Coment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France,
lors régent le royaume, reboutèrent, luy et ses gens, ceux de Paris de
dessus le pont qu'il avoit fait faire sur Saine; et de pluseurs
escarmuches faictes environ Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les
gens dudit régent; et du traictié qui fu fait pour faire la paix entre
le régent et ceux de Paris.
Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de
disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, pluseurs de
la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui
estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant
ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur la
rivière de Saine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié ledit
régent. Et tantost que il furent devant ledit pont, il descendirent à
pié, et en entra aucuns dedens ladite rivière pour aller sur ledit pont
où il n'avoit point de garde. Mais l'en ne povoit monter sus ledit pont
sé l'en n'entroit en l'yaue jusques au nombril, pour ce qu'il avoit
faute au bout du pont par devers Vitery; et y mettoient les gens dudit
régent une bachière toutes les fois que il vouloient passer: et quant il
en avoient fait, ladite bachière estoit ostée du bout du pont. Et estoit
mise contre ledit pont au dessus, ainsi comme au milieu. Et lors estoit
en celuy estat; et pour ce convint que les dis de Paris entrassent en
l'yaue pour monter sur ledit pont. Si crya-l'en alarme moult forment; et
fu moult l'ost estourmie, car les autres estoient venus à couvert et
soudainement. Si alèrent pluseurs, les uns armés et les autres désarmés,
pour deffendre ledit pont. Et jà avoient pluseurs des dessus dis de
Paris oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit
régent et reboutèrent leur ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala
ledit régent en sa personne: et y furent pluseurs des gens dudit régent
navrés de trait. Et si y fu pris son mareschal que on appelloit
monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres navrés et
pris. Toutesvoies furent-il reculés et mis tous hors dessur ledit pont
par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris. Et pour ce
que l'en crioit alarme vers Paris, au cousté devers Saint-Anthoine, et
disoit-l'en que ceux de Paris estoient issus de celle part, les gens
d'armes se trairent vers là, et sur les champs furent les batailles
rangiés. Et y ot des escarmuches toute jour jusques à la nuit, et y
perdirent ceux de Paris plus que il ne gaignièrent. Toutesvoies, ceux
qui issirent de Paris, tant d'un cousté de Paris comme d'autre, estoient
le plus Anglois. Et durant ces choses, la royne Jehanne ala devers ledit
régent pour renouer ledit traictié, et quant elle s'en parti pour aler à
St-Denis, encore estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent
toute celle sepmaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit
moys de juillet. Et celluy jour, ladite royne Jehanne, le roy de
Navarre, l'arcevesque de Lyon qui là avoit esté envoié de par le pape,
l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot
eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris alèrent environ
tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de la partie
devers Vitery, et avoient des gens d'armes et des archiers avecques eux.
Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé; et
parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et finablement
furent à accort, par telle manière que ceux de Paris prieroient ledit
régent que il leur voulsist remettre son mautalent, et pardonner tout ce
que il avoient fait; et il se mettroient en sa merci, par telle
condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la royne Jehanne, du
roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte d'Estampes, concordablement
et non aultrement. Et avec ce demourroient en leur vertu tous accors,
toutes convenances et toutes aliances que ceux de Paris avoient avecques
ledit roy de Navarre avecques bonnes villes et avecques tous autres. Et
ledit régent devoit faire ouvrir tous passages de rivières et autres,
afin que toutes denrées et marchandises pussent passer et estre portées
à Paris. Et pour parfaire les choses contenues audit traictié, fu
journée prise au mardi ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là
devoient estre ledit régent et son conseil d'une part, et ceux qui
seroient ordenés pour Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc
d'Orléans et conte d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en
devoit ordener. Et ce fait, fu publié en l'ost que il avoit bonne paix
entre ledit régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens
de monseigneur le duc et s'en partirent pluseurs celuy jour.
Et l'endemain, jour de vendredi, vingtiesme jour dudit mois, pluseurs
alèrent vers Paris pour besoignes que il avoient à faire lesquels on n'y
voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'en à qui il estoient; et
quant il respondirent que il estoient au duc, ceux de Paris leur
disrent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete[131], trésorier de
France, lequel fu en grant péril d'estre tué; et finablement en fu mis
hors quant il ot esté mené en la maison de la ville en Grève, et à
Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les gouverneurs.
[131] _Mathé Guete_. Sans doute celui qui, dans le préambule du traité
de Brétigny, sera nommé _Macy Guery_.
Et après ce que ledit accort fu fait par la manière que dessus est dit,
les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent, prisrent
et saisirent pluseurs maisons et biens meubles de pluseurs officiers qui
avoient esté avec ledit régent audit ost.
Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et
la plus grant partie de son ost s'en parti.