XC.

De la venue du régent à Paris, et de la mort Charles Toussac et de

Joseran de Mascon.

Le jeudi, secont jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, régent

le royaume, à Paris où il fu receu à très grant joie du peuple de ladite

ville. Et celui jour, avant que ledit régent entrast à Paris, furent

lesdis Charles Toussac[134] et ledit Joseran trainés du Chastellet

jusques en Grève, et là furent décapités. Et longuement après

demourèrent en la place sur les quarreaux, et après en la rivière furent

gietés.

[134] _Charles Toussac_. La veuve de ce méchant échevin ne conserva

pas longue rancune au parti qui avoit mis à mort son mari. Cinq mois

après, elle se remaria à Pierre de Dormans, échanson du régent et

neveu du célèbre chancelier Jean de Dormans. En considération de ce

futur mariage, le dauphin consentit à rendre à Marguerite tous les

biens confisqués sur son premier mari Toussac, comme on le voit par

une déclaration datée du 7 janvier 1358-59 transcrite dans le

_Recueil Msc. du Trésor des Chartes_, tome 26.

Quant au récit de la mort du prévôt des marchans, on a souvent

essayé d'en changer le caractère et d'en modifier les circonstances.

Dans ce but, on s'est appuyé de l'autorité des _Chroniques de

Saint-Denis_. Un illustre membre de l'Académie des Belles-Lettres,

feu M. Dacier, a surtout voulu prouver que Maillart n'avoit joué,

dans la journée du 31 juillet, qu'un rôle secondaire, et que tout

l'honneur devoit en revenir à Pepin des Essarts. (Voyez les Mémoires

de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, volume 43, page

563 et suivantes. Voyez aussi les notes des pages 383 et 384, dans

la deuxième édition du Froissart donnée par M. Buchon.)

Ce n'est point ici le lieu de rejeter l'opinion de M. Dacier au rang

des paradoxes dont se fait trop souvent un jeu l'imagination des

érudits: l'un de mes amis, M. Léon de La Cabane, s'est chargé de ce

soin dans une dissertation qui sera publiée peut-être avant ce

volume. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer: 1º que le

continuateur de Nangis, dont on a invoqué le silence, atteste que le

coup mortel fut porté à Marcel par l'un des gardiens des portes:

«Adfuit unus ex dictis custodientibus, qui elevans cum magno impetu

gladium vel hastam percussit validè præpositum mercatorum et eum

crudeliter interfecit.» Or, Pepin des Essarts n'étoit pas un gardien

des portes, mais bien Jean Maillart.--2º Que sur deux leçons de

Froissart, l'une accordant l'honneur de la journée à Maillart,

l'autre le transportant sur la tête de Pepin des Essarts, cette

dernière est le moins fréquemment reproduite dans les manuscrits, et

peut seule être le fait d'une infidélité réfléchie.--3º Qu'une autre

chronique inédite et jusqu'à présent non consultée, raconte le fait

de manière à justifier le récit du continuateur de Nangis et celui

du texte de Froissart le plus généralement transcrit dans les

manuscrits anciens. On me pardonnera, sans doute, de rapporter ce

nouveau témoignage qui bat complètement en ruine le sentiment de M.

Dacier, de M. Michelet et de plusieurs autres. Après avoir raconté

l'accord fait secrètement par Marcel avec le roi de Navarre, le

chroniqueur ajoute:

«Le prévost des marchans et ses aliés avoient fait leur atrait et ne

voulurent que on veillast en celle nuit aux portes né aux murs. Mais

à Paris avoit un bourgois nommé Jehan Maillart qui estoit garde, par

le gré du commun, d'un quartier de la ville qui estoit ordenée par

quatre cappitaines. Cil Jehan ne voult mie que cil qui estoient

ordenés en son quartier pour veillier, laissassent leur garde. Dont

Phelippe Giffars et autres qui estoient aliés à la trahison le

blasmèrent et voulurent avoir les clefs de la porte, et retraire ses

gens et leur garde laissier. Lors ce Jehan Maillart s'apperceut bien

de trahison et manda Pepin des Essars et pluseurs autres bourgois et

les fist armer et pluseurs autres, et fist drécier une bannière de

France, et crioit cil et sa gent: _Montjoie au riche roy et au duc

son fils le régent!_ Si assembla avecques eulx grant foison du

peuple de Paris en armes et alèrent véir aux portes et les

forteresces. Et avint que vers la porte Saint-Anthoine il trouvèrent

ledit prévost des marchans et autres de ses aliés qui par couverture

crioient: _Montjoie au riche roy et au duc son fils le régent!_ si

comme les autres. Adonc Jehan Maillart requist au prévost des

marchans et pardevant le peuple que il montrast les lettres que le

régent leur avoit envoiées; mais il ne les monstroit mie volentiers,

pource que le mandement luy estoit contraire, et se cuidoit excuser

par paroles. Mais ly pluseurs conceurent la trahison. Et là fu

assailli du commun et fu occis...»

Pepin des Essarts fut-il invité par Maillart à prendre les armes, ou

les prit-il avant de rien savoir des dispositions de Maillart? Voilà

toute la question. Quant à celui qui délivra la France de la

tyrannie de Marcel, la comparaison de tous les témoignages

contemporains doit nous le faire reconnoître dans Jehan Maillart

plutôt que dans Pepin des Essarts. Les _Chroniques de Saint-Denis_,

qui allèguent pour ou contre ce dernier une sorte d'_alibi_, le

font, à mon avis, non pour frustrer Maillart de la gloire qui devoit

lui revenir, car elles lui laissent d'ailleurs le premier et le

principal honneur de la journée, mais sans doute pour répondre au

voeu et aux dénégations que Maillart exprimoit lui-même. Compère de

Marcel comme Froissart nous l'a appris, et long-temps son ami,

Maillart se reprochoit sans doute d'avoir commis, en débarrassant la

France d'un scélérat, ce que l'opinion religieuse de son siècle

regardoit comme un véritable parricide. Il peut donc avoir usé

lui-même de la haute influence qu'il conserva toujours sur le

régent-roi et sur ses concitoyens, pour obscurcir l'éclat d'une

action qui l'exposoit à de rudes récriminations jusque dans le sein

de sa famille. Ainsi l'allégation de nos chroniques, qui plusieurs

fois citeront encore honorablement Jean Maillart, ne peut affaiblir

la conviction qui résulte du triple récit du continuateur de Nangis,

partisan des opinions populaires, de notre chroniqueur anonyme,

narrateur impartial, et de Froissart lui même, ce courtisan des

chevaliers, dans la première de ses deux rédactions suivie par Jean

de Wavrin dans son _Histoire d'Angleterre_, et par Jean Lefevre,

dans ses _Grandes Histoires du Haynaut_.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 102 / 339 题