LXXXVI.

Coment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France,

lors régent le royaume, reboutèrent, luy et ses gens, ceux de Paris de

dessus le pont qu'il avoit fait faire sur Saine; et de pluseurs

escarmuches faictes environ Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les

gens dudit régent; et du traictié qui fu fait pour faire la paix entre

le régent et ceux de Paris.

Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de

disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, pluseurs de

la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui

estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant

ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur la

rivière de Saine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié ledit

régent. Et tantost que il furent devant ledit pont, il descendirent à

pié, et en entra aucuns dedens ladite rivière pour aller sur ledit pont

où il n'avoit point de garde. Mais l'en ne povoit monter sus ledit pont

sé l'en n'entroit en l'yaue jusques au nombril, pour ce qu'il avoit

faute au bout du pont par devers Vitery; et y mettoient les gens dudit

régent une bachière toutes les fois que il vouloient passer: et quant il

en avoient fait, ladite bachière estoit ostée du bout du pont. Et estoit

mise contre ledit pont au dessus, ainsi comme au milieu. Et lors estoit

en celuy estat; et pour ce convint que les dis de Paris entrassent en

l'yaue pour monter sur ledit pont. Si crya-l'en alarme moult forment; et

fu moult l'ost estourmie, car les autres estoient venus à couvert et

soudainement. Si alèrent pluseurs, les uns armés et les autres désarmés,

pour deffendre ledit pont. Et jà avoient pluseurs des dessus dis de

Paris oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit

régent et reboutèrent leur ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala

ledit régent en sa personne: et y furent pluseurs des gens dudit régent

navrés de trait. Et si y fu pris son mareschal que on appelloit

monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres navrés et

pris. Toutesvoies furent-il reculés et mis tous hors dessur ledit pont

par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris. Et pour ce

que l'en crioit alarme vers Paris, au cousté devers Saint-Anthoine, et

disoit-l'en que ceux de Paris estoient issus de celle part, les gens

d'armes se trairent vers là, et sur les champs furent les batailles

rangiés. Et y ot des escarmuches toute jour jusques à la nuit, et y

perdirent ceux de Paris plus que il ne gaignièrent. Toutesvoies, ceux

qui issirent de Paris, tant d'un cousté de Paris comme d'autre, estoient

le plus Anglois. Et durant ces choses, la royne Jehanne ala devers ledit

régent pour renouer ledit traictié, et quant elle s'en parti pour aler à

St-Denis, encore estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent

toute celle sepmaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit

moys de juillet. Et celluy jour, ladite royne Jehanne, le roy de

Navarre, l'arcevesque de Lyon qui là avoit esté envoié de par le pape,

l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot

eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris alèrent environ

tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de la partie

devers Vitery, et avoient des gens d'armes et des archiers avecques eux.

Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé; et

parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et finablement

furent à accort, par telle manière que ceux de Paris prieroient ledit

régent que il leur voulsist remettre son mautalent, et pardonner tout ce

que il avoient fait; et il se mettroient en sa merci, par telle

condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la royne Jehanne, du

roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte d'Estampes, concordablement

et non aultrement. Et avec ce demourroient en leur vertu tous accors,

toutes convenances et toutes aliances que ceux de Paris avoient avecques

ledit roy de Navarre avecques bonnes villes et avecques tous autres. Et

ledit régent devoit faire ouvrir tous passages de rivières et autres,

afin que toutes denrées et marchandises pussent passer et estre portées

à Paris. Et pour parfaire les choses contenues audit traictié, fu

journée prise au mardi ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là

devoient estre ledit régent et son conseil d'une part, et ceux qui

seroient ordenés pour Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc

d'Orléans et conte d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en

devoit ordener. Et ce fait, fu publié en l'ost que il avoit bonne paix

entre ledit régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens

de monseigneur le duc et s'en partirent pluseurs celuy jour.

Et l'endemain, jour de vendredi, vingtiesme jour dudit mois, pluseurs

alèrent vers Paris pour besoignes que il avoient à faire lesquels on n'y

voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'en à qui il estoient; et

quant il respondirent que il estoient au duc, ceux de Paris leur

disrent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete[131], trésorier de

France, lequel fu en grant péril d'estre tué; et finablement en fu mis

hors quant il ot esté mené en la maison de la ville en Grève, et à

Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les gouverneurs.

[131] _Mathé Guete_. Sans doute celui qui, dans le préambule du traité

de Brétigny, sera nommé _Macy Guery_.

Et après ce que ledit accort fu fait par la manière que dessus est dit,

les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent, prisrent

et saisirent pluseurs maisons et biens meubles de pluseurs officiers qui

avoient esté avec ledit régent audit ost.

Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et

la plus grant partie de son ost s'en parti.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 98 / 339 题