Coment le roy de France envoia honnorables messaiges en la cité de
Cambray, pour aler à l'encontre de l'empereur qui y devoit venir et le
acompaignèrent très-honnorablement jusques dedens ladite ville, en
laquelle il fu receu joieusement à processions; et des paroles que
l'empereur dit aux gens que le roy luy avoit envoiés.
En celuy temps, avoit le roy envoié ses messages à Cambray devers ledit
empereur; c'est assavoir, le seigneur de Coucy, les contes de Sarebruche
et de Braine, le seigneur de La Rivière, Jehan Lemercier: et en leur
compaignie avoit grant foison de chevaliers et d'escuiers en bonnes
estoffes, vestus des livrées desdis seigneurs, et estoient bien trois
cens chevaux. Et furent le mardi devant Noël, vint-deuxiesme jour de
décembre, à Cambray un matin, et alèrent à l'encontre de l'empereur bien
une lieue hors de Cambray ainsi acompaigniés, pour luy encontrer et
accompaignier de par le roy ainsi honnorablement comme dessus est dit;
en luy disant que le roy le saluoit et avoit grant joie de sa venue et
grant désir de luy veoir. Si les reçut moult gracieusement et en mercia
moult le roy et eux de ce qu'il y estoient venus, en leur disant que mès
qu'il fust venu à la ville, il parleroit à eux plus plainement. Et dont
vint ledit empereur et approcha ladite ville de Cambray, et vinrent
au-devant de luy l'evesque et les bourgois à bien deux cens chevaux et
plus; et le commun et arbalestiers de la ville estoient à l'entrée de la
ville rengiés sans paremens, d'une part et d'autre en assez belle
ordenance. Et l'empereur vint chevauchant sur un roncin gris, et vestu
d'un mantel et chapperon de drap gris fourré de martres, et son fils, le
roy des Romains, encoste luy chevauchant aussi avant comme luy; et ainsi
chevauchièrent jusques bien avant en ladite ville, et là encontrèrent
l'evesque et les collèges à procession[321]. Si descendirent l'empereur
et son fils et ainsi alèrent à pié jusques à l'églyse. Et après ce qu'il
ot fait son oraison, il s'en ala en l'ostel de l'evesque, lequel estoit
bien honnestement paré en sales et en chambres, et luy fist ledit
evesque ses despens tant comme il fu à la ville. Et après disner envoya
querre les gens du roy dessus escrips et leur dist publiquement et
devant chascun que combien que il eust sa dévocion à monsieur Saint-Mor,
venoit-il principalement pour veoir le roy, la royne et leur enfans, que
il désiroit plus à veoir que créature du monde; et que après ce que il
l'auroit veu et parlé à luy, et qu'il luy auroit baillié son fils, le
roy des Romains, pour estre tout sien, lequel il luy amenoit, quant Dieu
le voudroit après prendre il prenroit la mort en bon gré, car il auroit
acompli l'un de ses plus grans désirs. Et combien que lesdites gens du
roy eussent sceu qu'il avoit entencion de estre à Noël à Saint-Quentin,
il firent tant que il demoura audit lieu de Cambray, qui est sa ville et
sa cité, en laquelle il povoit faire ses magnificences et estas
impériaux; et que au royaume de France n'eust point souffert le roy que
ainsi en eust aucunement usé. Et pour ce que de coustume l'empereur dist
la septiesme leçon à matines, revestu de ses habits et enseignes
impériaux, il fu avisé, par les gens du roy, que au royaume ne le
porroit-il faire, né souffert ne luy seroit. Si se consenti de bonne
volenté de demourer audit Cambray pour faire son ordenance acoustumée en
son empire.
[321] Cette procession est figurée dans le msc. de Charles V, fº 467,
vº. Le costume de l'évêque est assez curieux.