II

Juillet, opprimant Venise, évapore, sur le plus bas degré de ses «portes

d'eau» l'eau lourde et reposée, l'eau que ne battent plus la rame ni

l'hélice. Dans l'ombre des petits canaux où j'ai fui, vers cinq heures,

la fournaise des Schiavoni et les marbres qui brûlent la main, je n'ai

trouvé que l'odeur des eaux basses, qui sentent le soufre, l'évier

gras, le fruit tourné et l'égout riche. Cette odeur de Venise d'été

s'insinue par les fenêtres closes, supprime l'appétit, et distille une

fièvre indolore, qui se trahit seulement par une paresse agréable et le

tremblement du journal que je tiens déployé....

Le sirocco a secoué, vers six heures, quelques gouttes de pluie

chaude,--autant qu'il en tomberait d'un bouquet mouillé. Une seule voile

de barque, ocre et rose, sur la lagune d'un bleu éteint, se balance. Des

vieillards et de nonchalants adolescents, assoupis sous le Palais des

Doges, dans l'ombre nouvelle de la colonnade,--chaque colonne de marbre

a maintenant son double en colonne de brique qui l'épaule--attendent la

fin du jour. Que ne l'ai-je comme eux attendue, un pigeon familier sur

chaque poing, la joue éventée d'ailes?

C'est que je ne suis qu'une Française impatiente, point encore soumise

à la torpeur de Venise. Je suis l'unique voyageuse, _la_ voyageuse de

Venise. J'ai pour moi seule le spectacle sans prix de Venise vide de

touristes et d'étrangers, Venise fragile au bord d'une mer menacée,

Venise qui se cache sous le sable comme le poisson plat quand passent

les mouettes.

Une initiative intelligente inventa, pour protéger tant de beautés

branlantes, de les bastionner de sable. Les chefs-d'œuvre de

Saint-Marc, emmaillotés, regrettent la lumière, les chevaux de Lysippe,

murés, tendent leurs naseaux vers d'étroites prises d'air, dans la

cour du Palais des Doges. L'Ève et l'Adam ne seront plus nus avant la

paix, et le fier Colleone s'abrite bizarrement sous un toit de chalet

normand. L'élan est donné, où s'arrêtera-t-il? Venise, vide, oisive,

joue au sable, et va couvrir la moindre corniche délicate offerte à

sa sollicitude éveillée. On vient d'encager la capricieuse _Fortuna_,

debout et tournant à tous les vents au faîte de la Dogana, et le saint

Georges rutilant de San-Giorgio-Maggiore, visé hier matin par un taube

d'Autriche.

Mosaïques d'or, voilées de toiles grises, statues sous les langes,

campaniles dont un terne badigeon empâte le métal vif, tout cet effort

mimétique que tente Venise pour se mêler à l'eau trouble, à la brume,

à la pierre anonyme, semble aujourd'hui se mirer dans le ciel brûlant

et cendreux. Sous le balcon de l'hôtel cependant, à mesure que vient le

soir, s'accroît une foule fraîche aux regards: ce ne sont que matelots

blancs au col bleu franc et longues filles de Venise, minces, en châles

noirs. Elles viennent, s'en vont d'un pas vif et muet, d'autres matelots

passent, et recomposent incessament le défilé blanc, bleu, noir, parfois

vert-gris comme le saule ou comme le gazon foulé, quand s'y mêlent des

officiers et des soldats de l'armée de terre.

L'heure du dîner sonne, sinon celle de la faim. Dans la salle à manger,

basse comme une salle de paquebot, la fenêtre ouverte laisse entrer

l'haleine fade de l'eau, où manque l'odeur tonique des poissons,

des filets mouillés: on ne pêche plus en Adriatique, et voici une

insipide truite saumonée venue de Bâle.... De beaux fruits, des figues

fendillées, et du café en givre, cela suffit. Ce crépuscule, violet

sur la mer et doré au haut du ciel, ne nous appartient plus: l'heure

des lampes est venue et l'on nous enferme hermétiquement dans la pièce

basse, avec le relent de la truite, le parfum des fruits et du café, la

fausse gaîté de trente ampoules électriques.

Carillon de huit heures,--huit heures et quart,--la demie,--carillon

plus long des trois quarts.... Au premier tintement de celui-ci, une

nuit totale, une obscurité parfaite s'abat sur Venise. Dans l'hôtel, les

domestiques, habitués déjà, jalonnent les ténèbres de quelques bougies

allumées,--compensation piteuse et coûteuse. Mais ce palais vénitien,

aménagé en palace, y récupère une lugubre noblesse. L'ombre des rampes

à balustres ruisselle sur les escaliers comme une onde inquiétante.

Il n'y a rien de plus vivant, aux mouvements des flammes palpitantes,

que les tentures, les statues, les longues galeries vides aux sombres

parois. Comme si la vie s'évanouissait avec la lumière, les dialogues

baissent ou se taisent. On étouffe.... Il vaut mieux risquer le faux

pas, l'entorse, qu'haleter ici.

Un reflet de jour traîne encore sur l'eau, au-dessous du pont des

Soupirs.... Mais du côté de la mer, et autour de nous, c'est la nuit

d'un tombeau sans étoiles. Je palpe les murs, je compte les colonnes,

j'arrive sans dommage à la Piazzetta, puis à la place Saint-Marc, où

_j'entends_ la présence d'une foule de fantômes. Ne connaîtrais-je pas,

privée soudain de la vue, la même angoisse? Car tous les bruits du jour

résonnent ici: pas alertes, voix de femmes et d'enfants, tintements de

cuillères et de verrerie, mieux: le son d'un bon orchestre, tout proche,

qui joue,--sans rancune,--une valse viennoise....

Sous ma main, le fer d'une chaise vide; je m'y assieds. Devant moi, un

guéridon. Un génie subalterne, et assurément nyctalope, m'y apporte une

glace vanillée, que je savoure à tâtons....

Il fait chaud. Les dalles tièdes chauffent mes pieds, à travers mes

minces semelles. Je distingue vaguement, au-dessus de la Place, un ciel

rectangulaire. Des flammèches, çà et là, allument à la hauteur des

visages les cigarettes et les cigares--encore est-il interdit de griller

trop longuement l'extrémité de ces cigares humides et sarmenteux.

L'obscurité se peuple ainsi de masques, fugitivement suspendus dans

l'air; la flamme sculpte ici un grand nez courbé, des yeux de diable

romantique, là une figure adolescente, lèvres tendues et paupières

mi-fermées comme pour un baiser, et là encore une face cupide et charnue

de Shylock gras.... Peut-être que je rêve. Peut-être que rien de tout

cela n'existe, sauf le parfum gelé du sorbet à la vanille, sauf le son

de l'orchestre rejeté par les échos de la Place, et dont je ne saurais

dire s'il chante devant moi, derrière moi, ou plus loin, sous les

arcades....

La réalité ne recommence qu'à l'hôtel. Une prison serait plus douce que

cette chambre, où la lueur d'une bougie lutte en vain contre les rouges

obscurs, les bois noirs et dorés. Une main sévère--celle de l'amiral

commandant la place--a verrouillé les persiennes, tendu par-dessus

leurs lames une toile imperméable, enfermé sans appel la chaleur, les

moustiques, et je commence avec résignation la première, la plus longue,

la plus morne des nuits vénitiennes....

_NOCTURNES_

Rome, juillet 1915.

L'humidité des vieux marais cachés, libérée par la mort du soleil, a

poussé hors des jardins de la Villa Médicis les invités prudents: il n'y

a plus, près de la fontaine aux nymphéas, que deux ou trois Français,

et Albert Besnard, qui déploie sa cape avec le rond de bras d'un jeteur

d'épervier.

Nous sommes tous fatigués de parler, d'avoir reçu en plein visage la

lumière d'un après-midi sans nuages, d'avoir souri, regardé, d'avoir

entendu les nouvelles venues de la France, accueilli un voyageur arrivé

de Londres à Rome, d'avoir écouté les lettres qu'il lisait, toutes

pleines de la guerre....

L'eau de la fontaine rejoint, en filet mince, l'eau du bassin, avec un

petit chant sur trois notes, que nous percevons soudain après la fin de

nos paroles.

De l'est à l'ouest, en un instant, le bleu du ciel passe au rose, et les

buis noirs massifs, dont la main s'amuse à rebrousser la toison rude, se

couvrent de rosée.

Pourtant nous n'aurons pas l'impression du repos, de la détente du

silence, tant que les hirondelles ne seront pas couchées. Le ciel tout

entier semble tournoyer en même temps qu'elles, comme une eau fouettée

qu'entraîne une fuite circulaire de poissons. Elles sont mille, et

d'avantage. Elles se font flèche, ou caillou. L'une tombe, fait la morte

jusqu'au sol, se relève en boomerang et siffle contre notre oreille,

montrant son noir petit œil de chasseresse féroce, et le bord

tranchant d'une aile qu'un rayon aiguise.

Le cri de convoitise qu'elles jettent semble le crissement d'un javelot

hérissé. Leur jeu est si terrible et si pressé qu'on oublie l'oiseau

pour ne plus songer qu'au dard jailli, au silex précipité par la fronde,

à l'acier bleu qui perce l'air.

Et lorsqu'il ne reste plus que deux hirondelles, rivales, obstinées,

volant haut, nous n'avons qu'à cligner les yeux, à renverser un peu plus

la tête, pour isoler, sur le ciel, les spires, les feintes, le combat de

deux noirs avions....

Où se sont-elles perdues? Personne n'a vu la fin de leur course. Qui

revient dans l'air? l'une d'elles, blessée, ivre? Non, c'est la première

chauve-souris qui écrit sur le ciel, d'une aile onglée, la dernière

heure du jour. Il y a encore une grande clarté au-dessus de nous, mais

qui ne descend plus jusqu'à la terre. Le Mercure noir de la fontaine, à

peine retenu à sa vasque par un pied ailé, tend en vain la main vers la

lumière.

Dans l'atelier, l'ombre noie les deux derniers portraits de Besnard:

d'Annunzio, assis sous des bosquets élyséens, et un petit Benoît XV,

écrasé sous la pourpre, plus pâle que sa robe, avec un grand visage de

bossu.... Quittons, pour Rome vivante et qui s'éveille, les portraits,

les haies de buis, les cyprès, tout ce que la nuit ici pétrifie.

Il n'est pas question, après un goûter tardif et la longue journée

caniculaire, de dîner. Mais il y a lune, ce soir,--déjà elle éclôt, elle

monte rapide et légère; nous irons, à pas paresseux, attendre, dans une

_osteria_ du Forum de Trajan, l'heure des chats.

L'_osteria_ seule vaut qu'on s'y attarde. Elle ferme un bout d'impasse,

un retrait de la place irrégulière. C'est une salle à boire, taillée

dans la moitié d'une coupole byzantine, la Basilica Ulpia, basse, vaste,

parfaitement ronde. Sa muraille verticale est percée de portes de caves,

d'anciennes baies maintenant aveuglées. La courbe de sa paroi voûtée

s'illumine d'ampoules suspendues, pleines de vin de Frascati rose,

d'orvieto jaune, de chianti dont un seul point rutilant sur la panse

décèle la couleur de sombre rubis. En colliers égaux, ces _fiasques_ au

col mince sont la seule parure de l'_osteria_, qui ne prend air que par

une petite porte à rideau de toile. La mousse du frascati mouille en

pétillant nos narines; on boit plus que l'on ne voudrait, à cause de la

douceur du vin et des gâteaux lourds qui s'effritent dans la bouche en

sable sucré.

Un long chat passe entre nos jambes, soulève de la nuque la portière de

toile, disparaît. C'est l'heure de le suivre, et d'attendre, penchés sur

le parapet de fer qui défend les ruines, les hôtes nocturnes du Forum

des Chats.

Éblouis par la nuit de pleine lune, nous ne voyons d'abord que le bleu

cendré du ciel, le bleu de lucioles des réverbères voilés pour la

durée de la guerre, le bleu de neige des marbres renversés et le bleu

vigoureux de nos ombres sur les dalles plates. Le Forum, à nos pieds,

est un jardin ravagé, dont la nuit rajeunit le désastre. Porches rompus,

pierres blessées,--j'ai vu tout cela, il y a quelques mois, sur un sol

français qui fumait encore.... Un mouvement dans les buissons bas, un

chant félin chassent l'évocation.

Obéissant à l'appel, un chat, deux chats, trois chats approchent,

convergeant vers le Forum. L'un vient d'une rue, à pas comptés, l'autre

surgit de l'impasse, s'arrête pour donner un seul coup de langue à son

flanc et repart. Une chatte blanche, assurée, descend au Forum contre

nos pieds, en glissant le long du mur comme une coulure de cire. Deux

matous rivaux, parvenus au parapet, s'empoignent, sans un cri, sans un

feulement, et roulent en nœuds de serpents. Tous sont de longs chats

musculeux, grands, ils ont la cuisse aplatie, le nez busqué de l'ancêtre

égyptien. Aucun ne montre la hâte fuitive, l'allure palpitante et

inégale de la bête errante ou traquée. Les chats du Forum habitent une

noble ruine, concédée à leurs batailles, à leurs amours, à leur sommeil

diurne. Que des ombres colossales hantent l'autre Forum, le grand _Foro

romano_, et superposent, dans un cirque à leur taille, les fantômes de

tant de civilisations stratifiées;--Rome réserve au peuple-chat, à peine

plus tangible, le petit _Foro Trajano_ creusé comme une piscine d'où les

eaux auraient fui.

Qui nous dira pour quels palabres s'assemblent ici les compagnons

de minuit aux oreilles de velours? Leur veillée s'occupe, sous nos

yeux, de chasse, de jeu, de lutte bénigne. Des feuillages s'écartent

soudain, déchirés par le bond d'un dos rayé, onduleux et puissant.

Une battue active décore le mur, en passant, d'une frise de panthères

galopantes.... Le fauve qui émerge, ainsi que Phtah éveillée, d'un

bosquet, peut n'avoir pas quitté par hasard son repos. Il essaye, en les

étirant, ses quatre pattes, gravit, pour s'y asseoir, un fût renversé.

Un remous d'herbes et de branches soulève vers lui la jungle naine,

pendant qu'il s'affermit à son poste de tribun et qu'il incline, sur

un jabot gris, son menton méditatif.... L'un de nous l'appelle, et cela

suffit pour qu'il se dresse et desserre, avec un frisson de désagrément,

le cercle de sa queue. Rien ne se lit, que la surprise, dans ses yeux

que la lune décolore. Mais il quitte sa colonne brisée, descend vers

l'entrée d'une tanière et pénètre, les reins bas, sous la terre,

emmenant avec lui, un à un, vers des rites plus secrets, les citoyens de

la dernière république de Rome.

_UN ENTRETIEN AVEC UN PRINCE DE HOHENLOHE_

Lugano, 7 juillet 1915.

Parmi leurs jardins que la canicule accable, tous les hôtels de Lugano

dorment, persiennes closes et stores baissés. Il n'y a pas, à cette

heure de midi, un souffle dans l'air, une ride sur l'eau, une voiture

sur la route, un passant, un chien.... Le monte Generoso jette en

travers du lac son ombre énorme, barrant de bleu sombre l'eau qu'un

orage prochain trouble un peu, et qui est pâle comme de l'absinthe.

Le déjeuner fait un bien petit bruit, dans l'hôtel. Où sont ces

Allemands qu'on m'avait dépeints arrogants, installés à Lugano comme

chez eux, penchés et guetteurs sur la frontière d'eau? La liste

des étrangers porte, outre les noms des deux ministres auprès du

Vatican,--repartis hier pour l'Allemagne,--ceux de deux cents Pflaum,

Heymann, Tockus, etc., etc., venus de Berlin, de Rome, de Londres, de

Paris, des États-Unis.... Ils paradent à Lugano, m'affirme-t-on, ils

prétendent imposer leur langue aux commerçants luganois....

Près de moi, voici une mère et sa fille, la mère coiffée à la

kronprinzessin, la fillette en robe rouge à ceinture verte, avec de

grands pieds blancs; elles dialoguent très bas, et l'enfant oublie de

manger pour écouter ce qui se dit en français à notre table. Voici deux

vieilles dames à petit chien, allemandes et gourmandes, vêtues de rose

et de lilas; voici un homme jeune, raide, correct, poncé, rasé, à tête

doguine, type d'Allemand sportif qu'on peut croire Américain, et voici

le type inévitable de l'Allemand étique, cou d'oiseau, lunettes, poil

pauvre et rougeâtre.

Voici enfin, près de la fenêtre, un couple autrichien, le prince et la

princesse de Hohenlohe. La princesse, Italienne avant son mariage, a de

beaux yeux profonds et soumis, des sourcils très noirs, une nuque brune

qui avive l'éclat d'un rang de perles. Le prince est un homme âgé, bref

de taille et droit sur sa chaise, avec des traits fins et de petites

mains.

Une heure après, quand la princesse a regagné son appartement, j'ai

devant moi, au fumoir, l'altesse autrichienne retirée à Lugano. Il parle

vite, sans nulle contrainte, et son naturel est parfait, ou parfaitement

imité.

--J'ai hâte de dire, d'abord, déclare le prince de Hohenlohe, combien

j'ai horreur de tout ce qui se passe en ce moment, madame. J'ai horreur,

horreur....

Il répète le mot, en chassant des deux mains, autour de ses cheveux

blancs, une vision ou une aile importunes. Il a le nez court et

busqué, il garde très attentivement ses yeux fixés sur les miens;

nulle inflexion tudesque n'alourdit son accent, où les _r_ roulent à

l'italienne.

--Que dire? Que faire? reprend-il. Il y a une seule chose qu'on

n'obtiendra pas de moi: c'est que je retourne dans mon pays. Tout ce qui

s'y manifeste depuis un an est ... comment m'exprimer? un tel mélange

d'indignité et de bêtise,--oui, voilà le mot, de bêtise! A-t-on jamais

vu un grand peuple remettre follement son destin aux mains d'un autre

peuple, quand cet autre peuple est l'Allemagne?

«Si j'avais été un homme jeune, j'aurais pris ma place dans les rangs,

naturellement. Mais je suis un vieil homme, inutile et mal portant. Je

ne retournerai pas là-bas. J'ai horreur, horreur.... A qui me fier,

d'ailleurs? Ma sœur m'écrit, de Vienne: «Pourquoi ne reviens-tu pas?

On ne se douterait pas que nous sommes en guerre, tant on est gai, ici,

et on ne manque de rien....» A côté de cela, les journaux autrichiens

eux-mêmes annoncent qu'il y a deux jours de jeûne _imposés_ par semaine,

que le pain fait défaut, que les vivres sont si chers.... Qui se trompe?

qui trompe?

«Je vivais à Venise, je n'en avais pas bougé depuis vingt-deux ans.

Ma femme est Italienne, elle a fui son pays avec moi. Vous avez passé

devant notre maison, à Venise, sur le Grand-Canal. Et vous étiez à

Venise, justement, madame, quand le dernier taube est venu?... Quelle

chose.... Un aéroplane autrichien sur Venise!...»

Il fume avec fébrilité, et se lève fréquemment pour aller secouer la

cendre de sa cigarette. Je pose une question, prévue:

--Ce que je compte faire? Mais rester ici, madame! Où irais-je? Je ne

_veux_ pas de mon pays.

Mon interlocuteur parle presque impétueusement. Il est singulier

d'observer combien le geste menu, presque féminin, contraste avec la

fermeté de l'accent.

--Je ne serai pas le seul à demeurer ici, d'ailleurs. On ne vous a pas

menti en vous racontant que Lugano regorge d'Allemands et d'Autrichiens.

Mais je peux vous affirmer que certains ont, comme moi, horreur.... Ils

ne veulent pas de leur pays. Ils n'y retourneront pas. Ils ne peuvent,

pas plus que moi, supporter la guerre qu'on y fait.

«Je peux vous montrer aussi des Allemands expulsés de France et qui se

laisseront mourir plutôt que de regagner leur pays d'origine. Ceux-là

n'étaient pas des espions, ceux-là sont des gens comme moi: des épaves.

En voilà une, là-bas, dans le hall, oui, la bonne dame qui vous fait

sourire à cause de sa robe de mousseline à ceinture écossaise. Plutôt

que de retourner à Berlin, elle traînera indéfiniment ici sa tristesse

et ses robes de petite fille....

«Vous avez vu, aussi, les deux grosses dames au petit chien? Des

épaves. L'une d'elles s'appelle M<sup>me</sup> Mayer, et elle est

Allemande, mais on n'en savait rien en France où elle a toujours vécu,

où elle a connu, sous un autre nom, des succès sur des théâtres de

chant. Elle n'en peut plus de nostalgie et de solitude, elle parle

toujours français à sa compagne et à son chien,--elle ne veut pas

retourner en Allemagne.

«Moi ... j'attends. J'appartiens à la catégorie des gens auxquels il ne

peut rien arriver d'heureux, quelle que soit l'issue de la guerre. Je

remâche de vieux souvenirs. Je songe souvent à une époque où l'on était,

en Autriche, si _affectueusement_ soucieux du sort de la France....

--Quelle époque?

--Mais l'année 1870, madame.

Tout cela est dit avec une vivacité extrême, la liberté, la

légèreté--jouée ou non--de quelqu'un qui débite tout ce qui lui passe

par la tête....

--Je n'attends même pas le Messie.... Le Messie? Mais, en Autriche,

c'est Giolitti, voyons. En Autriche, on parle du Retour de Giolitti,

avec un grand _R...._

Le prince de Hohenlohe se promène, tourmente sa courte barbe blanche,

puis s'arrête et me demande, avec le plus grand sérieux:

--Croyez-vous qu'après la guerre, quand tout serait fini, on me

laisserait habiter un petit appartement meublé,--à Paris?...

_LES FOINS_

Juillet 1916.

Ici, dès l'arrivée, on sent le cours de la vie, ralenti, élargi, couler

sans ride d'un bord à l'autre des longues journées. Juillet: l'herbe a

fini de croître, la feuille ne grandit plus, les couvées emplumées ont

pris leur vol; l'été, à son apogée, semble mourir d'une fastueuse mort,

arrêté en pleine richesse par la flèche d'un soleil sans merci.

Comme il resplendit, ce juillet limousin, aux yeux sevrés depuis trois

ans de son azur, du vert, du rouge de sa terre sanguine! Chaque heure

fête tous les sens. Un son, nombreux comme le battement du sang dans

la conque des oreilles, accourt de tout l'horizon visible, s'étale en

nappe d'harmonie égale, nourrie, que crèvent de moment en moment le cri

d'un coq, un meuglement nonchalant, une cigale, un geai.... Au bord de

la rivière, les vernes à la feuille froide protègent la reine-des-prés,

le chanvre rose et la saponaire, si mêlés qu'on cueille ensemble leurs

tiges amères et leur bouquet un peu fade, blanc, rose et mauve.... Un

sentier, que la menthe argente, est une voie de parfums....

Du lait, sous la vache brune, mousse, doré, dans le gobelet fourbi que

nous tendons au berger. Les poires tavelées jaunissent, la dure pêche

prête au vent brûlant sa joue sombre. Froissons, au passage, l'estragon,

le thym et la sauge, et coupons, pour honorer la grande salle, fraîche

derrière ses volets clos, la fleur royale, bleue comme la flamme de

l'alcool, des artichauts épanouis.... Au loin, un champ de blé, hier

vert, sera jaune demain....

Abondance des biens dispensés par la pluie, mûris par le soleil! Quelles

louanges vous donner, qui ne soient pas indignes? Nos cœurs, surmenés

et contraints depuis trois ans, se dilatent peureusement, remercient

avec crainte toutes choses,--toutes choses épargnées par la guerre,

éloignées miraculeusement de la guerre....

Épargnées? Hélas! le foin est encore sur les prés, debout ici, là couché

par vingt averses, ailleurs fauché et jaunissant. Les pluies tardives

sont taries enfin, et les femmes, les vieillards, se lamentent sans

paroles devant un trésor que des bras d'hommes devraient sans délai

étreindre, lier, abriter dans les fenils embaumés--et des bras d'hommes

robustes et rapides! Parfois la faux suffit, mais souvent l'herbe

consternée réclame l'antique faucille. Des bras d'hommes, pour râteler

et charger, entre deux orages, la toison coupée de ces longs prés de

rivière....

Victorieuses jusqu'à présent, les femmes, pliant sous l'excès de

travail, diminuées par la solitude, sont près de faiblir. Juin

ruisselant a mis en péril la vie, vienne l'hiver, du bétail et des

chevaux.

Les secours sont trop rares, et tardent trop. Pourtant nous avons

l'exemple des râteleurs enfants qui, tous, travaillent aux foins qu'on a

pu faucher. Dix ans, celui-là? Et huit ans, celui-ci? Peut-être moins.

Mais regardez donc ce vieux faneur, suivi, comme de son ombre courte,

d'un marmot de quatre ans, qui manie un râteau à sa taille....

N'importe, elle est bien légère, la bouchée de foin que portent, vers

les charrettes, de si jeunes bras. Sauvera-t-on la récolte, inondée,

puis séchée, puis battue de nouveau par la grêle, et qui fermente?...

L'odeur, l'odeur souveraine que nous buvons avec délices, l'odeur du

foin au crépuscule emplit de larmes et de souci les yeux graves de nos

paysannes....

_"CITADINS"_

Juillet 1916.

--Ah! ah! s'écria mon ami l'Homme barbu, en brandissant un journal du

soir, les «citadins» ont pris Montauban!

Mon ami l'Homme barbu est un sage âgé qui s'assied, jambes croisées,

le dimanche, sur un tertre des fortifications, près de la porte

de Clignancourt. Il dispose devant lui, sur un lé de toile cirée,

de vieilles clés, des poignées dépareillées de commodes, quelques

porcelaines fêlées, des manches de couteaux veufs de leurs lames et des

lames démanchées. Quelques «toiles de maîtres», hâtivement brossées par

mon ami pendant la semaine, fleurissent les quatre coins de l'étalage.

A cause, sans doute, de son attitude orientale et des longs silences,

trop respectés, où le laisse sa clientèle dominicale, une sagesse

boudhique est descendue sur l'Homme barbu. Mais il n'atteint pas

encore au détachement de toutes choses, et le feu le plus terrestre,

brillant encore dans son regard jaune, enflamme ça et là les flocons de

sa barbe blanche. Le mardi, le vendredi, il «chine» dans le seizième

arrondissement, et c'est dans une rue de Passy que je le rencontrai

mardi dernier:

--Mais oui, répétai-je, les Anglais ont pris Montauban! Vous m'en voyez

aussi contente que vous!

--Je n'ai pas dit «les Anglais», j'ai dit les «citadins». Lisez: le

journal nomme ainsi des habitants des villes du Lancashire que la guerre

arracha à leurs bureaux, à leurs comptoirs, à des étalages comme le

mien,--mais peut-être n'en ont-ils pas en Angleterre?--à des magasins où

ils vendaient du papier, de la soie, que sais-je? Ces gens-là ont pris

Montauban, vous entendez?

--C'est extraordinaire!

--Non, ce n'est pas extraordinaire, c'est tout naturel. Jetez encore

un œil sur ce journal, qui souligne «leur manque d'entraînement

physique, la vie sédentaire qui prédisposait peu ces troupes de citadins

au métier des armes....»

--La remarque est juste.

L'Homme barbu haussa les épaules:

--Elle est juste pour un journaliste.... Elle est juste pour une dame

comme vous qui s'en vient chercher, sur un marché de banlieue, une paire

de chandeliers Restauration ou un verre d'eau Napoléon III. Pas pour

moi. Moi, si Joffre avait pris la peine de me demander quelle catégorie

d'hommes il devait employer, je lui aurais dit: «Vous voulez des hommes

pour résister à tout, des hommes capables d'attendre leur manger et de

ne pas le voir venir; d'endurer la pluie, la neige, de piétiner dans

l'eau, de se faire eng... par les chefs, d'aller, de venir, de rester,

de ne pas dormir.... Il vous faut ça? Attendez un instant.» Et j'aurais

été lui chercher quoi? Des athlètes? Pensez-vous! J'aurais été lui

chercher: ici un petit commis de bazar-papeterie-parfumerie, celui qui

vend à la porte, sur le trottoir, vous savez? Celui qui reçoit tous les

courants d'air, toute la pluie qui dégouline de la marquise en toile,

et le soleil de dix heures à quatre heures, l'été. Je lui aurais pris,

ailleurs, le saute-ruisseau d'une étude d'avoué, qui passe du poêle à

gaz à la rue mouillée, qui n'a jamais de pardessus quand il fait froid

ni de veston de toile quand il fait chaud, qui fait vingt kilomètres

sur des semelles en papier buvard. Je lui aurais amené par l'oreille, à

Joffre, le garçon crémier qui trimballe ses bouteilles dans la rue avant

le jour, qui quitte le tri-porteur pour la cave glaciale et qui lâche

son déjeuner pour ressauter sur le tri si votre cuisinière a oublié son

quart de beurre.... Je lui aurais choisi, à votre Joffre....

--Vous me comblez!

--Je lui aurais choisi tous ceux qui, comme probablement les «citadins»

d'Angleterre, n'ont pas le temps ni le droit de s'asseoir s'ils vivent

debout, de se lever s'ils vivent assis, de s'abriter s'ils sont dehors,

de sortir s'ils étouffent;--ceux qui disent: «Je mangerai une autre

fois; je dormirai demain»; qui n'ont pas le temps de mettre un foulard,

de changer de chaussures, d'ouvrir un parapluie; qui déjeunent d'un

pain-flûte en descendant l'escalier du Métro,--tous ceux, enfin, _qui

n'ont pas d'habitudes,_ comprenez-vous?

--Homme barbu, si je comprends, n'est-ce pas le glas de l'entraînement

physique que vous sonnez là, et même celui de l'hygiène?

L'Homme barbu leva ses épaules, houssées d'un raglan jaunâtre:

--Moi? Je ne sonne rien du tout. Vos athlètes, vos sportifs, vos

gars musclés, c'est des gens très bien. Laissez-les seulement

oublier,--car qui dit «entraînement», si je ne m'abuse, dit vie

régulière, repas normaux et bien réglés, nourriture surveillée et repos

calculés?--laissez-les oublier justement qu'ils sont entraînés ... et ça

fait des soldats incomparables ... comme tout le monde.

_L'EXILÉ_

Août 1916.

L'artiste capillaire qui vient donner à ma chevelure le «pli

flou»--comme il dit--que la nature lui a refusé s'appelle Jean. Il a,

de sa corporation, l'indolence élégante, le cheveu, la barbe lustrés,

la main prestidigitatrice. Une pleurésie mal soignée le retient loin du

front où ses frères se battent.

Lundi passé, je lui vois, ainsi que tous les autres lundis, mauvaise

mine; il ravale des bâillements et s'appuie du dos au mur. Je ne manque

pas de lui demander:

--Qu'est-ce que vous avez encore fait de votre dimanche, Jean?

Il soupire:

--Oh! la même chose.... Je suis été _là-bas._

Là-bas, c'est le coin d'Ile-de-France où ses parents, restés paysans,

vivent sur un petit bien.

--Ah! vous étiez là-bas? C'était bon, hein?

--C'était pas mauvais, répondit-il froidement. Mais ses narines battent,

et il pince la bouche.

--Racontez, Jean.

--Peuh ... souffle Jean d'un air détaché, en faisant la moue à son fer

chaud.... Soudain il se penche, confidentiel, et je vois dans la glace,

au-dessus de ma tête, un Jean méconnaissable, une figure de braconnier

où les yeux menacent et les dents blanches rient:

--Oui, j'y suis été, avoue-t-il passionnément. A la rivière, le coin que

je vous avais parlé l'autre semaine, sous le petit pont, vous savez? Eh

bien, il y en avait, il y en avait.... Un wagon, qu'il y en avait!

--Un wagon de quoi?

--De truites, donc. J'arrive là en me promenant sans penser, avec

ma ligne en guise de canne.... Je les vois, mon sang ne fait qu'un

tour,--je n'avais rien pour appâter.... J'attrape les petits papillons

qui se collent au-dessus de l'eau contre les pierres du pont, j'amorce

avec, et j'en ai pris, de la truite.... J'en ai pris!... J'en ai donné

au facteur. J'en ai donné au garde champêtre. J'en ai même donné à ma

femme, qui les a mises cuire ... dans le bleu, qu'elle appelle? Moi, je

ne suis pas pour manger le poisson, ça ne m'intéresse pas. Ni le gibier.

Mais pour l'attraper, c'est autre chose....

--Vous êtes un maraudeur, Jean.

--Maraudeur?... Ça ne me suffirait pas, dit Jean avec mélancolie. Mais

que voulez-vous? Je vais là-bas un demi-jour par semaine, et pas toutes

les semaines. Mes frères viennent presque jamais en permission. Alors

mes vieux me gâtent, ils me traitent en invité, ils m'offrent la pêche,

la chasse, la cueillette de la noisette, de la fraise des bois. En

douze heures de temps, je ne peux rien entreprendre. Mais c'est d'être

_là-bas_ que je suis comme fou.

«Au 14 Juillet, quand tous les employés ont fait le pont, j'ai pu

coucher là-bas, et ce jour-là, je me suis levé avant les vieux, avec le

jour. Quand je suis sorti dehors, vous dire l'odeur que ça sentait....

A cinq heures, ma mère m'a apporté du lait dans une petite terrine

jaune, et du lard avec du pain.... Le soleil tombait dans mon lait, et

puis les vaches passaient à ce moment-là, il y en avait une avec une

cloche au cou, et puis les pigeons sur la corne du toit: _cou-crrou,

cou-crrou_.... Je ne peux pas vous dire ... tout ça ensemble.... Je

faisais «ah!... ah!...» et mes vieux croyaient que j'étais malade....

--Et puis, Jean?

--Ça vous amuse?... Après, je voulais aller bêcher au jardin avec mon

père, mais la bêche ça me fait mal dans le dos, toujours au même endroit

du dos. Alors je suis parti dans les bois, avec mon pain, mon lard, mon

coup de cidre dans une bouteille, les fraises que j'ai ramassées....

Vous dire ce que j'ai fait toute la journée, je n'en sais rien. A la

nuit, quand je suis rentré, j'ai trouvé ma femme sur la porte, qui

m'a dit: «Eh bien! quoi? S'il n'avait pas fallu prendre le train, tu

ne serais pas revenu?» Je lui ai répondu: «Non, je ne serais jamais

revenu.» Et sans rire, madame, je ne pensais pas plus que j'avais une

femme, un métier.... Je ne serais jamais revenu.

Je regarde dans la glace cet homme des bois, déguisé en garçon coiffeur.

Il ressemble, maigre et blond, ensaché dans sa blouse de toile, à un

peintre mystique. Le fer à onduler tourne dans sa main blanche, qu'une

ronce, hier, a tigrée de rouge frais.... Combien de Jean, égarés dans

la ville, soupirent et pleurent ainsi vers la terre qui les regrette?

Que faire pour celui-ci, comment rendre à sa bien-aimée cet amant

malheureux? Il est trop tard. Ses doigts faibliraient sur un mancheron

de charrue, et ses poumons rétrécis s'essoufflent.

Mais pensons aux Jean tout jeunes, qu'un caprice, une erreur,

aimanteront pendant la guerre, après la guerre, hors de leurs fermes

natales. Les rappeler aux champs,--mieux que les rappeler, les retenir

avant qu'ils aient choisi au loin leur chaîne; éclairer sur eux-mêmes

des adolescents aveuglés de hâte, leur dévoiler l'objet véritable

de leurs désirs confus et de leur véritable amour: voici une belle

œuvre, pour tenter quel apôtre sylvestre, quel agreste génie?...

_DEVOIRS DE VACANCES_

Juillet 1916.

La chose est décidée: les élèves des collèges parisiens vont, pendant

les vacances, offrir aux campagnes françaises les forces de leurs jeunes

bras. On connaîtra plus tard, beaucoup plus tard, les fruits d'une

décision qui peut ramener pour toujours, à la terre dédaignée, les fils

d'anciens paysans qui choisirent la morose fortune urbaine.

Bien peu, parmi ces tâcherons adolescents, ont déjà goûté, même par jeu

de vacances, aux longs et lents travaux des champs. Les plus heureux,

les plus libres, ceux que juillet et août délivraient chaque année,

aiment le pré pour s'y rouler, l'arbre pour l'escalade, le fruit pour

la maraude, le troupeau parce qu'on l'effare avec des cris et des rires.

L'ivresse du foin coupé, de la pomme gaulée, du raisin saccagé, ils la

buvaient en petits vandales heureux et pillaient innocemment l'oasis de

leurs vacances....

Les voici, d'un trait de plume, promus travailleurs. Un pareil honneur

ne manquera pas de les rendre graves, mais pouvons-nous imaginer

l'état d'âme des écoliers qui n'ont jamais quitté Paris et que Paris

va déléguer au secours des provinces françaises? Car il y a encore des

enfants, des jeunes gens parisiens qui ignorent tout, hors Paris. C'est

en ceux-là que j'espère, pour le salut de nos campagnes. J'escompte

chez l'un l'éblouissement de l'été épanoui, chez l'autre l'éclosion

d'une ferveur plus lente, d'un amour étonné à chaque heure grandissant,

pour la feuille qui respire, pour la graine lançant son germe vers la

lumière, pour la vigne intelligente qui tâte l'air, crochets tendus, et

trouve un appui.... J'ai foi, d'avance, en ces jeunes gens neufs à leur

tâche, qu'ils ont méritée. Tout a changé en eux et autour d'eux depuis

deux ans. Tout les contraint durement de servir avant l'heure: il est

juste, il est bien qu'ils aillent travailler et songer sans fièvre,

environnés d'une beauté fidèle, soumise au seul rythme des saisons.

Lirons-nous, à la fin de septembre, les confidences de ces jeunes gens?

Que de lettres d'amour écrites à la forêt, à la vallée, au moulin! Que

de promesses à la terre!...

Je garde, dans mes souvenirs d'autrefois, celui de la première colonie

parisienne qui vint passer les vacances dans mon village natal. Une

cinquantaine de fillettes, neuf à treize ans, judicieusement choisies

parmi les moins heureuses, car aucune n'appartenait à cette classe

privilégiée, vagabonde, aventureuse, qu'on nomme les «enfants du

ruisseau».

Je ne quittai guère, pendant six semaines, mes petites «colones», filles

d'ouvriers honnêtes, de commerçants très modestes, de couturières à la

journée. Elle peinaient par leur gentillesse pâlotte, par une docilité

de prisonnières. Plusieurs n'avaient jamais vu les grands boulevards ni

le Bois de Boulogne; une quinzaine attendaient encore, à douze ans, un

«voyage» au delà des fortifications. L'effet de la campagne, sur ces

fillettes anémiées, fut poignant. Je vis des crises de larmes «parce

qu'il y avait tant d'arbres», des révoltes brusques d'animal qui devine

tout à coup les délices de la vie sauvage. Je me souviens d'une enfant

aux beaux yeux qui assistait, le soir, au coucher du soleil comme à

une féerie dramatique; elle se taisait, les coudes serrés au corps, et

tremblait comme un faon....

Au bout de la première semaine, les petites filles durent, toutes

ensemble, écrire à leurs familles. Huit ou dix d'entre elles

entaillèrent soigneusement le coin du papier à lettre pour glisser, dans

la fente, quelque chose de rare, d'étonnant, de précieux: des brins

d'herbe fraîche, l'épi plat d'une graminée....

Orgueilleux de tout le domaine qu'ils auront, deux mois durant, sarclé,

labouré, ensemencé, nos jeunes gens de Paris ne se contenteront plus du

souvenir sentimental, feuille ou fleur séchée, à la fin des vacances

laborieuses. Mais, n'y en aura-t-il pas quelques-uns pour amener aux

champs, par la main, leurs parents citadins et leur dire:

--Voilà ce que j'ai fait; c'est peu--c'est le commencement d'une belle

œuvre. N'avez-vous pas envie de demeurer ici avec moi, et qu'elle

soit la nôtre?

_LA RÉSURRECTION DES VIEUX_

Juillet 1916.

Il y a deux ans, quand la guerre commença, ce vieux-là avait

soixante-seize ans. Jardinier, il regardait naître, grandir et mourir,

sur une terre provinciale, les générations de la famille qu'il servait,

et il s'entêtait encore, en 1914, à gratter des allées, émonder des

lierres, ratisser le gravier d'une terrasse, en chantant d'une petite

voix claire. Le jeune jardinier le tolérait et les enfants de la maison

poussaient sa brouette. Il ressemblait, de tout le corps et du visage, à

une racine expressive.

Je viens de le voir, après vingt-deux mois. Il nous attendait, et sa

main sans chair tenait, comme un rameau sec tend sa dernière fleur,

un bouquet de roses. Derrière lui, on voyait un potager net, des haies

tondues, et l'air apportait vers nous l'odeur de la terre désaltérée,

des laitues arrachées et des cives en bottillons.

--Les paniers de pois iront au marché de demain, dit le vieux jardinier.

Et voilà pour la table.

Il levait vers nous une hotte de présents: radis roses et cerises

noires, têtes d'artichauts raides entre leurs deux feuilles métalliques;

fraises, asperges sanglées d'un brin d'osier: son œuvre.

A lui tout seul, au prix de son lent et efficace labeur de vieil homme

expert, il avait remplacé le jeune jardinier, les hommes de peine; il

avait pourvu à tout ce qu'exigent le potager, le verger, les charmilles.

Nous qui redoutions, sur un enclos délaissé, la ronce, l'ortie et

surtout cet aspect de cimetières négligés que prennent, pour quelques

mois d'abandon, les rectangles renflés d'une culture envahie d'herbe,

nous trouvions la géométrie aimable, fleurie à chaque angle, qui fait

l'honneur d'un jardin français. Le vieux, le «rengagé» victorieux de la

terre, regardait son bien d'un œil vague, et sans paroles, appuyant

à la barrière son corps sec et léger, qui semblait avoir dépassé l'âge

de la pesanteur, de la maladie et de la fatigue, aussi bien que celui de

l'orgueil.

Dans les chemins qui mènent aux métairies, dans les prés dont l'herbe

crue mouille le genou et la hanche, parmi les rubans soyeux et verts du

maïs, entre les osiers couleur d'oliveraie, partout où chemine l'armée

réduite des cultivateurs, nous comptions, sur cinq travailleurs, trois

femmes et un vieux, sinon deux. Un vieux, un de ceux qu'avant la guerre

la dure race terrienne reléguait au coin du feu ou à la garde des

moutons. Quel patriotique miracle les redresse, nos vieux, les tire

de la nuit où ils glissaient, somnolents, poussés par l'impatience

avide des jeunes! Ils s'éveillent, ressuscitent, guident les femmes,

conseillent les adolescents, recouvrent l'autorité patriarcale.

Sur une des côtes chaudes du Limousin, un survivant de Reichshoffen

s'empara, l'an dernier, d'une parcelle en friche. Depuis, il la gratte,

l'échenille, la fume avec une âpreté de conquérant. Ses petits pois font

prime, et il compte, avec une belle confiance en sa longévité, fournir

à la région les plus belles asperges, «dans six ou sept ans!»

Un métayer de la même province a donné à la France ses quatre fils. L'un

est tué, l'autre prisonnier, deux se battent. À quelles heures du jour

ou de la nuit se repose-t-il, le père, ce paysan carré et grisonnant?

Sa femme, infatigable et muette, erre comme une ombre vigilante, de la

porcherie à l'étable, de l'étable à la volaille égaillée. Les prés sont

fauchés, un champ de tabac verdoie.... Nous parlons à cet homme privé de

ses jeunes membres, privé des quatre serviteurs qu'il engendra; nous lui

parlons surtout de ses deux fils malheureux. Il couvre son domaine d'un

regard jaloux et dit:

--Oui, oui.... Ah! si je les avais eus pour les foins!...

Un matin vers quatre heures j'attendais le moment incomparable où la

brise, levée avec le soleil, émeut, divise, enfin dissipe les lacs de

brouillard qui reposent sur les prairies basses, l'instant où, touché du

rayon, chaque spectre de brume se débat et s'évade comme une âme. Une

route enjambe la rivière, monte vers ma maison, et j'entendais cette

route, invisible sous la nuée, retentir de chars grinçants, de lourds

sabots, d'aboiements. Bêtes et gens commençaient, avant le jour, la

longue journée d'été. Un aiguillon pointu perça le premier la brume, et

les montants d'une haute charrette à foin, puis les cornes en croissant

d'une paire de bœufs blonds, puis, debout sur le char, tourné vers

le soleil levant, un vieux, le râteau sur l'épaule, qui s'en allait

tout seul faner. Il émergea peu à peu, au gré de la route inclinée;--il

était rouge de peau et recuit, comme s'il se fût, à l'appel de la terre

abandonnée, levé de sa tombe, encore tout vêtu de l'épais et rouge humus

limousin.

_LAC DE COME_

Octobre 1916.

I

Le hall de l'hôtel, blanc, rose, poli, poncé, a perdu aujourd'hui sa

suavité froide d'église neuve, au profit d'une exposition de «modèles»,

venus de Paris, en s'attardant à peine à Milan. Robes de tulle, amollies

par des mains impérieuses, manteaux d'automobile dont le lapin ambitieux

veut se faire aussi argenté que le renard, robes de liberty et costumes

tailleur, chemisettes à passer dans une bague: le butin est là, en

monceaux, sur le tapis, sur les meubles, et les femmes bourdonnent.

Les femmes? Les hommes aussi. Un jeune marquis italien se prête au

rôle de mannequin, qu'on affuble. Son uniforme gris disparaît sous les

fourrures, les jupes à volants,--même, une «combinaison» de voile rosé

le déguise, un moment, en danseuse persane; il tournoie, mince comme une

abeille, devant la baie ensoleillée....

Quels rires faciles autour de lui, que de beaux visages ambrés, où

les dents et le blanc de l'œil luttent d'éclat bleuté.... Ce matin

encore, la _marchesa_ et l'Américaine du Sud, la mystérieuse jeune femme

seule et la dame de Milan n'échangeaient pas même un regard: les voici

pour un instant familières et complices, penchées sur des chiffons

coûteux. Une heure de modes, une heure de déjeuner, puis l'heure de

café--celle du thé ne tardera guère: courage, la journée aura passé

vite, et demain, samedi, le train du soir ramènera, jusqu'à lundi, le

mari retenu à Milan, l'officier de l'auxiliaire, l'agronome riche qui

veille sur ses vendanges....

Cette vie si clémente, ce nonchaloir des femmes italiennes au bord

du lac, cette oisiveté parée, il faut les regarder mieux, pour y

reconnaître la pensée profonde, la seule, celle de toutes les femmes de

la guerre: l'attente. Mais on n'a banni d'ici ni le rire, ni l'élégance,

ni la musique; dépêches et journaux apportent l'écho d'heureux

combats.... La terre nourrit les fruits et les fleurs sans effort, une

lumière généreuse dore la plus banale cime,--quel soupir en ce lieu ne

s'achèverait en chant?

Pour qui ne connut, depuis trois étés, que les juillet mouillés, les

août brumeux de Paris, l'arrivée aux rives du lac s'accompagne d'une

joie physique, qui se contient et se contraint par habitude et par

pudeur: «Non, non, c'est trop tôt; point de paradis pour nous avant la

fin de la guerre!...» Nous nous détournons d'abord de ce lac, coupe

couronnée qui tente les lèvres. Mais la joie est partout, inévitable.

On dirait que c'est elle qui vibre, en halo aux sept couleurs d'iris,

au-dessus des sauges d'un rouge virulent, lorsque midi frappe le lac

d'une rame de rayons. L'eau en miroirs, l'eau en degrés, en fusées,

en serpents, le parfum du laurier sous celui du cyprès; la figue qui

s'égoutte, le melon saignant: autant d'embûches, et la lutte fait plus

voluptueuse la défaite. Nous venons d'un pays où la longue guerre nous

fit croire qu'il y a péché à désirer, à rire, à étreindre et oublier....

Le bien-être est une trop prompte habitude.... Bénéficions, pour

quelques jours, pour un moment dans la vie, du havre où la tendre

prévoyance des hommes abrita leurs femmes avec leurs enfants, leurs

amies avec leurs animaux familiers. En commerçant ou guerroyant au

loin, ils portent avec eux l'image sereine des terrasses fleuries de

rouge, des robes épanouies, des enfants bruns qui courent sur l'herbe

tondue. Car l'amour, plus jeune et plus single ici que sur les, terres

froides, ne demande guère à la femme, même pendant la guerre, que d'être

heureuse, et belle, et orgueilleuse de ses enfants nombreux.

Un très catholique harem observe ici les rites d'une morale orientale:

emplir au mieux les semaines d'absence du seigneur, croître en beauté,

en bonne humeur loin de lui, et parader pour lui s'il revient.

Qu'importe si quelques-unes glissent, un peu, à la puérilité, à la

gourmandise du harem islamique: ce sont là jeux de bonnes épouses, qui

montrent l'allégresse d'une foi entière dans le retour du croisé, et non

la pâleur des mortifications.

Parmi vingt autres, une Dame à la Licorne attend ici le chevalier

qu'elle aime; elle porte cotillon court, souliers hauts sur des bas qui

ont la couleur même de la chair nacrée: mais elle a délaissé sa licorne

pour un angora de Perse, blanc, au nez rose, qui la suit au bout d'un

ruban d'or.

Les heures longues, 1914-1917 · 第 21 / 24 题