Coment ceulx de Paris se esmeurent contre les Anglois que le roy de
Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent partie et les
autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de ceulx de Paris vers
Saint-Cloust.
Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fu la journée[132]
ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et
celuy samedi, après disner, s'esmeut à Paris un grant descort entre
ceulx de la ville et pluseurs Anglois qu'il avoient fait venir en ladite
ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'en disoit que
aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à Saint-Cloust
pilloient le pays. Si s'esmeut le commun de ladite ville de Paris, et
courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de Paris, et en
tuèrent vint-quatre ou environ et en prisrent quarante-sept des plus
notables, en l'ostel de Neelle auquel il avoient disné avec le roy de
Navarre. Et plus de quatre cens autres en divers ostieux de ladite
ville, lesquels il mistrent tous en prison au Louvre. De laquelle chose
le roy de Navarre fu moult courroucié, si comme l'en disoit; et aussi
furent le prévost des marchans et autres gouverneurs de ladite ville.
Et, pour ce, l'endemain, jour de dimenche et de la Magdalène,
vingt-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy de Navarre, l'evesque
de Laon, le prévost des marchans et pluseurs autres gouverneurs de
ladite ville de Paris furent en la maison de ladite ville, environ heure
de midi, et y ot moult de peuple assemblé en ladite maison, tous armés
devant en la place de Grève. Auquel peuple ledit roy parla et leur dist
qu'il avoient mal fait d'avoir tué lesdis Anglois, car il les avoit fait
venir en son conduit[133] pour servir ceulx de la ville de Paris. Et
tantost pluseurs d'iceux crièrent qu'il vouloient que tous les Anglois
fussent tués, et vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y
estoient, qui pilloient tout le pays. Et disrent audit roy et au prévost
des marchans que il alassent avec eux, en disant que il avoient esté
bien paiés de leur gages et soudées, et néanmoins il pilloient tout le
pays. Et jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur povoir de
refraindre ledit peuple, il ne le povoient faire, mais convint que il
leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de Paris,
il fu près de vespres. Dont pluseurs présumèrent que ledit roy fist
attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent sourpris et
despourveus. Et environ heure de vespres partirent de Paris, les uns par
la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le prévost des marchans et
toute leur route par la porte Saint-Denis et alèrent vers le Moulin à
vent. Et estimoit-on que il estoient, tant d'une part comme d'autre,
environ seize cens hommes de cheval et huit mille de pié. Et furent
lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans et toute leur route bien
l'espace de demie heure largement, sans eux mouvoir au champ qui est de
l'autre partie dudit moulin à vent par devers Montmartre. Et de leur
route furent envoiés trois glaives qui chevauchièrent par emprès
Montmartre. Lesquels, sans ce qu'il feussent après veus, chevauchièrent
en alant tout droit vers le bois de St-Cloust, auquel bois lesdis
Anglois estoient en une embusche. Et au-dehors dudit bois par devers
Paris en avoit environ quarante ou cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris
que il n'en y eust plus; et alèrent vers lesdis Anglois. Et quant il
furent près, les Anglois qui estoient audit bois issirent hors, et
tantost ceux de Paris se misrent à fouir et les Anglois au chacier. Si
tuèrent lesdis Anglois grant foison des dessus dis de Paris, par
espécial de ceux de pié qui estoient issus par la porte St-Honoré; et
tenoit-l'en communément qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et
furent presque tous gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces
choses ne se parti pas de là, mais laissa tuer les dessusdis de Paris
sans leur faire aucune aide né secours. Et après ce que lesdis de Paris
furent desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à
Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en
retournèrent à Paris. Et furent, quant il rentrèrent à Paris, forment
huiés et blasmés de ce qu'il avoient ainsi les bonnes gens de Paris
laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent ceux
de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les
quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun
de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais le
prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le povoient
souffrir.
[132] _La journée_. L'ajournement.
[133] _En son conduit_. Sous sa sauve-garde.