XVIII.

Du siège que le roy de France fist devant Breteuil, lequel chastel fu

rendu. Et coment il poursuivi le duc de Lenclastre qui tousjours fuioit

devant luy. Et de la prise de pluseurs chevaliers de France par ledit

prince de Galles.

En ce meisme an cinquante-six, en la fin du moys de juing, descendi le

duc de Lenclastre en Constantin, et se assembla avec monseigneur

Phelippe de Navarre qui s'estoit rendu ennemi du roy de France, pour

cause de la prise du roy de Navarre, son frère, qui encore estoit en

prison. Et avec eux estoit monseigneur Godefroy de Harecourt, oncle

dudit conte de Harecourt qui avoit eu la teste couppée à Rouen. Et se

mistrent à chevauchier, et estoient environ quatre mille combattans. Et

chevauchièrent à Lisieux, au Bec, au Pont-Audemer. Et refreschirent le

chastel qui avoit esté assegié par l'espace de huit ou de neuf

sepmaines. Mais monseigneur Robert de Hotetot[38], lors maistre des

arbalestriers, qui avoit tenu le siège devant ledit chastel, et en sa

compaignie pluseurs nobles et autres, se partirent du siège quant il

sorent la venue desdis ducs, monseigneur Phelippe et monseigneur

Godefroy; et laissièrent les engins et l'artillerie qu'il avoient. Et

ceux dudit chastel prindrent tout et mistrent dedens ledit chastel. Et

après chevauchièrent lesdis ducs et monseigneur et leur compaignie

jusques à Breteuil[39], en pillant et robant les villes et le pays par

où il passoient, et rafreschirent le chastel par où il passèrent, c'est

assavoir Breteuil. Et pour ce qu'il trouvèrent que la cité et le chastel

d'Evreux avoit esté de nouvel rendu aux gens du roy, qui longuement

avoit esté asségié devant, et avoit esté ladite cité arse et l'églyse

cathédrale aussi, et pillée et robée tant par les Navarrois qui

rendirent ledit chastel lequel fu rendu par composition, comme par

aucuns des gens du roy qui estoient au siège; lesdis duc, monseigneur

Phelippe et leur compaignie alèrent à Vernueil au Perche[40] et

pristrent la ville et le chastel, et pillièrent et robèrent tout, et

ardirent partie de ladite ville. Et le roy de France qui avoit fait la

semonce tantost qu'il avoit oï nouvelles du duc de Lenclastre, aloit

après, à moult grant et bele compaignie de gens d'armes et de gens de

pié; et le suivi jusques à Condé[41], en alant vers ladite ville de

Verneuil là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu audit Condé il oï

nouvelles que ledit duc et messire Phelippe s'estoient partis celuy jour

de ladicte ville de Verneuil, et s'en aloient vers la ville de l'Aigle.

Si les suivi le roy jusqu'à Tuebuef[42] à deux lieues ou environ de

ladicte ville de l'Aigle; et là fu dit au roy que il ne les pourroit

acconsuivre, car il y avoit grant forest où il se bouteroient sans ce

que on les peust avoir. Et pour ce, s'en retourna son ost et vint devant

un chastel que on appelle Tillières que on disoit estre en la main des

Navarrois; et le prist le roy et y mist gardes.

[38] _Hotetot_, ou _Hondetot_. Aujourd'hui: _Houdetot_.

[39] _Breteuil_. Aujourd'hui petite ville du département de l'Eure,

sur les bords de l'Iton.

[40] _Au Perche_. Ou plutôt _en Timerais_.

[41] _Condé_. Aujourd'hui _Condé-sur-Iton_, bourg du département de

l'Eure, près de _Breteuil_.

[42] _Tuebeuf_. Entre _Laigle_ et _Mortagne_. Aujourd'hui village du

département de l'Orne.--Pour le château de _Tillières_, bâti par

Richard II de Normandie, nous en avons déjà parlé ailleurs.

Et après ala devant ledit chastel de Breteuil auquel avoit gens de par

le roy de Navarre. Mais pour ce que il ne vouldrent rendre le chastel,

le roy et tout son ost y mistrent le siège et y demourèrent huit

sepmaines. Et finablement fu rendu au roy ledit chastel par composicion,

et s'en alèrent ceux qui estoient dedens là où il vouldrent, et

emportèrent leur biens. Et de là se parti le roy et s'en ala à Chartres

et fit la semonce pour aler contre le prince de Galles, ainsné fils du

roy d'Angleterre, qui s'estoit parti de Bourdeaux et estoit venu en

Berry en robant, pillant et ardant le pays par où il passoit. Et par

semblable manière, s'en vint[43] devers la rivière de Loire et passa par

la ville de Rumorentin, et là prist pluseurs chevaliers et autres qui

estoient dedans, entre lesquels furent pris le seigneur de Craon et

Bouciquaut. Et après chevaucha ledit prince droit vers Tours. Et le roy

de France ala après pour le rencontrer. Et quant le prince sceut que le

roy luy aloit à l'encontre, il s'en retourna vers Poitiers; et jà soit

ce que ledit roy n'eust encore que un pou de gent, toutefois suivoit-il

ledit prince le plus tost que il povoit pour soy combatre à luy. Et

avint que le samedi, dix-septiesme jour du moys de septembre, l'an

dessus dit, le roy bien accompaignié fu près dudit prince et de son ost,

à deux lieues ou environ.

[43] _S'en vint_. Il s'agit du prince de Galles, et non plus du roi

Jehan.

Et iceluy samedi, le conte de Sancerre, le conte de Joigny, le seigneur

de Chastillon-sur-Marne, souverain maistre de l'ostel du roy, et

pluseurs autres armés chevaliers et escuiers qui aloient après le roy,

trouvèrent pluseurs des gens dudit prince en leur chemin auxquels il se

combattirent: et furent lesdis contes et seigneur de Chastillon pris et

pluseurs de ceux qui estoient en leur compaignie.

Les grandes chroniques de France (6/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 28 / 339 题