DANS LA MER EGÉE

[Illustration: Le croiseur cuirassé hellène _Georgios-Averof_, le seul

navire vraiment moderne ayant participé à la guerre navale dans la mer

Egée.]

[Illustration: LA GUERRE NAVALE GRÉCO-TURQUE.--L'état-major du

_Georgios-Averof_: au centre, le contre-amiral Coundouriotis, commandant

en chef de l'escadre grecque. _Photographies Gaziadès._]

Dans la mer Egée, la flotte grecque, sous le commandement du

contre-amiral Coundouriotis, avait pris, dès la déclaration de guerre,

l'attitude la plus résolue. Une division grecque, postée devant Smyrne,

rendit impossible le transport par mer du puissant corps d'armée de

cette région, si bien que ces troupes durent user du chemin de fer

d'Anatolie dont le débit était seulement de 1.500 hommes par jour. Il en

résulta que le corps de Smyrne mit trente et un jours pour s'écouler

vers la Thrace où il arriva trop tard pour combattre à Kirk-Kilissé.

Si la voie de mer avait été libre, il n'aurait pas fallu plus d'une

semaine pour le mettre en territoire européen.

Dès le 2 octobre, l'escadre grecque occupe l'île de Lemnos et y

installe, dans la baie de Moudros, une excellente base navale avec un

arsenal provisoire.

Les torpilleurs logés à Tenedos, à proximité des Dardanelles,

surveillent l'entrée du détroit et font de nombreuses prises. La voie de

mer est fermée aux ravitaillements militaires et 180 canons de campagne

achetés en Allemagne par le gouvernement turc, qui devaient être livrés

par mer à Constantinople le 15 octobre doivent être acheminés via

Constanza et ne parviennent à destination qu'après l'armistice. Le

mouvement maritime à l'entrée des Dardanelles diminue de 50%.

Les autres îles de l'archipel, Thasos, Strati, Imbros, Samothrace, sont

successivement occupées par les marins grecs.

Pendant ce temps, le 1er novembre, dans la nuit, le petit torpilleur

grec, n° 12, commandé par le lieutenant de vaisseau Votsis, pénètre dans

la baie de Salonique en rangeant les bancs dangereux du Vardar. Il

arrive devant les quais mêmes de la ville, lance deux torpilles contre

le petit cuirassé turc _Feth-I-Bulend_ et le coule.

Le 10 novembre, un autre torpilleur grec pénètre de nuit dans le petit

port d'Aïvali et détruit aussi une canonnière turque. A la prise de

Preveza, les bâtiments grecs capturent encore deux torpilleurs turcs. Il

se produisit là un incident tragique. L'équipage d'un des torpilleurs

ottomans quitta le navire après avoir ouvert les prises d'eau, laissant

son commandant enfermé et bloqué dans sa chambre. Lorsque les marins

grecs arrivèrent à bord, le torpilleur coulait et on entendait les cris

du malheureux officier. On n'eut pas le temps de le délivrer et il fut

noyé.

Antérieurement, le 12 octobre, une division complète de l'armée de

Salonique, avec tout son matériel de train et 3.000 chevaux, embarquée

sur 27 transports grecs, avait atteint en une journée Dédéagatch sous la

protection de la flotte. Le temps était affreux, une pluie violente

obscurcissait l'atmosphère. C'étaient, là, dans cette rade ouverte, de

belles circonstances pour une attaque des torpilleurs turcs: ils n'en

ont tenté aucune.

C'est seulement pendant l'armistice conclu avec les Bulgares et les

Serbes que la Turquie envoie sa flotte au combat.

Le 16 décembre, l'escadre turque quitte son mouillage de Nagara, sort

des Dardanelles, et ouvre le feu à 12.000 mètres environ sur les

bâtiments grecs qui se sont aussitôt portés à sa rencontre. Lorsque la

distance est tombée à 7.000 mètres, ceux-ci ripostent, l'_Averof_, à qui

sa grande vitesse donnera dans tous ces engagements le rôle principal,

n'hésite pas à se séparer des siens et cherche à couper l'escadre turque

du détroit. Cette manoeuvre provoque la retraite de la force ottomane

qui rentre dans les Dardanelles. En réalité, elle n'a pas quitté la zone

où la couvrent les canons des forteresses de l'entrée.

Cette escarmouche n'a duré que quelques minutes, l'_Averof_ a un

sous-officier tué, un officier (3) et 8 marins blessés; le _Spetzai_ un

blessé. A bord des bâtiments turcs il y a 14 tués et 57 hommes blessés.

Le _Barbarossa_ a reçu 7 projectiles dont un a traversé le pont

cuirassé; le _Messoudieh_ a été touché trois fois.

[Illustration: Le _Makedonia_ coulé dans le port de Syra.--_Phot. Sven

Risom_.]

Le 22 décembre, le croiseur turc _Medjidieh_ et quelques

contre-torpilleurs apparaissent à l'entrée du détroit et viennent lancer

quelques obus sur la ville de Tenedos. A l'apparition des fumées des

navires grecs qui accourent de Lemnos à tonte vapeur, croiseur et

torpilleurs se retirent.

Nous voici au 15 janvier. Par brume, toute l'escadre turque sort à 3

heures du matin. Le _Hamidieh_, dont les réparations sont terminées, est

en tête. Mais le temps est très mauvais et le gros de l'armée rentre

aussitôt dans le détroit. Le _Hamidieh_, qui semble avoir perdu le

contact des autres navires et s'être égaré, continue sa route et atteint

Syra où il découvre le paquebot grec _Makedonia_, armé de 3 canons de

75mm, en réparation. Il le canonne ainsi que quelques établissements de

la ville. Le capitaine du _Makedonia_ ouvre les prises d'eau et coule le

bâtiment. Deux hommes sont tués à terre dans ce bombardement, qui cause

en Grèce une vive émotion. De Syra, le _Hamidieh_ se dirige sur Beyrouth

et y mouille; mais, à la vue de navires de guerre apparus à l'horizon,

il file ses chaînes, abandonne ses ancres et court à Suez, d'où, après

avoir reçu la quantité de charbon, accordée par les règlements

internationaux de neutralité, il franchit le canal et entre dans la mer

Rouge. Là, il fait sans doute le plein de ses soutes; le 10 février il

franchit de nouveau le canal, relâche à Malte, en repart le 16

février...

(1) Cet officier est mort de ses blessures.

[Illustration: Le _Hamidieh_ à Port-Saïd.--_Phot. Jean Auzias_.]

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le conseil des ministres ottomans

décide de demander à la flotte un nouvel effort. Il s'agit sans doute de

chercher un succès qui donnera aux plénipotentiaires de Londres une

raison d'espérer des conditions de paix meilleures. Le croiseur

_Medjidieh_ et 4 contre-torpilleurs partent en avant et tentent

d'entraîner la flotte grecque au large, ou tout au moins de diviser ses

forces. C'est un plan ingénieux auquel, malheureusement, l'amiral

Coundouriotis ne se prête pas. Il attend, pour se mettre en mouvement à

9 h. 15 le 18, d'avoir en vue, entre Lemnos et Tenedos, l'escadre turque

composée des cuirassés _Barbarossa, Torghout, Messoudieh,

Assar-I-Tevfik_, et de 8 contre-torpilleurs. Le combat s'engage à 8.000

mètres, à 11 h. 1/2, à 18 milles du cap Baba, au nord du canal de

Mytilène, et prend aussitôt la même tournure qu'au 16 décembre.

Après quelques coups de canon, les Turcs virent de bord et se dirigent

sur Tenedos, poursuivis par l'escadre grecque, qui fait feu de toute son

artillerie, à laquelle les canons de retraite seuls des navires ottomans

peuvent répondre. A ce moment, vers midi 15, un grand désordre règne

dans la ligne turque. Comme précédemment encore, l'_Averof_ fonce sur

l'ennemi et le canonne à bonne portée, 4.000 mètres. A 2 heures, les

Turcs rentrent dans le détroit; l'_Averof_, qui est engagé dans la zone

de feu des forts, se retire, et le combat prend fin à 2 h. 30.

Il a été fort vif, mais le tir de l'escadre turque n'a pas produit de

résultats sérieux, l'_Averof_ a reçu un seul obus à l'avant dans ses

oeuvres mortes, et n'a eu qu'un blessé. Il a tiré plus de 700

projectiles de tous calibres. Le rapport officiel turc dit que des deux

côtés les pertes en hommes ont été grandes. Ce n'est exact que pour un

des adversaires; 50 projectiles environ ont frappé les navires turcs qui

ont eu 47 tués et 160 blessés; un transport-hôpital a ramené ces

derniers à Constantinople. Le _Torghout_ paraît avoir eu, dans cette

affaire, une tourelle mise hors de service.

Il faut noter que les canons grecs étaient incapables, à 4.000 mètres,

de percer les blindages de flottaison des cuirassés turcs. Ceci explique

qu'aucun de ces bâtiments n'ait été coulé.

*

* *

[Illustration:-------- Escadre turque.------> Escadre grecque. Le

combat naval du 18 janvier. _Croquis de M. E. Labranche, correspondant

du_ Temps.]

En résumé, l'examen des faits ci-dessus rapportés fait ressortir sans

doute possible que la flotte grecque a joué, dans la guerre balkanique,

un rôle des plus actifs et des plus utiles. Elle a fait preuve de

grandes qualités de manoeuvre et d'endurance. Les bâtiments, dont

plusieurs de petit tonnage, sont restés sous les feux pendant plus de

trois mois, dans des conditions très dures, et y sont encore, prêts à

courir sus à l'ennemi dès qu'il se montrera, Finalement, cette flotte

est restée maîtresse absolue d'une mer dont son ennemi avait un intérêt

majeur à garder l'usage. Elle a rendu à ses alliés le plus signalé

service en empêchant une grosse partie des contingents asiatiques de

figurer dans les opérations décisives de la Thrace. Et par cette

attitude résolue elle a peut-être changé le sort de la guerre.

L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913 · 第 26 / 50 题