Du siège que le roy de France fist devant Breteuil, lequel chastel fu
rendu. Et coment il poursuivi le duc de Lenclastre qui tousjours fuioit
devant luy. Et de la prise de pluseurs chevaliers de France par ledit
prince de Galles.
En ce meisme an cinquante-six, en la fin du moys de juing, descendi le
duc de Lenclastre en Constantin, et se assembla avec monseigneur
Phelippe de Navarre qui s'estoit rendu ennemi du roy de France, pour
cause de la prise du roy de Navarre, son frère, qui encore estoit en
prison. Et avec eux estoit monseigneur Godefroy de Harecourt, oncle
dudit conte de Harecourt qui avoit eu la teste couppée à Rouen. Et se
mistrent à chevauchier, et estoient environ quatre mille combattans. Et
chevauchièrent à Lisieux, au Bec, au Pont-Audemer. Et refreschirent le
chastel qui avoit esté assegié par l'espace de huit ou de neuf
sepmaines. Mais monseigneur Robert de Hotetot[38], lors maistre des
arbalestriers, qui avoit tenu le siège devant ledit chastel, et en sa
compaignie pluseurs nobles et autres, se partirent du siège quant il
sorent la venue desdis ducs, monseigneur Phelippe et monseigneur
Godefroy; et laissièrent les engins et l'artillerie qu'il avoient. Et
ceux dudit chastel prindrent tout et mistrent dedens ledit chastel. Et
après chevauchièrent lesdis ducs et monseigneur et leur compaignie
jusques à Breteuil[39], en pillant et robant les villes et le pays par
où il passoient, et rafreschirent le chastel par où il passèrent, c'est
assavoir Breteuil. Et pour ce qu'il trouvèrent que la cité et le chastel
d'Evreux avoit esté de nouvel rendu aux gens du roy, qui longuement
avoit esté asségié devant, et avoit esté ladite cité arse et l'églyse
cathédrale aussi, et pillée et robée tant par les Navarrois qui
rendirent ledit chastel lequel fu rendu par composition, comme par
aucuns des gens du roy qui estoient au siège; lesdis duc, monseigneur
Phelippe et leur compaignie alèrent à Vernueil au Perche[40] et
pristrent la ville et le chastel, et pillièrent et robèrent tout, et
ardirent partie de ladite ville. Et le roy de France qui avoit fait la
semonce tantost qu'il avoit oï nouvelles du duc de Lenclastre, aloit
après, à moult grant et bele compaignie de gens d'armes et de gens de
pié; et le suivi jusques à Condé[41], en alant vers ladite ville de
Verneuil là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu audit Condé il oï
nouvelles que ledit duc et messire Phelippe s'estoient partis celuy jour
de ladicte ville de Verneuil, et s'en aloient vers la ville de l'Aigle.
Si les suivi le roy jusqu'à Tuebuef[42] à deux lieues ou environ de
ladicte ville de l'Aigle; et là fu dit au roy que il ne les pourroit
acconsuivre, car il y avoit grant forest où il se bouteroient sans ce
que on les peust avoir. Et pour ce, s'en retourna son ost et vint devant
un chastel que on appelle Tillières que on disoit estre en la main des
Navarrois; et le prist le roy et y mist gardes.
[38] _Hotetot_, ou _Hondetot_. Aujourd'hui: _Houdetot_.
[39] _Breteuil_. Aujourd'hui petite ville du département de l'Eure,
sur les bords de l'Iton.
[40] _Au Perche_. Ou plutôt _en Timerais_.
[41] _Condé_. Aujourd'hui _Condé-sur-Iton_, bourg du département de
l'Eure, près de _Breteuil_.
[42] _Tuebeuf_. Entre _Laigle_ et _Mortagne_. Aujourd'hui village du
département de l'Orne.--Pour le château de _Tillières_, bâti par
Richard II de Normandie, nous en avons déjà parlé ailleurs.
Et après ala devant ledit chastel de Breteuil auquel avoit gens de par
le roy de Navarre. Mais pour ce que il ne vouldrent rendre le chastel,
le roy et tout son ost y mistrent le siège et y demourèrent huit
sepmaines. Et finablement fu rendu au roy ledit chastel par composicion,
et s'en alèrent ceux qui estoient dedens là où il vouldrent, et
emportèrent leur biens. Et de là se parti le roy et s'en ala à Chartres
et fit la semonce pour aler contre le prince de Galles, ainsné fils du
roy d'Angleterre, qui s'estoit parti de Bourdeaux et estoit venu en
Berry en robant, pillant et ardant le pays par où il passoit. Et par
semblable manière, s'en vint[43] devers la rivière de Loire et passa par
la ville de Rumorentin, et là prist pluseurs chevaliers et autres qui
estoient dedans, entre lesquels furent pris le seigneur de Craon et
Bouciquaut. Et après chevaucha ledit prince droit vers Tours. Et le roy
de France ala après pour le rencontrer. Et quant le prince sceut que le
roy luy aloit à l'encontre, il s'en retourna vers Poitiers; et jà soit
ce que ledit roy n'eust encore que un pou de gent, toutefois suivoit-il
ledit prince le plus tost que il povoit pour soy combatre à luy. Et
avint que le samedi, dix-septiesme jour du moys de septembre, l'an
dessus dit, le roy bien accompaignié fu près dudit prince et de son ost,
à deux lieues ou environ.
[43] _S'en vint_. Il s'agit du prince de Galles, et non plus du roi
Jehan.
Et iceluy samedi, le conte de Sancerre, le conte de Joigny, le seigneur
de Chastillon-sur-Marne, souverain maistre de l'ostel du roy, et
pluseurs autres armés chevaliers et escuiers qui aloient après le roy,
trouvèrent pluseurs des gens dudit prince en leur chemin auxquels il se
combattirent: et furent lesdis contes et seigneur de Chastillon pris et
pluseurs de ceux qui estoient en leur compaignie.