I
La vie publique de l’auteur du VOYAGE A MONTBARD est bien connue. Tour à
tour avocat au Châtelet, avocat général au Parlement de Paris par la
faveur de Marie-Antoinette, un des vainqueurs de la Bastille, juge élu à
Paris, commissaire du roi près le tribunal de cassation, député de Paris
à l’Assemblée législative et à la Convention nationale, membre du Comité
de salut-public, guillotiné le 5 avril 1794, à l’âge de trente-quatre
ans, Hérault de Séchelles suivit la politique et la fortune de son ami
Danton.
Mais on peut dire que, si considérable qu’ait été le rôle politique
d’Hérault, il fut peut-être inférieur au mérite de cet homme distingué,
une des natures les plus fines qui aient paru dans la fin du XVIIIe
siècle.
Ses opinions philosophiques étaient celles de Diderot, qu’il loue sans
réserve dans les pages qu’on va lire, et il pensait ouvertement du
mystère de l’origine des choses ce que Buffon en pensait au fond du
cœur. Sa conversation était fort hardie. Peu après 89, l’avocat Bellart,
invité chez Hérault au château d’Épone, fut scandalisé des propos qui
s’y tenaient. «Le maître de la maison, dit-il, se reposoit des impiétés
avec les obscénités. Enfin, en deux ou trois jours, je fis la découverte
qu’il étoit matérialiste au plus haut degré.» Bellart se mit en tête de
le contredire et lui débita une tirade aussi orthodoxe que la
remontrance de Sganarelle à don Juan: «N’ayez pas peur, repartit
l’autre: quoique matérialiste, je ne m’en occuperai pas moins de vous
servir, s’il le faut.» En frimaire an II, Vilate assista à une
conversation entre Hérault et Barère sur le but suprême de la
Révolution. Hérault se plaçait surtout au point de vue philosophique. Il
voyait déjà «les rêveries du paganisme et les folies de l’Église
remplacées par la raison et la vérité». «La nature, disait-il, sera le
dieu des François, comme l’univers est son temple.» Il exprima donc son
sentiment intime, quand, présidant la Convention nationale à la fête du
10 août 1793, il adressa devant le peuple une prière officielle à la
Nature. D’autre part, dans sa mission à Colmar, il avait fait une
proclamation «pour remplacer, disait-il, les religions mensongères par
l’étude de la Nature», et pris un arrêté qui rendait le décadi
obligatoire et instituait une fête de la Raison dans chaque chef-lieu de
canton.
A l’animosité de Robespierre, que firent naître de telles opinions, il
eût fallu opposer des mœurs pures et rigides. Mais ce délicat (peut-être
entièrement dégoûté) vécut dans une orgie élégante. Il était l’amant en
titre de la belle et célèbre Sainte-Amaranthe. Il avait l’art de faire
vivre ensemble et en paix, autour de lui, plusieurs jeunes femmes que sa
beauté avait fascinées. Il leur faisait porter ses couleurs, le jaune et
le violet, et l’ultra-jacobin Vincent dénonçait dans son journal
l’impudence de ce jeune patriote débauché. Lui-même avoue tout cela dans
des lettres galantes publiées par La Morency, et dont l’authenticité
n’est pas discutable. Quand même son style ne décèlerait pas Hérault à
chaque ligne, quel intérêt La Morency aurait-elle eu, en 1799, à forger
les documents dont elle émaille son roman autobiographique
d’ILLYRINE[1]? Certes, ni les mœurs ni le style de cette joyeuse femme
ne sont recommandables. C’est elle qui a écrit, avec son français et son
cœur: «On n’est heureux qu’en en faisant: c’est ma morale.» Mais il y a
dans ses confidences un air de vérité qu’accentue encore l’inconscience
de l’auteur. Oui, la maîtresse du conventionnel Quinette était trop
niaise pour imaginer les détails si vraisemblables, si vivants, de sa
liaison avec Hérault, elle qui ne pourra soutenir que par un gros
plagiat la réputation d’ILLYRINE.
[1] _Illyrine, ou l’Écueil de l’inexpérience_, an VII, 3 vol. in-8.
C’est un piquant tableau des mœurs du temps que le récit de la visite
qu’elle lui fit à la Convention, le jour où il fut nommé président pour
la seconde fois (8 août 1793). Elle lui remit, peu après, une pétition
en faveur du divorce, qu’Hérault lut à l’Assemblée, et, dit-il, fit
applaudir. Mais, quelques jours plus tard, le galant président était
envoyé en mission. «C’est au Comité de salut public, les chevaux mis aux
voitures, que je vous écris, chère et belle: je pars à l’instant pour le
Mont-Blanc avec une mission secrète et importante.» Et, après lui avoir
parlé de ses maîtresses et de la perfidie de Sainte-Amaranthe, il
termine ainsi: «Adieu, Suzanne. Allez quelquefois à l’Assemblée en
mémoire de moi. Adieu. Les chevaux enragent, et l’on me croit
nationalement occupé, tandis que je ne le suis qu’amoureusement de ma
très chère Suzanne.» Quand Hérault revint, on fut toute à lui, et il
acheta à sa maîtresse un bureau de loterie, dont le cautionnement de
30,000 francs fut prêté, affirme-t-elle, par l’abbé d’Espagnac. La
Morency a ingénument tracé le tableau, tout pompéien, des distractions
érotiques de ses camarades d’orgie. Non moins naïvement, elle explique
ce dévergondage: «C’est plutôt pour se tuer, dit-elle, qu’il prend du
plaisir à l’excès que pour être heureux.» Hérault lui disait, sans doute
aux premières semaines de 1794: «De sinistres présages me menacent, je
veux me hâter de vivre; et, lorsqu’ils m’arracheront de la vie, ils
croiront tuer un homme de trente-deux ans: eh bien! j’en aurai
quatre-vingts, car je veux vivre en un jour pour dix années.»
Il faut l’avouer: cet épicurisme, si indécent en de telles
circonstances, donna de la couleur et de la force aux accusations
robespierristes et compromit le parti de Danton.
Mais faut-il voir dans Hérault, comme dans tel ami d’Hébert, une brute
qui se vautre?
«Élégant écrivain, dit Paganel, il consacroit aux lettres tout le temps
qu’il déroboit aux goûts qui dominoient en lui.» A notre avis, ce VOYAGE
A LONTBARD, que nous publions aujourd’hui, est un morceau de tout point
exquis, où Buffon revit tout entier, homme et auteur. Hérault ne s’y
montre pas, comme l’a dit Sainte-Beuve, «Un espion léger, infidèle et
moqueur[2]», mais un observateur et un peintre. Par la vérité fine de
ses aperçus, il devance Stendhal, dont il a la sécheresse et la
précision. Écrivain laborieux, il poursuit sans cesse la brièveté et la
simplicité, et il atteint à la force de Chamfort, avec plus d’étendue
dans l’intelligence et un souci des aperçus généraux qu’il doit
peut-être à la fréquentation de Buffon.
[2] _Causeries du Lundi_, IV, 354.
En 1788, il publia (ou plutôt fit imprimer) LE CODICILLE POLITIQUE ET
PRATIQUE D’UN JEUNE HABITANT D’ÉPONE. Remanié en prison, cet ouvrage ne
fut répandu dans le public qu’en 1802, sous le titre de THÉORIE DE
L’AMBITION. Ces réflexions morales, inspirées par une philosophie un peu
trop positive et sèche, offrent un pessimisme que tempère l’ironie. M.
Claretie a déjà signalé avec goût les plus remarquables de ces maximes,
ainsi qu’un chapitre sur la conversation, où Hérault caractérise les
plus ingénieux causeurs de la fin du XVIIIe siècle et l’orateur idéal
dans celui qui résumerait les différentes sortes d’esprit de Thomas, de
Delille, de Garat, de Cerutti, de d’Alembert, de Buffon, de Gerbier et
de quelques autres, avocats ou acteurs. C’est là l’école où il se forma
et apprit à plaire.
Cet esprit très moderne, tourné vers l’avenir, à la Diderot, ne traîne
pas après lui les chaînes scolaires; il n’a pas la superstition du
latin, l’adoration de la légende gréco-latine. Mais il sait jouir du
passé, et goûter la vraie érudition, par exemple dans l’abbé Auger, le
traducteur de Démosthène, dont il prononça une élégante oraison funèbre
à la loge des Neuf-Sœurs, en 1792. A une époque où l’Université
n’enseignait plus le grec, et peut-être pour cela même, Hérault dit des
choses vraies sur Démosthène, qu’il juge en politique autant qu’en
artiste: «La Révolution, dit-il, en développant nos idées politiques,
nous a donné, pour apprécier les ouvrages de quelques anciens et pour
jouir de tout leur génie, une mesure qui nous manquoit.» Il admire dans
l’orateur grec «cette âme orgueilleuse et sensible, qui porte en elle
toute la dignité et toutes les douleurs de l’apathie; ce mouvement
général, sans lequel il n’est point d’éloquence populaire, où les
rapports accessoires, serrés fortement, roulent de haut dans des
périodes qui compensent l’étendue des idées par la précision du style.»
Mais ici c’est à lui-même qu’il pense, et c’est son propre talent qu’il
désigne lorsqu’il dit: «Jamais, surtout, il ne cessa d’égaler par ses
efforts cette beauté, cette perfection continue du langage, ce mécanisme
heureux, si familier à l’orateur qu’il ne pouvoit pas même cesser d’être
élégant dans les apostrophes les plus impétueuses, dans les sorties les
plus véhémentes: mérite plus rare qu’on ne pense, parce qu’il tient à un
genre d’esprit particulier, et principalement à l’adresse, qui est le
don de multiplier la force en la distribuant.» On reconnaît là les idées
de Buffon sur le style oratoire.
Lui-même s’était fait, pour son propre usage, une sorte de rhétorique
qu’on retrouva dans ses papiers. Ce sont des préceptes pratiques, des
recettes distribuées sans ordre, mais qui portent la marque de
l’expérience et dont l’intérêt est d’autant plus grand qu’Hérault est le
seul orateur de la Révolution auquel on doive une technique de son art.
On me permettra d’en parler avec quelque détail, afin de faire connaître
tout l’artiste qu’était l’auteur du VOYAGE A MONTBARD.