IV

Entre des palmiers, des chênes éternels, des rosiers grimpants,

l'hôpital offert par la reine-mère aux blessés italiens est une villa

princière où l'air pur, les chants d'oiseaux, la lumière éclatante ou

tamisée abondent. Les jardins qui l'entourent versent jusque dans la via

Boncompagni leurs palmes et les pétales des magnolias. Rien ne manque

à cet hôpital modèle--que les blessés. Rome n'en a pas un. Jusqu'à

présent, on les écarte d'elle, on la veut garder sereine parmi ses

parterres clos, empanachés d'eaux jaillissantes. Que d'hommes valides

dans ses rues, que de soldats tout neufs encore.... L'Italie ne voit pas

le bout de ses vivantes richesses.

J'espérais visiter les premiers blessés de la guerre, mais une

rigueur nécessaire défend l'accès des villes du front. Reporter ou

reporteresse, Italien, allié ou neutre, nul ne pénètre dans la zone

des années. Le même mot: «_Impossibile_», arrête celle-ci et celui-là,

et rien n'entame une courtoisie qui ne discute même pas. Je ne verrai

donc ni Bologne gorgée de troupes, ni Padoue, ni Mantoue ressuscitée en

armes, guerrière qui dormait sous son pavois. Venise se ferme à tout

passant. Et Rome ne recueille de la guerre que les bruits qu'on lui

jette par-dessus le mur de fer.

J'écoute. Je regarde ceux qui, demain, partiront. Ils portent avec

aisance la tenue réséda. Ils n'ont pas cet air déguisé, cette gaucherie,

sympathique d'ailleurs, de nos recrues. C'est qu'ici la beauté masculine

court les rues et s'accommoderait aussi bien de la toge que de la

tunique à col de couleur et du képi à longue visière arquée.

Un médecin, venu du front, a vu des ambulances et n'en rapporte que

joie, que patriotique orgueil.

-Quelle race que la nôtre! dit-il. J'ai visité un millier de blessés ou

de malades de la guerre. Je n'en ai pas trouvé un seul qui fût atteint

d'entérite ou de tuberculose. Et les blessés qu'on sauve guérissent si

vite!

Le long des ruelles du Transtévère, dans les fossés du Gianicolo,

dans l'ombre massive du Teatro Marcello, qui soude sa ruine énorme et

enfumée aux petites maisons d'une _piazza_ tout éclairée de citrons

et de tomates, partout pullulent les fils et les frères adolescents

de ces soldats dispos. Souvent leur pauvreté florissante fait envie,

et leur nombre donne à penser. On ne peut pas ne pas les voir, car

l'habitude familiale, même dans la classe aisée, ménage à l'enfant

sa place au restaurant, aux réunions et aux promenades d'après-midi.

Y a-t-il beaucoup de maris français qui se chargeraient, comme en

Italie, d'emmener, d'amuser, de soigner pendant tout un dimanche, avec

une patience de nourrice, quatre ou cinq bambins dont le plus jeune

ne marche pas droit encore? Nous sommes loin de l'enfant français et

anglais, relégué à la _nursery_....

Mais c'est dans les rues pauvres que j'aime le mieux regarder la

marmaille romaine. Assises sur des seuils ténébreux, de jeunes mères

étalées sont couvertes et parcourues d'enfants, comme des lices

tranquilles qui laissent jouer et se battre sur elles une progéniture

déjà endentée. Le plus beaux sont les plus graves, avec leur luxe de

cheveux bouclés et de longs cils, leur bouche dédaigneuse au-dessus

d'un petit menton spirituel. En grandissant, les garçons deviennent les

minces faunes dorés qui ont enchanté les sculpteurs et les peintres;

les fillettes atteignent, vers quinze ans, une perfection qui requiert

tous les regards. Elles supportent d'ailleurs qu'on les admire, et c'est

le spectateur, gêné, qui se détourne, devant ces calmes visages sans

rougeur, ces lèvres au duvet de velours qui sourient à demi, promptes à

exprimer ce que tarde à dire l'œillade un peu nonchalante. L'attache

du cou, la nuque sous les cheveux, donnent à les contempler le même

plaisir qu'un vase très lisse, une colonne polie, un fruit achevé dans

sa forme. Les adolescentes ne l'ignorent pas; elles savent aussi que

cinq ou six années muent en jeune matrone une nymphe élancée. Mais elles

choisissent tôt un amour, un foyer, s'y attachent et s'y reposent comme

une plante, lourde de fruits, s'appuie au mur, et tout autour d'elles

grandissent d'autres faunillons, de nouvelles petites nymphes dont elles

ne songent pas, comme en notre bourgeoisie avare, à limiter le nombre.

Aussi reviens-je fréquemment aux rues, aux places où des volées

piaillantes d'enfants se disputent les citrons tachés, les melons et les

tomates fendus, les bribes du marché matinal, aux voies et aux parvis où

se lit, en grouillement sain, riant et misérable, la destinée magnifique

d'une race qui ne se lasse pas d'enfanter et qui peut dire à ses fils,

impatients et serrés sur une patrie étroite, entre des frontières d'eau:

«Mais il y a, pour vous, toute la terre!» Malgré moi je m'attarde ici à

un spectacle, toujours rare chez nous et qu'une guerre de douze mois, en

France, a prohibé: les femmes enceintes, opulentes, massives au soleil

comme des tours, qui marchent en portant devant elles l'avenir et la

fortune de l'Italie.

_UN TAUBE SUR VENISE_

Juillet 1915.

I

4 juillet, six heures et demie du matin.--Un soleil blanc d'orage, des

nuées que la mer plate reflète en gris, en vert d'huître. Une journée

de sirocco, puis une nuit sans étoiles ont laissé tièdes les dalles

des Schiavoni et les balcons de marbre. L'église du Rédempteur semble

flotter, soulevée au-dessus de la mer comme un mirage.

La nuit a paru longue. De sa vie nocturne d'avant la guerre, Venise n'a

gardé qu'un chuchotement, une respiration qu'on distingue en tendant

l'oreille: coups de langue de la vague contre un pont, grincement

d'une chaîne de barque, et, vers l'aube, le départ discret d'une seule

gondole. Les _vaporetti_ militarisés ronronnent plus tard, un peu avant

cet instant matinal, déjà engourdi de chaleur, qu'un coup de canon,

soudain, secoue.

Un deuxième coup de canon, un troisième, plus lointain. Les échos

magnifiques des palais rejettent le son vers la mer. Penchée à la

fenêtre de l'hôtel, je cherche l'avion ennemi: il est très haut, il

franchit un étroit abîme bleu entre deux nuages. Une foule paisible,

sans cris, s'accoude au marbre du pont; des Vénitiennes minces étendent

vers l'aéroplane leurs bras, d'où les longues franges noires du châle

pendent comme des algues. Elles se mêlent, pour le plaisir des yeux, aux

matelots blancs. Il n'y a point de hâte, ni de frayeur, et pas d'autres

cris que le miaulement menaçant des sirènes. Des canots automobiles

s'élancent, rayant la mer.

Un coup de canon tout proche, parti de l'île du Rédempteur, ébranle

l'air, les tentures, la verrerie, frappant les poumons et les oreilles

d'un choc presque agréable. C'est la fin de l'alerte: le taube qui

menaçait saint Georges debout sur l'église vire, s'éloigne, ayant jeté

trois bombes à la lagune; il lui a suffi de voir, du haut des airs, les

avions français ouvrir, hors des hangars, leurs ailes. L'un d'eux le

poursuit sur la mer, et lorsqu'il revient, une heure après, Vénitiennes

noires et matelots blancs ont gagné, ceux-ci leur poste, celles-là

l'ombre fraîche et moisie des ruelles. Les oriflammes dominicaux

flottent sur Saint-Marc, éventent la place vide et brûlante. Et la femme

de chambre qui m'apporte le thé résume avec dédain l'incident, en ces

termes héroïques et brefs:

--Ce n'est rien. L'ennemi est venu. Nous l'avons chassé.

Les heures longues, 1914-1917 · 第 20 / 24 题