il y eut cependant des intermèdes agréables, le long du trajet, surtout
pour le 22ème. Lorsque le train s'arrêtait à quelque hameau dont les
femmes et les enfants leur souhaitaient la bienvenue timidement, quelle
joie de retrouver la langue française, de comparer son nom avec ceux
des villageois, de proclamer celui de son propre village et surtout
de rappeler le souvenir des ancêtres communs! Quelle bienvenue après
s'être habitué en peu d'instants aux petites nuances différentes
du langage, et quels cadeaux de bon vin, de longues miches de pain
croustillant et de boulettes de beurre rappelant le pays canadien! Les
hommes exprimaient bruyamment leur bonheur et déclaraient que c'était
"comme aller en visite dans une autre partie de la province de Québec."
On finit par arriver à Saint-Omer, ville aux nombreux souvenirs
historiques, et après un peu de repos, la 5ème brigade se mit en marche
vers Hazebrouck, autre ville assez considérable et située non loin de
la frontière belge. On dormit à l'aise selon le système des billets de
logement, et les soldats du 22ème découvrirent avec satisfaction que
la langue française est partout comprise dans les Flandres, bien que
le flamand y soit la langue maternelle. On se remit en marche de bonne
heure le lendemain matin, et le soir la 5ème campa dans la région de
Locre-Scherpenberg, à peu de distance de la ligne de feu du mont Kemmel.
Et l'on était arrivés à la guerre! Le grondement sourd et persistant
du canon, le crépitement des mitrailleuses et de la mousqueterie,
arrivaient un peu adoucis par la distance, et quand vint l'obscurité on
vit éclater silencieusement les fusées éclairantes de l'ennemi, jetant
une lueur rapide sur la forêt ravagée et sur les contours du terrain
où se trouvaient les tranchées. C'était vraiment la guerre et la ligne
de feu, et les hommes commencèrent à sentir leur sang bouillir et à ne
plus penser qu'à se mesurer au plus tôt avec l'ennemi.