De la mort du prévost des marchans et de pluseurs autres ses aliés.
Le mardi darrenier jour du moys de juillet, le prévost des marchans et
pluseurs autres avec luy, tous armés, alèrent disner à la bastide
Saint-Denis. Et commanda ledit prévost à ceux qui gardoient ladite
bastide que il baillaissent les clefs à Joseran de Mascon, qui estoit
trésorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs disrent que
il n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fu moult courroucié, et se
mut riote à ladite bastide entre ledit prévost et ceux qui gardoient
lesdites clefs, tant que un bourgois appellé Jehan Maillart, garde de
l'un des quartiers de la ville, de la partie de vers la bastide, oï
nouvelles dudit débat, et pour ce se traist vers ledit prévost et luy
dist que l'en ne bailleroit point les clefs audit Joseran. Et, pour ce,
eust pluseurs grosses parolles entre ledit prévost et ledit Joseran
d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre part. Si monta ledit Jehan
Maillart à cheval, et prist une bannière du roy de France et commença à
hault crier: «_Montjoie Saint-Denis au roy et au duc!_» tant que chascun
qui le véoit aloit après et crioit à haulte voix ledit cri. Et aussi
fist le prévost et sa compaignie. Et s'en alèrent vers la bastide
Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart demoura vers les halles. Et un
chevalier appelé Pepin des Essars qui rien ne savoit de ce que ledit
Jehan Maillart avoit fait, prist assez tost après une autre bannière de
France, et crioit semblablement comme Jehan Maillart: «_Montjoie
Saint-Denis!_» Et durant ces choses, ledit prévost vint à la bastide
Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes où avoit lettres lesquelles le
roy de Navarre luy avoit envoyées, si comme l'en disoit. Si requistrent
ceux qui estoient à ladite bastide que il leur monstrast lesdites
lettres. Et s'esmut riote à ladite bastide, tant que aucuns qui là
estoient coururent sus à Phelippe Giffart qui estoit avec ledit prévost,
lequel se deffendi forment, car il estoit fort armé et le bacinet en la
teste; et toutesvoies fu-il tué. Et après fu tué ledit prévost et un
autre de sa compaignie appelé Simon Le Paonnier: et tantost furent
despoilliés et estendus tous nus sur les quarriaux en la voie. Et ce
fait, le peuple s'esmut pour aler quérir des autres et pour en faire
autel; et leur dist-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de
l'Ours, près de la porte Baudoier, estoit entré Jehan de l'Isle le
jeune. Si y entrèrent grant foison de gens et y trouvèrent ledit Jehan
de l'Isle et Gille Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il
misrent à mort. Et tantost furent despoilliés comme les autres et
trainés tous nus sur les quarreaux devant ledit ostel et là furent
laissiés. Et tantost se parti ledit peuple et s'esmut à aler querre des
autres. Et ce jour, à la bastide Saint-Martin, fu tué Jehan
Poret-le-Jeune. Et furent les cinq corps dessus nommés trainés en la
court de Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et là furent mis et
estendus tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme il
avoient fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de
Champaigne: dont pluseurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, quar
il estoient mort de telle mort comme il avoient fait morir lesdis
mareschaux.
Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles
Toussac eschevin de Paris, et Joseran de Mascon trésorier du roy de
Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit
cri, et avoit chascun dudit peuple l'espée nue au poing.