Coment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils du roy de
France, après ce que il fu revenu de la bataille de Poitiers, fist
assembler les gens des trois estas pour ordener hastivement de la
délivrance du roy son père. Et furent les gens du conseil du roy séparés
du conseil de ceux des trois estas, qui furent esleus cinquante pour
tous.
En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fu en un
jour de samedi, vindrent à Paris pluseurs gens d'églyse et nobles et
gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent
tous assemblés en la chambre du parlement par le commandement de
monseigneur le duc de Normendie qui fu là présent, et en la présence
duquel monseigneur Pierre de la Forest, arcevesque de Rouen et
chancelier de France, exposa à ceux des trois estas dont dessus est
faite mencion, la prise du roy, et coment il s'estoit vassaument combatu
de sa propre main, et nonobstant ce avoit esté pris par grant infortune.
Et leur monstra ledit chancelier coment chascun devoit mettre grant
paine à la délivrance dudit roy. Et après leur requist, de par
monseigneur le duc, conseil coment le roy pourroit estre recouvré, et
aussi de gouverner les guerres et aides à ce faire.
Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'églyse par la bouche
de monseigneur de Craon, arcevesque de Rains, les nobles par la bouche
de monseigneur Phelippe, duc d'Orléans et frère germain du roy, et les
gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel, bourgois de
Paris et lors prévost des marchans, respondirent que il vouloient faire
tout ce qu'il pourroient aux fins dessus dites, et requistrent délay
pour eux assembler et parler ensemble sur ces choses; lequel fu donné.
Et furent mis et ordenés, par ledit monseigneur de Normendie, pluseurs
du conseil du roy pour aler au conseil des dessus dis trois estas. Et
quant il y orent esté par deux jours, on leur fist sentir et dire que
lesdites gens des trois estas ne besoigneroient point sur les choses
dessus dites, tant que les gens du conseil du roy feussent avec eux. Et,
pour ce, se déportèrent lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux
assemblées des trois estas qui estoient chascun jour faites en l'ostel
des frères Meneurs, à Paris. Et continuèrent quinze jours ou environ,
tant que il ennuioit à pluseurs de ce que lesdis trois estas attendoient
si longuement à faire leur responses sur les choses dessus dites.
Toutefois, après que lesdis trois estas orent conseillié et assemblé par
plus de quinze jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns
auxquels les autres avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur
sembleroit pour le prouffit du royaume; iceux esleus qui estoient
cinquante ou environ de tous les trois estas dessus dis, firent sentir
audit monseigneur le duc de Normendie qu'il parleroient volentiers à luy
secrètement. Et pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis
frères Meneurs par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que il
avoient esté ensemble, par pluseurs journées, et avoient tant fait que
il estoient tous à un accort. Si requistrent audit monseigneur le duc
qu'il voulsist tenir secret ce que il luy diroient qui estoit pour le
sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondi qu'il n'en
jureroit jà; et pour ce ne laissièrent pas à dire les choses qui
s'ensuivent.
Premièrement il luy distrent que le roy avoit esté mal gouverné au temps
passé: et tout avoit esté par ceux qui l'avoient conseillié, par
lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume
estoit gasté et en péril d'estre tout destruit et perdu. Si luy
requistrent que il voulsist priver les officiers du roy que il luy
nommeroient lors de tous offices, et que il les féist prendre et
emprisonner, et prendre tous leur biens; et que dès lors il tenist tous
les biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monseigneur Pierre
de la Forest, lors arcevesque de Rouen et chancelier de France, qui
estoit l'un des officiers contre lesquels il faisoient lesdites
requestes, estoit personne d'églyse, si que monseigneur le duc n'avoit
aucune connoissance sur luy[47], si requistrent que il voulsist escripre
au pape de sa propre main, et supplier que il luy donnast commissaires
tels comme lesdis esleus des trois estas nommeroient, lesquels
commissaires eussent puissance de punir ledit arcevesque des cas que
lesdis esleus bailleroient contre ledit arcevesque et contre les autres
officiers de qui les noms s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier
du grant conseil du roy et premier président en parlement; messire
Robert de Lorris qui avoit esté premier chambellan du roy Jehan; messire
Nicolas Braque, chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit
esté son trésorier et après maistre de ses comptes; Enguerran du
Petit-Celier, bourgois de Paris et trésorier de France; Jehan
Poillevilain, bourgois de Paris, souverain maistre des monnoies et
maistre des comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trésorier des
guerres. Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donnés
tels que il nommeroient et procéderoient contre lesdis officiers, sur
les cas que lesdis esleus bailleroient. Et sé lesdis officiers estoient
trouvés coupables, si feussent punis; et sé il feussent trouvés
innocens, si vouloient que il perdissent tous leur dis biens et
demourassent perpétuelment sans office royal[48].
[47] _Connoissance_, etc. C'est-à-dire, ne pouvoit en rien connoître
de son cas.
[48] On voit que la _justice du peuple_ étoit à peu près la même au
XIVe siècle et à la fin du XVIIIe. La chronique conservée dans le
manuscrit du Supplément françois, nº 530, ajoute au nom de ces
magistrats ceux de _Jaques La Vache_ et de _Pierre de Mainville_.
(fº 60, vº.)
Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist délivrer le
roy de Navarre, lequel avoit esté emprisoné par le roy, père dudit
monseigneur le duc, si comme dessus est dit; en luy disant que depuis
que ledit roy de Navarre avoit esté emprisonné, nul bien n'estoit venu
au roy né au royaume, pour le péchié de la prise dudit roy de Navarre.
Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist
gouverner du tout par certains conseilliers que il luy bailleroient de
tous les trois estas; c'est assavoir quatre prélas, douze chevaliers et
douze bourgois: lesquels conseilliers auroient puissance de tout faire
et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et oster
officiers, comme de autres choses; et pluseurs autres requestes luy
firent grosses et pesans.
Si leur respondi ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit
volentiers avis et délibéracion avec son conseil: mais toutes voies il
vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient faire.
Lesquels esleus luy respondirent que il vouloient ordener entre eux que
les gens d'églyse paieroient un dixiesme et demi pour un an, mais que de
ce il eussent congié du pape. Les nobles paieroient dixiesme et demi de
leur revenues. Et les gens de bonnes villes feroient, pour cent feux, un
homme armé. Et disoient lesdis esleus que ladite ayde estoit
merveilleusement grant et qu'elle pouvoit bien monter à trente mille
hommes armés. Et pour sur ce avoir avis et de toutes les choses dessus
dites, monseigneur le duc se départi de eux, et l'endemain après disner
devoit leur en respondre. Et pour ce assembla ledit monseigneur le duc
au chastel du Louvre pluseurs de son lignage et autres chevaliers, et ot
avis et délibéracion sur les choses dessus dites; et pluseurs fois tant
audit jour de l'endemain comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia
ledit monseigneur le duc aux frères Meneurs[49] devers lesdis esleus,
pluseurs de ceux de son lignage, pour les requérir de traictier avec
eux, coment il se voulsissent déporter d'aucunes des requestes que eux
luy avoient faites, par espécial de trois dont dessus est faite mencion;
en leur monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son père, de
si près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié exprès de
son père.
[49] Le couvent des _Cordeliers_ ou _Frères Mineurs_ comprenoit une
grande partie de la _rue_ et de l'_école de médecine_. Le réfectoire
qui servoit en 1792 de réunion au _club des Cordeliers_ existe
encore.
Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent déporter desdites
requestes né d'aucune d'icelles, pluseurs de ceux du lignage de
monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient esté à son conseil
sur lesdites choses, furent d'accort et conseillièrent à monseigneur le
duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que autrement il ne
pouvoit avoir aide des trois estas, sans laquelle ayde il ne pouvoit
faire né gouverner la guerre. Et pour ce, fu journée assignée auxdis
trois estas, à leur requeste, pour oïr tout ce qu'il vouldroient dire
publiquement, en la chambre du parlement à un jour de lundi matin veille
de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc qui moult estoit forment
courroucié et troublé pour cause de dites requestes qui luy avoient esté
faites à part et secrètement, si comme dessus est dit, et lesquelles on
luy vouloit faire publiquement en la chambre de parlement, considérant
que lesdites requestes il ne povoit acomplir sans courroucier forment le
roy, son père, et sans luy faire offense notable, manda et fist aler par
devers luy aucuns autres de ses conseilliers, lesquels il n'avoit point
appellés aux choses dessus dites; et leur exposa, de sa bouche, les
requestes que lesdis trois estas luy avoient faites, et aussi l'aide que
il luy offroient, et voult que ses conseilliers en déissent leur avis.
Lesquels, en la présence de pluseurs des autres qui autrefois y avoient
esté, luy monstrèrent coment il ne devoit faire né acomplir lesdites
requestes dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent coment l'aide que
l'en luy offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et
jasoit ce que, par les esleus, eust esté dit audit monseigneur le duc
que ladite aide povoit faire et fournir trente mille hommes armés, c'est
assavoir, pour chascun homme demi florin à l'escu[50] pour jour, lesdis
conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que ladite aide ne
povoit monter que huit ou neuf mille hommes armés, par pluseurs fais et
raisons auxquelles s'accordèrent pluseurs autres qui estoient au conseil
dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre de trente et plus. Et
jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust par avant esté d'accort
que ledit monseigneur le duc acomplist lesdites requestes et luy eussent
conseillé, toutesvoies se revindrent-il lors, et furent tous d'un accort
qu'il ne le féist pas.
[50] _Demi florin à l'escu_. En octobre 1356, le florin d'or valoit 20
sols, par conséquent le demi-florin auroit été de 10 sols,
correspondant à 10 francs d'aujourd'hui. Cette paie d'un homme
d'armes, c'est-à-dire de deux cavaliers, paroîtroit énorme si l'on
ne devoit pas y comprendre les frais du premier _adoubement_.
Mais pour ce que moult grant peuple estoit assemblé en ladite chambre de
parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre faites
audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le Coq, lors
evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil coment il pourroit
faire départir ledit peuple; et, par le conseil que il ot, il envoia
quérir en ladite chambre de parlement pour venir devers luy en la pointe
du palais où il estoit, aucuns de ceux des trois estas, et par espécial
de ceux qui principalement gouvernoient les autres et conseilloient à
faire lesdites requestes. Et là vindrent par devers luy maistre Raymon
Saquet, arcevesque de Lyon; monseigneur Jehan de Craon, arcevesque de
Rains, et ledit maistre Robert le Coq, evesque de Laon, pour les gens
d'églyse. Pour les nobles y furent monseigneur Waleran de Lucembourc,
monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de Champaigne, et monseigneur
Jehan de Péquigny, lors gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes,
y furent Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris; Charles
Toussac, eschevin, et pluseurs autres de pluseurs autres bonnes villes.
Et là, leur dit et exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que
il avoit oïes, tant du roy son père comme de son oncle l'empereur, et
leur demanda sé il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes
et response qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et
pour lesquelles faire et oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre
de parlement, fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes
et raisons qu'il leur dist lors. Et furent d'accort tous ceux qui là
estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des
envoiés desdis trois estas, que lesdites requestes et responses fussent
différées jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on apperceust que
aucuns desdis envoiés eussent mieux voulu que la besoigne n'eust point
esté différée. Et toutes voies furent-il d'accort, par leur opinions, au
délay. Et ainsi se départirent et retournèrent en ladite chambre de
parlement, et le duc d'Orléans et pluseurs autres avec eux. Et parla
ledit duc d'Orléans au peuple qui estoit assemblé en la chambre de
parlement, et leur dit que monseigneur le duc de Normendie ne pourroit
lors oïr les requestes et responses que on luy devoit faire pour
certaines nouvelles que il avoit oïes tant du roy, son père, que de son
oncle l'empereur, desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et
pour ce se départi ladite assemblée de la dicte chambre de parlement, et
s'en alèrent aucuns en leur pays.