XIX.

De la bataille qui fu devant Poitiers et de la prise du roy de France

qui plus vassalment[44] s'y porta que nul autre.

[44] _Vassalment_. Chevaleureusement. Le mot _Vassal_ n'avoit pas

autrefois d'autres sens que celui de _Chevalier_: il n'emportoit

avec lui aucune idée de dépendance.

Le lundi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de septembre, l'an

cinquante-six dessus dit, entre prime et tierce ou environ, l'ost du roy

de France fu logié devant l'ost dudit prince, à moins du quart d'une

lieue. Et vint le cardinal de Pierregort qui avoit esté envoié en France

par le Saint-Père, pour traitier de la pais entre lesdis roys de France

et d'Angleterre; lequel cardinal ala pluseurs fois de l'un ost à

l'autre, pour savoir sé il pourroit trouver aucun bon traictié; mais il

ne pot. Et pour ce s'en ala à Poitiers qui estoit à deux petites lieues

du lieu où ledit roy de France et son ost estoient d'une part et ledit

prince et son ost d'autre part, lequel lieu estoit assez près d'un

chastel de l'évesque de Poitiers, appellé Chauvigny[45]. Et estoit l'ost

dudit prince logié en un fort pays de haies et de buissons. Et

néantmoins le duc d'Athènes, lors connestable de France, monseigneur

Arnoul d'Odenehan et monseigneur Jehan de Clermont lors mareschal, et

leur batailles coururent sus à l'ost dudit prince d'une part, et

monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, qui avoit

une bataille, le duc d'Orléans, frère du roy, qui en avoit une autre, et

ledit roy qui avoit la tierce, s'approchièrent de l'ost dudit prince.

Mais il estoient en si forte place que il ne porent entrer en eux, et

pluseurs desdites batailles de la partie du roy de France, tant

chevaliers comme escuiers, s'enfuirent vilainement et honteusement. Et

dient aucuns que pour ce fu l'ost dudit roy de France desconfit, et les

autres dient que la cause de la desconfiture fu pour ce que on ne povoit

entrer auxdis Anglois; car il s'estoient mis en trop forte place, et

leur archiers traioient si dru que les gens du roy de France ne povoient

demourer en leur trait.

[45] _Chauvigny_. Sur la Vienne.

Finablement, la place demoura audit prince de Galles et à ses gens,

jasoit ce que le roy de France eust autant de gens comme ledit prince.

Et là furent mors, de la partie du roy de France: le duc de Bourbonnois,

le duc d'Athènes connestable, ledit monseigneur Jehan de Clermont

mareschal, monseigneur Geoffroy de Charny qui portoit l'oriflambe,

monseigneur Regnaut Chauveau évesque de Chaalons, et pluseurs autres

jusques au nombre de huit cens ou environ. En ladite bataille furent

pris ledit roy de France qui si vassaument se porta comme chevalier

peust faire, monseigneur Phelippe son ainsné fils, monseigneur Jaques de

Bourbon conte de Pontieu et frère du devant dit duc de Bourbonnois,

monseigneur Jehan d'Artois conte de Eu, monseigneur Charles son frère

conte de Longueville-la-Giffart, cousins germains dudit roy de France,

monseigneur Jehan de Meleun conte de Tancarville, monseigneur Jehan de

Meleun son ainsné fils, monseigneur Guillaume de Meleun arcevesque de

Sens, et Simon de Meleun frère dudit conte; le conte de Ventadour, le

conte de Dampmartin, le conte de Vendosme, le conte de Vaudemont, le

conte de Salebruche, le conte de Nasso, et ledit mareschal d'Odenehan et

pluseurs autres, tant chevaliers comme autres, jusques au nombre de

dix-sept cens ou environ; et bien y ot tant de mors comme de pris, tant

de ceux qui sont nommés comme autres, cinquante-deux chevaliers

bannerès. Et de ladite besoigne l'en fist retraire le duc de Normendie

ainsné fils du roy, le duc d'Anjou et le conte de Poitiers ses frères,

et le duc d'Orléans, frère dudit roy. Et pou d'autres dux ou contes en

eschapa qui ne fussent mors ou pris. Et après, s'en retournèrent à Paris

lesdis duc de Normendie, conte de Poitiers et duc d'Orléans, et ledit

conte d'Anjou demoura en son pays pour le garder. Et entra ledit duc de

Normendie à Paris le juedi vint-neuviesme jour dudit moys de septembre,

et fist une convocation de tous les trois estas du royaume de France,

c'est assavoir: des gens d'églyse, des nobles et de ceux des bonnes

villes, pour estre à Paris le quinziesme jour du moys d'octobre

ensuivant. Et ledit prince de Galles enmena à Bourdeaux ledit roy de

France et tous ses autres gros prisonniers, excepté ledit conte de Eu

qui fu recreu[46] sur sa foy, jusques à la Toussains ensuivant pour ce

que il estoit blecié. Et autres prisonniers, tant chevaliers comme

autres qui n'estoient pas de moult grant auctorité, furent mis à raençon

et recreus sur leur foy pour aler pourchacier leur raençons.

[46] _Recreu_. Racheté.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 29 / 339 题