II

C’est une question qui passionna d’abord ceux qui inaugurèrent en France

la tribune politique: Faut-il lire les discours ou les dire? Les deux

méthodes avaient des adeptes. Quelques-uns les employaient tour à tour

selon les circonstances. Quant à l’improvisation, ceux mêmes qui s’y

abandonnaient semblaient s’en excuser comme d’une négligence; aussi

Hérault, qui d’ailleurs n’improvisa guère, ne pose-t-il que

l’alternative: lire ou dire. «Ce n’est qu’en parlant, remarque-t-il, et

non en lisant, que l’on peut rendre vraiment sensible ce qu’on dit.

Quelques gens habiles pensent cependant qu’il faut lire, et c’est

l’usage des avocats du parlement de Bordeaux: autrement on patauge, les

idées se relâchent, s’affoiblissent, et s’éteignent bientôt. C’est ce

qui arrive à M. de Saint-Fargeau: de là le mot favori de la plupart des

avocats qui aiment tant à «causer d’affaires». Pour concilier la

nécessité d’un style plein et serré avec l’autre, je pense qu’il faut

apprendre par cœur. Il est vrai qu’il en coûte, mais la gloire est au

bout, et c’est la manière de surpasser ceux qui parlent et ceux qui

écrivent.»

La mémoire est donc la première partie de l’art oratoire.

Mais comment faut-il apprendre un discours?

«J’en médite, dit Hérault, l’idée principale, les idées accessoires,

leur nombre, leur ordre, leur liaison, le plan de chaque partie, les

divisions, les sous-divisions de chaque objet. J’ose affirmer qu’il est

impossible alors de se tromper. Si l’on oublioit le discours, on seroit

en état de le refaire sur-le-champ; et combien d’ailleurs les phrases

cadencées, un peu ornées, un peu brillantes, en un mot tout ce qui

frappe l’amour-propre de celui qui doit parler, ne se gravent-elles pas

dans la mémoire avec une extrême facilité?

«Un procédé très utile et très commode auquel il faut s’accoutumer pour

rendre son esprit prompt et se rappeler à la fois une multitude d’idées,

c’est, quand vous possédez ces idées, de ne retenir de chacune que le

mot qui porte, et dont le seul souvenir reproduit la phrase tout

entière.

«Voltaire a dit quelque part: «Les mots sont les courriers des pensées.»

En appliquant ici cet adage dans un autre sens, je dirai qu’il faut

habituer son cerveau à n’avoir besoin que des mots têtes dans toute

l’étendue de la plus longue discussion.

«Apprendre par cœur, ce mot me plaît. Il n’y a guère, en effet, que le

cœur qui retienne bien et qui retienne vite. La moindre chose qui vous

frappe dans un endroit vous le fait retenir. L’art seroit donc de se

frapper le plus qu’il seroit possible.

«Écrire. La mémoire se rappelle mieux ce qu’elle a vu par écrit. S’en

faire comme un tableau dans lequel on lise en quelque sorte au moment où

l’on parle.

«La mémoire s’aide aussi par des chiffres: ainsi comptez le nombre de

choses que vous avez à apprendre dans un discours par exemple.

«J’ai éprouvé aussi qu’il m’étoit très utile de parler pour un discours

à retenir. J’ai essayé souvent de parler en public pendant une heure, et

quelquefois deux, sans aucune espèce de préparation. Je sortois de cet

exercice avec une aptitude singulière, et il me sembloit dans ces momens

que, si j’avois eu à dire un discours, que je n’aurois même fait que

lire, je m’en serois tiré avec un grand avantage.»

Après la mémoire, l’action lui semblait la partie la plus importante de

l’éloquence. A ses débuts d’avocat, il avait été prendre des leçons de

Mlle Clairon. «Avez-vous de la voix?» me dit-elle la première fois que

je la vis. Un peu surpris de la question, et, d’ailleurs, ne sachant

trop que dire, je répondis: «J’en ai comme tout le monde,

Mademoiselle.--Eh bien! il faut vous en faire une.» Voici quelques-uns

des préceptes de l’actrice, qu’Hérault tâcha de suivre: «Il y a une

éloquence des sons: s’étudier surtout à donner de la rondeur à sa voix;

pour qu’il y ait de la rondeur dans les sons, il faut qu’on les sente

réfléchir contre le palais. Surtout, allez doucement, simple,

simple!...» Elle lui disait: «Que voulez-vous être? orateur? Soyez-le

partout, dans votre chambre, dans la rue.» Elle donnait aussi ce

conseil, mais celui-ci purement scénique et mauvais pour un orateur:

«Teindre les mots des sentimens qu’ils font naître.»

Hérault dit qu’il songeait sans cesse à la voix de Mlle Clairon, et il

caractérise sa manière à lui en rappelant celle de son professeur: «Elle

prend sa voix dans le milieu, tantôt doucement, tantôt avec force, et

toujours de manière à la diriger à son gré; surtout elle la modère

souvent, ce qui fait beaucoup briller le moindre éclat qu’elle vient à

lui donner. Elle va très lentement, ce qui contribue en même temps à

fournir à l’esprit les idées, la grâce, la pureté et la noblesse du

style. Je prétends qu’il y a, dans le discours comme dans la musique,

une sorte de mesure des tons qui aide à l’esprit, du moins au mien. J’ai

éprouvé que d’aller vite offusque et empêche l’exercice de mes idées...

Ne croyez pas que ce soit là une véritable lenteur. On la déguise,

tantôt par la force, tantôt par la chaleur qu’on donne à certains mots,

à certaines phrases. Il en résulte une variété qui plaît, mais le fond

est toujours grave et posé.»

Le souci de bien dire était tel chez lui que longtemps il s’astreignit à

déclamer dans la matinée les fureurs d’Oreste, et tout le rôle de

Mahomet, jusqu’à s’érailler la voix. Le soir il se sentait une diction

forte, facile et variée. Il ne négligeait aucun moyen de s’entraîner.

«Le Kain, dit-il, avoit coutume, une heure avant de jouer, de se

promener seul sur le théâtre, de l’arpenter, de se remplir des fantômes

de la tragédie. Nous devrions transporter cette méthode dans nos

études.»

Il avait étudié avec un soin minutieux le geste proprement dit. La

Clairon lui disait: «Votre genre est la noblesse et la dignité au

suprême degré. Très peu de gestes, mais les placer à propos, et observer

les oppositions qui font ressortir les changemens des gestes.» Lui-même

disait: «Le geste multiplié est petit, est maigre. Le geste large et

simple est celui d’un sentiment vrai. C’est sur ce geste que vous

pourrez faire passer un grand mouvement.»

Ces notes contiennent des remarques encore plus pratiques sur l’action:

«Il importe d’être ferme sur les pieds, qui sont la base du corps, et de

laquelle part toute l’assurance du geste. On ne peut trop s’exercer dans

sa chambre à marcher ferme et bien sous soi, les jambes sur les pieds,

les cuisses sur les jambes, le corps sur les cuisses, les reins droits,

les épaules basses, le col droit, la tête bien placée. J’ai remarqué

qu’en général les gestes devenoient plus faciles lorsque le corps étoit

incliné. Quand il est droit, si les bras sont longs, on risque de

manquer de grâce. Le geste à mi-corps est infiniment noble et plein de

grâce. N’agitez pas les poignets, même dans les plus grands mouvemens.

Avant d’exprimer un sentiment, faites-en le geste.»

Enfin, voici un conseil qui donne le secret de la grâce dédaigneuse dont

il se parait à la tribune:

«Il faut toujours avoir l’air de créer ce qu’on dit. Il faut commander

en paroles. L’idée qu’on parle à des inférieurs en puissance, en crédit,

et surtout en esprit, donne de la liberté, de l’assurance, de la grâce

même. J’ai vu une fois d’Alembert à une conversation chez lui, ou plutôt

dans une espèce de taudis, car sa chambre ne méritoit pas d’autre nom.

Il étoit entouré de cordons bleus, de ministres, d’ambassadeurs, etc.

Quel mépris il avoit pour tout ce monde-là! Je fus frappé du sentiment

que la supériorité de l’esprit produit dans l’âme.»

Cette rhétorique d’Hérault, si ingénieuse, explique l’agrément de son

éloquence; elle en explique aussi la faiblesse. Cet orateur, si

préoccupé de s’entraîner, de se monter la tête, de se lever à la hauteur

du sujet, n’a pas en lui les sources d’inspiration oratoire, toujours

prêtes et jaillissantes, où puisent un Danton, un Vergniaud, même de

moindres harangueurs. Je ne crois pas que la conviction lui manque, ni

qu’il faille croire au mot que lui prête Bellart: «Quand on lui

demandoit de quel parti il étoit, il répondoit qu’il étoit de celui qui

se f... des deux autres.» Non, il y avait en lui de la sincérité, des

préférences philosophiques et politiques. Mais il n’avait pas cette foi

révolutionnaire, qui transfigura jusqu’à de pauvres hères, à de

certaines heures de crise. Dans son TRAITÉ SUR L’AMBITION, il distingue

des cerveaux mâles et des cerveaux femelles: je crois qu’il faut le

ranger, quoi qu’on en ait dit, dans la seconde de ces deux catégories.

Voyage à Montbard · 第 7 / 14 题