Entre des palmiers, des chênes éternels, des rosiers grimpants,
l'hôpital offert par la reine-mère aux blessés italiens est une villa
princière où l'air pur, les chants d'oiseaux, la lumière éclatante ou
tamisée abondent. Les jardins qui l'entourent versent jusque dans la via
Boncompagni leurs palmes et les pétales des magnolias. Rien ne manque
à cet hôpital modèle--que les blessés. Rome n'en a pas un. Jusqu'à
présent, on les écarte d'elle, on la veut garder sereine parmi ses
parterres clos, empanachés d'eaux jaillissantes. Que d'hommes valides
dans ses rues, que de soldats tout neufs encore.... L'Italie ne voit pas
le bout de ses vivantes richesses.
J'espérais visiter les premiers blessés de la guerre, mais une
rigueur nécessaire défend l'accès des villes du front. Reporter ou
reporteresse, Italien, allié ou neutre, nul ne pénètre dans la zone
des années. Le même mot: «_Impossibile_», arrête celle-ci et celui-là,
et rien n'entame une courtoisie qui ne discute même pas. Je ne verrai
donc ni Bologne gorgée de troupes, ni Padoue, ni Mantoue ressuscitée en
armes, guerrière qui dormait sous son pavois. Venise se ferme à tout
passant. Et Rome ne recueille de la guerre que les bruits qu'on lui
jette par-dessus le mur de fer.
J'écoute. Je regarde ceux qui, demain, partiront. Ils portent avec
aisance la tenue réséda. Ils n'ont pas cet air déguisé, cette gaucherie,
sympathique d'ailleurs, de nos recrues. C'est qu'ici la beauté masculine
court les rues et s'accommoderait aussi bien de la toge que de la
tunique à col de couleur et du képi à longue visière arquée.
Un médecin, venu du front, a vu des ambulances et n'en rapporte que
joie, que patriotique orgueil.
-Quelle race que la nôtre! dit-il. J'ai visité un millier de blessés ou
de malades de la guerre. Je n'en ai pas trouvé un seul qui fût atteint
d'entérite ou de tuberculose. Et les blessés qu'on sauve guérissent si
vite!
Le long des ruelles du Transtévère, dans les fossés du Gianicolo,
dans l'ombre massive du Teatro Marcello, qui soude sa ruine énorme et
enfumée aux petites maisons d'une _piazza_ tout éclairée de citrons
et de tomates, partout pullulent les fils et les frères adolescents
de ces soldats dispos. Souvent leur pauvreté florissante fait envie,
et leur nombre donne à penser. On ne peut pas ne pas les voir, car
l'habitude familiale, même dans la classe aisée, ménage à l'enfant
sa place au restaurant, aux réunions et aux promenades d'après-midi.
Y a-t-il beaucoup de maris français qui se chargeraient, comme en
Italie, d'emmener, d'amuser, de soigner pendant tout un dimanche, avec
une patience de nourrice, quatre ou cinq bambins dont le plus jeune
ne marche pas droit encore? Nous sommes loin de l'enfant français et
anglais, relégué à la _nursery_....
Mais c'est dans les rues pauvres que j'aime le mieux regarder la
marmaille romaine. Assises sur des seuils ténébreux, de jeunes mères
étalées sont couvertes et parcourues d'enfants, comme des lices
tranquilles qui laissent jouer et se battre sur elles une progéniture
déjà endentée. Le plus beaux sont les plus graves, avec leur luxe de
cheveux bouclés et de longs cils, leur bouche dédaigneuse au-dessus
d'un petit menton spirituel. En grandissant, les garçons deviennent les
minces faunes dorés qui ont enchanté les sculpteurs et les peintres;
les fillettes atteignent, vers quinze ans, une perfection qui requiert
tous les regards. Elles supportent d'ailleurs qu'on les admire, et c'est
le spectateur, gêné, qui se détourne, devant ces calmes visages sans
rougeur, ces lèvres au duvet de velours qui sourient à demi, promptes à
exprimer ce que tarde à dire l'œillade un peu nonchalante. L'attache
du cou, la nuque sous les cheveux, donnent à les contempler le même
plaisir qu'un vase très lisse, une colonne polie, un fruit achevé dans
sa forme. Les adolescentes ne l'ignorent pas; elles savent aussi que
cinq ou six années muent en jeune matrone une nymphe élancée. Mais elles
choisissent tôt un amour, un foyer, s'y attachent et s'y reposent comme
une plante, lourde de fruits, s'appuie au mur, et tout autour d'elles
grandissent d'autres faunillons, de nouvelles petites nymphes dont elles
ne songent pas, comme en notre bourgeoisie avare, à limiter le nombre.
Aussi reviens-je fréquemment aux rues, aux places où des volées
piaillantes d'enfants se disputent les citrons tachés, les melons et les
tomates fendus, les bribes du marché matinal, aux voies et aux parvis où
se lit, en grouillement sain, riant et misérable, la destinée magnifique
d'une race qui ne se lasse pas d'enfanter et qui peut dire à ses fils,
impatients et serrés sur une patrie étroite, entre des frontières d'eau:
«Mais il y a, pour vous, toute la terre!» Malgré moi je m'attarde ici à
un spectacle, toujours rare chez nous et qu'une guerre de douze mois, en
France, a prohibé: les femmes enceintes, opulentes, massives au soleil
comme des tours, qui marchent en portant devant elles l'avenir et la
fortune de l'Italie.
_UN TAUBE SUR VENISE_
Juillet 1915.
I
4 juillet, six heures et demie du matin.--Un soleil blanc d'orage, des
nuées que la mer plate reflète en gris, en vert d'huître. Une journée
de sirocco, puis une nuit sans étoiles ont laissé tièdes les dalles
des Schiavoni et les balcons de marbre. L'église du Rédempteur semble
flotter, soulevée au-dessus de la mer comme un mirage.
La nuit a paru longue. De sa vie nocturne d'avant la guerre, Venise n'a
gardé qu'un chuchotement, une respiration qu'on distingue en tendant
l'oreille: coups de langue de la vague contre un pont, grincement
d'une chaîne de barque, et, vers l'aube, le départ discret d'une seule
gondole. Les _vaporetti_ militarisés ronronnent plus tard, un peu avant
cet instant matinal, déjà engourdi de chaleur, qu'un coup de canon,
soudain, secoue.
Un deuxième coup de canon, un troisième, plus lointain. Les échos
magnifiques des palais rejettent le son vers la mer. Penchée à la
fenêtre de l'hôtel, je cherche l'avion ennemi: il est très haut, il
franchit un étroit abîme bleu entre deux nuages. Une foule paisible,
sans cris, s'accoude au marbre du pont; des Vénitiennes minces étendent
vers l'aéroplane leurs bras, d'où les longues franges noires du châle
pendent comme des algues. Elles se mêlent, pour le plaisir des yeux, aux
matelots blancs. Il n'y a point de hâte, ni de frayeur, et pas d'autres
cris que le miaulement menaçant des sirènes. Des canots automobiles
s'élancent, rayant la mer.
Un coup de canon tout proche, parti de l'île du Rédempteur, ébranle
l'air, les tentures, la verrerie, frappant les poumons et les oreilles
d'un choc presque agréable. C'est la fin de l'alerte: le taube qui
menaçait saint Georges debout sur l'église vire, s'éloigne, ayant jeté
trois bombes à la lagune; il lui a suffi de voir, du haut des airs, les
avions français ouvrir, hors des hangars, leurs ailes. L'un d'eux le
poursuit sur la mer, et lorsqu'il revient, une heure après, Vénitiennes
noires et matelots blancs ont gagné, ceux-ci leur poste, celles-là
l'ombre fraîche et moisie des ruelles. Les oriflammes dominicaux
flottent sur Saint-Marc, éventent la place vide et brûlante. Et la femme
de chambre qui m'apporte le thé résume avec dédain l'incident, en ces
termes héroïques et brefs:
--Ce n'est rien. L'ennemi est venu. Nous l'avons chassé.