II

Il y a ici, à l'hôtel, une jeune femme italienne qui fait la joie de

tous les yeux. Elle est enceinte de six mois, et je voudrais qu'un

cinématographe enregistrât, pour le plaisir--et l'édification--de

beaucoup de Françaises, tous les mouvements de sa radieuse vie, tout le

long du jour. Elle porte en avant sa grossesse, non comme un fardeau,

mais comme une voile gonflée qui l'entraîne. J'admire ses tresses

serrées, qui couronnent une douce tête italienne aux grands yeux, au

nez régulier. Trois, quatre toilettes drapent, du matin au dîner, son

bouclier bien tendu, et la voilà loin des robes modestes qui tâchent

à dissimuler, en France, ce que les femmes nomment leur «état». Tulle

rose, en volants qui la font toute ronde comme un toton, taffetas

d'argent, dentelles et perles, toutes les parures, tous les bijoux

fêtent, sur elle, sa prochaine maternité. N'avait-elle pas attaché

hier, juste au milieu de sa ceinture, un bouquet de roses, comme pour

souligner la place de son vivant bonheur?

Qu'elle est charmante, à table, où elle rit d'emplir son assiette et

de vider de pleins verres de bière mousseuse! Elle semble si glorieuse

qu'on a envie de l'applaudir. Va-t-il falloir, pendant et après la

guerre, que nous mandions en France quelques jeunes épouses de ce fécond

pays, pour apprendre à l'avare ménage français comment on accueille la

venue d'un enfant? La leçon serait meilleure que si nous la prenions

d'un couturier de génie, qui inventerait le snobisme de la grossesse.

Mais tous les moyens seront bons, qui convertiront les «ventres

parcimonieux»,--ceux qui appréhendent _l'intrus_ et confondent maternité

avec maladie.

--Vous voilà enceinte, madame, disait à une cliente son médecin. Eh

bien, maintenant, oubliez-le.

Ce n'est pas qu'elle l'oublie, ma charmante Italienne. Ses moments de

repos et de rêverie, qu'elle passe sur les terrasses, sont ceux où

elle choisit «ses modèles», parmi la guirlande de petits faunes qui

farandolent entre les colonnes. Montrez-moi un hôtel, en France, où

l'enfant comme ici triomphe, se mêle à la vie commune? L'habitude,

qu'il en a, depuis le berceau, lui donne la familiarité, mais, sans

l'outrecuidance. Et la patience, la tendresse du père italien, qui

promène dans ses bras le _bambino_, joue au croquet, consent aux soins

les plus humbles et les plus précis, peut étonner--sinon humilier--plus

d'un nos gourmés papas français.

Quel bébé souhaite-t-elle, la jeune femme étendue, à l'heure où la fin

du goûter égaille les enfants devant l'escouade imposante des nurses

et des nourrices? Celui-ci, droit dans sa petite taille, pétillant

d'intelligence et voletant comme une flammèche? Mais sa sœur la

fillette est plus fière, campée sur de hautes jambes, et toujours prête

aux combats. Et les cinq frères, en flûte de Pan, blonds avec des

yeux noirs féminins et doux, ne lui font-ils pas envie aussi? Un tout

frais éclos vient, porté par sa nourrice, un ourson délicieux vêtu de

fourrures blanches, gras, élastique, fort, bon à mander. Pour celui-ci

la jeune femme tend les bras: «O toi le plus beau!»

Mais après le plus beau d'autres paraissent plus beaux;--il y a tant

de chevelures fluides, de mollets nerveux, de joues dorées.... Elle

renonce à choisir et laisse descendre ses paupières, ses cils aussi

longs que les étamines du pavot. Dès qu'elle repose elle a l'air d'une

femme et non plus d'une enfant joueuse. Il y a un sillon bistré en haut

de ses joues, et ses mains sont plus blanches que ses tempes, frappées

déjà du «masque» roux. Son sommeil la confie à tous, la donne en garde

au passant, à l'ombre du platane, aux enfants qui font: «Chut!» autour

d'elle et courent à pieds légers....

C'est l'image même de la paix, que ce sommeil de jeune femme couchée

parmi les fleurs au bord du plus pur des lacs, et qui tient ses mains

tendrement croisées sur son flanc enflé, tout en dormant;--ce serait

l'image même de la paix, si je n'apercevais pas, sur la table auprès

d'elle, entre un bonnet commencé pour la layette et deux petits

chaussons de laine, la tête affreuse et cornue d'une massue autrichienne

à pointes de fer, un grossier et prodigieux outil à tuer, pris le mois

passé dans le butin de Goritzia.

_LAC DE COME_

Novembre 1916.

L'automne, à regret, descend du haut des monts. Lanzo d'Intelme,

là-haut, baigne déjà dans un or roux, léché de violet, qui coule avec

les bois le long des pentes; Lanzo d'Intelme qui regarde la Suisse, les

Alpes aériennes, Lugano et son lac froid, vert comme une pierre de jade.

Mais ici, sauf la brume du matin, qui apaise et lustre le lac, sauf

quelques marronniers d'où pleuvent les fruits et les feuilles, c'est

encore la journée d'été. Des roses jaunes, des roses rouges, des

héliotropes mauves comme le lac à l'aube, des balisiers en flammes, des

géraniums,--c'est la flore de juillet. La ruine romantique rissole et

s'écaille, le lézard la brode et la couleuvre ne songe pas de sitôt à

dormir. Le bref crépuscule surprend comme un intrus, et l'on s'étonne,

un jour, qu'une chape d'ombre s'abatte, à cinq heures, sur un coin de

terrasse où la même heure, le mois passé, attisait au soleil tout un

brasier de guêpes....

C'est toujours l'éden à fleur de lac, mais où sont ses ombres heureuses?

La dame américaine a emporté ses soixante-dix-sept robes et ses

soixante-dix-sept chapeaux. La dame roumaine disparut la semaine passée

avec sa femme de chambre anglaise, son valet de pied français, sa

secrétaire italienne. Les petits faunes milanais, qui se poursuivaient

en guirlandes entre les colonnes blanches, soupirent à présent sur des

bancs de collège.

Un pas ébranle tout entiers les halls vides; un éclat de rire fêle l'air

sonore des terrasses, et ricoche sur l'eau.

L'inconnue, hier perdue dans la foule des passants, retient le regard,

et son visage devient irritant comme le titre d'un livre fermé.... Il y

a des matins où tous les bruits faibles et sereins semblent préparer le

silence et le long sommeil d'un Palais Dormant,--jusqu'au moment où une

puissante explosion, sur la montagne, disperse le repos; les échos la

multiplent, jouent avec le son rebondissant.... Une autre cime tonne à

son tour, et des volutes de fumée révèlent que la dynamite ouvre, dans

le roc, tranchées et chemins de crêtes pour l'armée: la guerre....

La guerre, et ses énormes et rudes images; la guerre dans le petit

port de T... où l'eau bleue est violette de mirer tant d'écheveaux de

fer barbelé, rouges de houille. La guerre à Lanzo d'Intelme où nous ne

pouvons respirer l'air glacé, blessant et pur, ni contempler les Alpes,

peintes en neige rose sur la poudre d'or de l'horizon, sans qu'un soldat

nous invite à quitter sur-le-champ ce balcon vertigineux suspendu sur la

Suisse.

La guerre à Côme, sous la forme agaçante et bénigne d'un _carabiniere_

qui vous demande d'expliquer, et surtout d'étendre, pour le plus grand

profit de l'administration postale, le texte d'un télégramme, retenu

depuis quatre jours par la _Censura_....

La guerre en conversations, la guerre avec l'accent anglais, américain,

suédois, espagnol, avec l'accent russe dans la bouche malicieuse de

la comtesse R... qui s'écrie: «J'ai rencontrré ce matin des mulets

militairres, charrgés de mille choses! C'est l'attaque allemande dans

huit jourrs, ma cherre, je meurs de peurr!»--puis rit de son épouvante

et raconte un five o'clock où l'invita la famille impériale d'Allemagne,

il y a peu d'années.

«--Ma chère, quel spectacle, cette famille! L'impératrice en tulle

orange, avec des plumes orange debout sur sa tête! Et quand elle me

tendit la main, qu'est-ce que j'aperçus sur cette grosse patte en

chevreau glacé blanc? Des baguettes orange, ma chère, brodées orange sur

le gant blanc, pour rappeler la robe et les plumes! Dès ce moment-là, je

sentis que ces gens étaient capables de tout! Des baguettes orange!...

Et ce kronprinz, leur fils, il est donc tout à fait un homme du commun,

il met la cravate blanche avec le smoking, et il a autour du cou une

chaîne en cheveux pour pendre la montre! En cheveux, ma chère, en

cheveux, comme je vous vois! Quels instincts! Lorsqu'il quitta l'Italie,

vous pensez sans doute qu'il a posé des cartes de visite chez les

personnes qui lui avaient fait accueil? Oui, il l'a fait! Mais trois

mois après son départ, et envoyées par la poste! Par la poste! J'ai

gardé la carte avec l'enveloppe, et le timbre,--pour un musée, après ma

mort!»

_LE PETIT ACCIDENT_

Samedi, après-midi, stationnaient l'un en face de l'autre, contre

les trottoirs de la rue Daunou, une automobile et un coupé attelé

d'un cheval. Une longue automobile découverte venant du boulevard,

manœuvrée par son propriétaire, s'engagea à bonne allure entre

les deux véhicules. Restait un ruban de chaussée, assez large pour

une brouette, étroit pour une charrette à âne: le taxi-auto qui me

conduisait de la rue de la Paix vers les boulevards s'y jeta avec cette

aveugle pétulance, ce mépris capricieux du danger et des lois de la

physique que nous admirons, au cinéma, quand le taxi ensorcelé passe les

torrents à la nage, pénètre dans un chalet normand et ressort par la

lucarne du grenier.

Les deux chocs latéraux furent rudes, et bien que je donnasse l'exemple

de la réserve en saignant modestement du front et du nez dans mon

mouchoir, il y eut tout de suite là cinquante badauds, dix voitures

arrêtées et trois agents.

L'ensemble rendait un son varié, qui eût passionné des gens beaucoup

plus blessés que moi. Mêlée aux curieux, j'entendis que le propriétaire

de l'auto, un étranger à la parole un peu lente, encourait un blâme

général, grâce au chauffeur du taxi, qui, vif et rageur et la langue

bien pendue, l'avait déjà traité, préventivement, de maladroit, de

menteur, et d'espion. Au mot d'espion trois femmes élégantes prirent

feu. L'une d'elles pointa son ombrelle contre l'étranger comme un

aiguillon, et râla:

--Qu'est-ce que ça vient faire ici, au lieu de rester dans leur pays!

Les voix de la foule, en écho houleux, répétèrent:

--... vient faire ici ... rester dans leur pays!

Encouragée, la dame déclencha la série redoutable des vérités premières:

--D'abord, s'il n'y avait pas tant d'étrangers dans Paris, il n'y aurait

pas tant d'automobiles dans les rues!

Et les voix de la foule, au petit bonheur, redirent:

--... as tant d'étrangers dans les rues ... pas tant de voitures dans

Paris!

Puis, les trois femmes en chœur:

--Au front, au front! Qu'est-ce qu'il fait là, ce grand type solide,

assis dans sa voiture, à empêcher le monde de passer? Au front, au

front, il s'expliquera après!

Un civil-coryphée, grand, bien fait, rose et râblé, se fraya un chemin

jusqu'à l'automobiliste, qu'il harangua comme d'une estrade:

--En vérité, monsieur, on peut s'étonner de vous voir ici, en veston

et chapeau mou! Si vous appartenez, comme il me semble que vous l'avez

prétendu tout à l'heure, à une nation amie et alliée, votre place

n'est-elle pas à l'intérieur de ses frontières, et les armes à la main?

L'automobiliste, suffoqué, put articuler enfin:

--Mais, monsieur, je ne prétends rien du tout! Je suis Italien, sans

prétention! Et j'ai quarante-huit ans! Et vous-même, vous qui êtes là

en jaquette, vous qui ... vous que....

Le civil l'attendait là! Il sourit d'une bouche sans défaut, rallia d'un

regard l'attention des femmes présentes, et dit:

--Moi, monsieur, j'ai cinquante et un ans! Qu'est-ce que vous dites de

ça?

Ayant attendu un moment, sans doute, qu'on lui demandât sa «recette de

beauté», le civil s'éloigna en quête d'un autre accident de voiture qui

lui permît d'affirmer, en même temps que des sentiments patriotiques, sa

triomphante troisième jeunesse.

Cependant le cocher du coupé lésé confiait à un des trois agents

des documents intimes, avec photographies à l'appui, sur son passé

inattaquable. Le deuxième agent, défiant et distrait, recueillait les

protestations de l'automobiliste étranger, qui avait son «aile» rompue,

et celles, colorées, abondantes en épithètes, du brillant jouteur à qui

j'avais confié mon destin, une demi-heure auparavant. Le troisième agent

avait déjà couvert, d'une écriture agréable et frisée, deux longues

feuilles de carnet. Il écrivait, il écrivait, inspiré, retranché du

monde. C'est à celui-ci que je m'adressai:

--Monsieur l'agent, je peux m'en aller?

Il ne leva pas son front studieux:

--Mais oui, Madame, circulez: il n'y a déjà que trop de monde ici....

Vous n'avez rien à témoigner sur l'accident? Personne ne vous a rien

demandé?

--Oh! non, monsieur l'agent, au contraire, j'ai reçu.

--Vous avez reçu?...

Il quitta son carnet et considéra l'ecchymose de mon nez, la fente de

mon front:

--Ah! oui... murmura-t-il rêveusement. C'est bien l'accident-type

d'automobile.... Au moindre choc, les gens s'imaginent que tout le monde

est mort, et puis en fin de compte, vous voyez vous-même: c'est moins

que rien ... moins que rien....

_DÉMÉNAGEMENT_

Mon amie Valentine déménage. Je plains de tout mon cœur sa condition

de femme seule--son mari à Salonique--en proie à des corporations

odorantes. Mais j'avoue qu'à ma compassion se mêle un certain sadisme,

lorsque je me penche sur les progrès affreux de son déménagement,

lorsque je la questionne avec toutes les exigences d'une chirurgicale

amitié. A l'heure des repas, elle s'assoit à ma table, où je la persuade

d'oublier ce qu'elle nomme ses «mouvements sismiques».

Un jour, je lui demande:

--Ça marche, la salle de bains, Valentine?

--Oui, oui, ça marche.... Ce pauvre petit!

--Quel pauvre petit?

--L'apprenti qui aide le plombier; il a treize ans et demi.... Il s'est

presque écrasé un doigt.... J'ai vite versé un grand verre de porto....

--Vous l'avez grisé?

--Pas pour lui, le porto, pour l'autre plombier qui s'était presque

trouvé mal en l'entendant crier.

--Quelle sensitive!

--Dame, c'est le grand-père du petit, il a soixante-dix ans. Ils ont

tous treize ou soixante-dix ans. Ce jour-là, ils ont fini leur journée

un peu tôt, naturellement....

Une autre fois je m'enquiers de l'électricien:

--Oh! ça va très bien avec l'électricien, s'écrie Valentine.

Figurez-vous que son frère est aussi à Salonique! Ce que nous avons

bavardé de Salonique, hier! Ça lui a fait finir sa journée un peu

tard.... D'ailleurs il n'a rien fait. Mais vous comprenez, quand on a un

frère à Salonique!...

Hier, mon amie Valentine me montre, de l'autre côté de la table, une

pâle figure de cousette qui aurait fait des «heures supplémentaires».

--Oh! que j'ai sommeil.... J'ai mis du linge dans les malles jusqu'à

minuit, et depuis sept heures ce matin me voilà sans gîte.... Tout est

parti, tout!

J'imagine le naufrage, sur un trottoir, de sept années d'intimité

conjugale: je vois le pillage d'un nid où Valentine choyait depuis deux

ans le souci d'un absent très cher....

--Oui, soupire-t-elle, j'ai emballé les vêtements civils d'André, son

linge.... Ça en a, des dessous, un civil! Que de caleçons, que de

chaussettes! Que de cravates et de cols!

Elle réfléchit un moment et me lance un petit sourire agressif:

--Figurez-vous.... C'est drôle.... J'avais oublié. Oublié la personne

civile de mon mari. J'avais oublié, ma parole, qu'il habitait avec moi.

Vous comprenez, depuis deux ans, André est un soldat, un soldat de qui

je suis fidèlement, romanesquement amoureuse. Il arrive--hélas, si

rarement!--en tumulte, bouleverse tout dans mon existence, s'en va comme

un tonnerre, me laissant tremblante, éblouie, désolée, comme l'épouse

d'un croisé.... Il s'en vient et s'en retourne, bleu de ciel, basané,

doré, la moustache roussie, d'un grand pas qui fait sonner ses talons

et crisser ses cuirs, il rit comme un loup sous son casque.... Comment

voulez-vous que je le reconnaisse et l'évoque maintenant dans des

cheviottes à raies, des cravates gorge-de-pigeon, et ce haut-de-forme

imbécile que j'ai jeté dans la baignoire!... Je vous assure, j'ai manié

tout cela sans attendrissement. Mais parlez-moi d'un bonnet de police,

d'un gros portefeuille taché d'encre et de cambouis, d'une paire de

leggins râpés--les épaves de sa dernière permission--ça, ça signifie

quelque chose! C'est là-dessus qu'on pleure bien!

--Je vous crois.... Et vous avez vu par surcroît, ce matin, tanguant sur

un camion, les meubles habitués à l'ombre, la lampe coiffée de soie, la

table aux pieds délicats....

Les paupières de mon amie rougissent et je devine au mouvement de sa

bouche qu'elle se mord courageusement la langue.

--J'ai vu cela, en effet. A cette heure, la table est bombardée

n'importe où, les pieds en l'air, et l'abat-jour--ah! ah! ...

l'abat-jour si bien tendu qui a claqué comme un melon trop mûr!... Ah!

quelle salade! Ce que j'ai ri!

--Non?

--Mais oui, ma chère! Je suis enchantée. Tout est éparpillé. Et

maintenant je pourrai au moins passer entre le fauteuil et la table,

allumer la lampe, sans me heurter, chaque fois, implacablement, à _son_

fantôme assis là et sans attendre, de tout mon corps, de tout mon

cœur, le grand bras qui m'attirait au passage, le baiser, le mot

tendre étouffé dans mes cheveux....

Et mon amie ajoute, avec un regard de bravoure mouillé de larmes:

--C'est rudement commode, vous savez! Si j'avais su, j'aurais déménagé

plus tôt!

_APOLLON, DÉMÉNAGEUR_

(CARNET D'UNE FEMME DE MOBILISÉ)

_Lundi_.--C'est demain qu'_ils_ viennent. Demain, _ils_ ne feront

qu'emballer la vaisselle, la verrerie et ce qu'ils nomment «le bibelot».

Se peut-il qu'après-demain soir je dorme dans le nouveau gîte, la

maison étrangère qui sent la cretonne et l'huile de lin? Rien ne

m'aime encore là-bas, et rien ne m'aime plus ici, ni personne; ma pâle

femme de chambre erre, poussiéreuse et pleine de reproche, traînant un

compartiment de malle comme un fantôme ses chaînes. La cuisinière, en

train d'emmailloter ses casseroles dans du «papier-journaux», m'a jeté

tout à l'heure un: «Madame dîne, ce soir?» qui me condamne à gagner,

sous la pluie de novembre, le plus proche restaurant.

La lampe voilée, la table de travail et le fauteuil de mon mari, et

le buvard de cuir qui garde une odeur de tabac fin, gisent, abat-jour

de-ci, coussins de-là.... On ne devrait jamais déménager, pendant

la guerre. La nouvelle maison? Peuh ... elle a un escalier rose, et

l'hiver, entre les branches dépouillées du jardin, on voit du second

étage le champ de courses d'Auteuil. Mais on ne déménage pas pour un

champ de courses, voyons, pendant la guerre! Et en somme, comme le

dit très justement ma belle-mère, le rose, ce n'est pas une couleur

d'escalier.

* * * * *

_Mardi, midi.--Ils_ sont venus, _ils_ étaient quatre. Je me suis

enfermée longtemps dans le cabinet de toilette pour ne pas _les_ voir,

et j'interrogeais ma femme de chambre:

--Qu'est-ce qu'_ils_ font?

--Madame, ils font la vaisselle et la verrerie. Ils disent que monsieur

et madame avaient vraiment beaucoup de verrerie pour un ménage de deux

personnes. Ils disent aussi qu'ils ne se chargent pas de transporter

la grande grande glace, que c'est une affaire de miroitier. Ils disent

aussi que les bois sculptés chinois, c'est l'affaire d'un ébéniste, et

ils disent qu'ils ne déposeront pas les boiseries de la salle à manger,

que c'est l'affaire d'un antiquaire.

--Oui? Eh bien je vais leur dire autre chose, moi! et on va bien voir....

Mais leur aspect m'ôta la voix, avec l'espoir. Ils étaient quatre

déménageurs de la guerre, c'est-à-dire un vieillard désapprobateur

et ressemblant à Verlaine, un apprenti de quinze ans au nez rose de

campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu, et ...

Apollon. Apollon revu et corrigé à la française, pour le plus grand bien

de son nez spirituel, de ses yeux châtains aux cils frisés et de son

menton fendu d'une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors

d'une chemise ouverte, son col de marbre et torcha par courtoisie, d'un

revers de main, ses palpitantes narines:

--On va pas tout finir d'emballer ce midi, affirma-t-il. Mais, pour pas

que les chevaux ayent trop à tirer, nous faut faire eul'tour par le

Bouabbouleugne.

Bien que je ne pusse découvrir à ces paroles aucun sens précis,

j'acquiesçai de la tête, car Apollon s'exprimait avec force et

persuasion, et son bras traçait dans l'air des routes olympiennes. Ma

pâle femme de chambre était devenue rose, et la cuisinière s'avança,

cravatée de satin, un litre et quatre verres entre les doigts....

* * * * *

_Mardi soir_.--Ils ont emballé encore tout l'après-midi, démonté

quelques armoires, et bu du vin rouge. J'ai entendu dans l'escalier

un cri aigu de femme pincée, et dans la cuisine des rires étouffés de

femme chatouillée, mais je n'ai rien vu, rien,--que les débris d'un plat

persan dans l'escalier, et les vestiges de mon service à crème sur le

carrelage de la cuisine. Apollon resplendit, et s'accote fréquemment de

l'épaule au mur pour rouler des cigarettes. Le malveillant vieillard

crache, et le campagnol rose toise Apollon d'un œil d'envie. Quant au

«bistro» asthmatique, il a retrouvé un cousin chez le crémier, à côté,

et ne reparaît guère. Par contre, ma femme de chambre et ma cuisinière

rivalisent de zèle: aidées des conseils d'Apollon, qui parle mieux

quand il a les bras croisés, elles ont abattu l'ouvrage de quatre hommes.

* * * * *

_Mercredi, midi_.--Matinée pluvieuse. Apollon vient d'emmener la

première voiture, qu'il accompagne à pied en claquant du fouet. Derrière

lui a éclaté une sourde et vive querelle entre la femme de chambre et

la cuisinière.... Que fait ici Apollon, après deux ans de guerre? J'ai

guetté dans sa démarche, dans ses mouvements, la gêne, la boiterie d'une

infirmité; je n'ai rien trouvé que la paresse harmonieuse des êtres

forts et dispos. Neutre? on n'est pas Suisse, ni Suédois, avec cet

accent-là, et cette dégaîne latine. Je ne connais rien de plus irritant

que le spectacle de ce garçon magnifique, qui est là à capitonner mes

porcelaines et à boire mon vin, tandis que d'autres....

* * * * *

_Mercredi soir_.--Ça passe les bornes! Apollon traite le vieillard

sardonique d' «embusqué!» Il faut que je tire ça au clair.

* * * * *

_Jeudi, midi_.--Apollon ne quitte pas la cuisine, où il installe

galamment les agrafes de cuivre pour les casseroles, en chantant:

Remplis de vaillance

Avec l'espérance,

Un matin,

Pleins d'entrain,

Nous irons à Berlin!

Ma femme de chambre a les yeux rouges. Elle trouve que le quartier n'est

pas central. Elle a ajouté, sans transition sensible, qu' «il y a des

gens qui sont à la guerre, et d'autres qui n'y sont pas!» Je pense comme

elle. Cette fille a beaucoup de bon sens.

_Jeudi soir_.--A l'heure des pourboires,--l'heure des papiers boueux sur

le trottoir, de la paille sur le gravier et des tringles à rideaux dans

le ruisseau,--Apollon discourait encore sur l'urgence, «pour tout un

chacun», de «faire son devoir», de «ne pas se ménager»! Puis il se tut,

s'appuya au mur comme le pâtre au laurier, et sourit d'un divin sourire

sans pensée. Je n'y tins plus, et d'une voix véhémente:

--Vous, d'abord, je voudrais bien savoir comment il se fait que....

Une malice faubourienne éclaira ses yeux châtains, gonfla son cou

héroïque et il me tendit un livret militaire ouvert à la bonne page:

--Vous pouvez lire, dit-il, y a pas d'indiscrétion. X... Denis-André,

âgé de vingt-huit ans, _père de sept enfants vivants_, libre de toute

obligation militaire....

Dans le silence qui suivit, on entendit le vieillard amer murmurer:

--Sept! I' n'fait pas bon l'approcher, ce venimeux-là!

--L'an passé, poursuivit Apollon, je n'fendais pas l'air, vu que

j'avais que cinq lardons. Cinq lardons, ça n'a jamais suffi pour être

père de six enfants. Acré! que je me dis, mes suites de bronchite

grave dureront pas toute la vie, et un de ces matins je me vois repris

bon;--retournons-y! J'y retourne: pan! deux jumeaux. C'est ma façon à

moi de tourner des munitions.

«... Et je n'dois pas parler, ajouta-t-il plus bas, de quat'z'aut'

enfants qui s'baladent ici et là,--je n'suis pas bavard, et ceux-là ne

me servent positivement de rien. Mais je les annonce,--il laissa tomber

sur mes servantes et moi un regard obligeant,--pour la réclame....»

_BEL-GAZOU ET LA VIE CHÈRE_

Été 1917.

L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles,

par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne

restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc,

des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons

d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre

le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.

Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d'été limousin;

la brise haute touche à peine les cimes des arbres; le mordant soleil

rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la

sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.

Bel-Gazou, fruit de la terre limousine! Quatre étés, trois hivers l'ont

peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une

pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et

raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni

marrons joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc

argenté, de la source ombragée....

Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse

de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec

considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle,

au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main! Sèche, un peu

craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite

fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une

princesse aux pieds nus.

--Tu me conduis, Bel-Gazou? Nous allons à la ferme?

Bel-Gazou, avare de paroles à ses heures, me répond d'un signe. Parfois,

malgré la gravité de sa mission, elle saute soudainement comme font les

agneaux. Elle est vêtue d'un maillot de bain rouge, décoloré et rétréci

par les lavages et qui découvre--émouvante sur ce petit corps sans

sexe,--la plus ronde, la plus gracieuse et féminine attache du bras....

Un orvet, lent, gourd, traverse le chemin.

--Eh! aïe donc! lui crie Bel-Gazou d'une voix de charretier en le

poussant du talon. Puis elle me regarde du coin de l'œil, très vite.

Elle sait que je suis occupée à détailler sur elle tout ce que six mois

ont apporté, en mon absence, de beauté, de force, de nouveauté à une

petite fille de quatre ans. Elle sait que je me contiens, elle sait que

je l'admire et ne le lui dirai pas. Mais j'ai peur, vraiment, que servie

par son instinct tout frais et ses sens de sauvage, Bel-Gazou ne me

connaisse mieux que je ne la connais. Elle parade pour moi--ah! combien

je suis vite éblouie! Hier soir, elle traînait ma valise, fouaillait un

chien nouveau qui me montrait les dents, et m'offrait après le dîner

un verre de cassis, avec une bonne grâce et un accent tous deux bien

limousins:

--U-ne petit-te gout-te, hé?

Nous entrons sous la futaie. Les arbres anciens, joints par-dessus

l'allée, y ont emprisonné la chaleur, la moiteur et l'obscurité de la

dernière nuit d'orage. Dans l'air défendu du vent oscillent lourdement

les senteurs de la girolle, du tilleul, du châtaignier fleuri et celle

de l'herbe-à-Robert, ce géranium nain qui se casse au frôler d'un oiseau

et sue, sous la patte d'un insecte, une sève nauséabonde....

--Bel-Gazou, dans ton maillot, tu ressembles ici à un poisson rouge

au fond d'une eau verte. Bel-Gazou, tu ressembles aussi au petit

Chaperon-Rouge, tu sais, le Chaperon-Rouge qui portait à sa mère-grand

un pot de beurre et une galette?...

Bel-Gazou lève son nez duveté, et ouvre ses yeux si fort que ses cils

touchent ses sourcils.

--Une galette? une comment, galette?

--Une galette ... heu ... feuilletée....

La menotte dure quitte ma main et claque une cuisse nue:

--Une galette! et on l'a pas dit au maire?

--Au maire? Pourquoi?

--Fallait le dire au maire!

Bel-Gazou désigne, à travers les branches, les tuiles brunes d'un

village:

--Au maire, là-bas! C'est défendu, la galette, à _cose_ de la guerre.

--Mais....

--Et le maire il aurait venu trouver le Chaperon-Rouge, et il aurait

dit: «Monsieur, je vous réqui ... réqui ... réquiquitionne votre

galette! On prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre!

Et vous payerez mille sous! Et c'est comme ça!»

--Mais voyons, Bel-Gazou, le Chaperon-Rouge c'est une histoire très

vieille! A ce moment-là il n'y avait pas la guerre!

--Pas la guerre? Ah? Pourquoi il n'y avait pas la guerre?

Le nez charmant se baisse, se lève, la petite main reprend la mienne,

mais le pas ralenti de Bel-Gazou, un saut, deux sauts de chevreau

irrésolu disent le doute, l'impuissance devant le mystère: «Pas la

guerre?» C'est vrai, elle ne peut pas imaginer.... En août 1914, elle

avait douze mois.

L'orée du bois nous rejette dans un bain éblouissant de lumière, d'herbe

chaude, d'odeurs animales et potagères: la ferme est là. Aux cris de

héraut de Bel-Gazou répondent ceux des coqs, des cochons, des dindons

sanglotants et des chiens de troupeaux....

--Pétits, pétits, pétits! glapit Bel-Gazou. Eh! les povres pétits!

Et un moment elle est environnée de poules, becquetée de pintades, et

voici que cinquante poussins déjà emplumés, un peu jaunes encore aux

commissures du bec, l'ont envahie jusqu'aux épaules. Tantôt elle les

secoue d'elle et tantôt elle les encourage. Elle est rouge d'orgueil et

rit avec sévérité. Un petit Dieu charmeur d'oiseaux.... L'enfance du

saint qui parlait aux abeilles ... Mowgli de la jungle limousine....

Des plaintes de volaille jugulée coupent mon extase maternelle et

littéraire. Bel-Gazou a saisi par les pattes le plus gros poulet qui

piaille, tête en bas, ailes ouvertes:

--Bel-Gazou! Chérie! tu lui fais mal, lâche-le!

Bel-Gazou, avant de répondre et d'obéir, avance une lippe importante:

--Je lui fais pas du mal, je le pèse.

--Il n'a pas besoin que tu le pèses.

--Si, il a besoin. Quand il sera lourd, lourd, lourd, il ira au marché.

Et on le vendra cher, cher, cher!

--Combien? Tu ne sais pas combien?

--Si, je sais.

--Dis-le?

--Trois ... cent ... non, six ... quarante-douze mille ... francs. Et

encore quat' sous de plus, même! Té, ce qu'elle renchérit, la volaille!

Bel-Gazou, revenue à mon côté, imite à merveille, les mains derrière le

dos, l'épaule voûtée et hochant la nuque, l'attitude et le langage de

notre jardinier octogénaire. Je ne sais plus bien si j'ai envie de rire

ou si j'ai un peu de peine ...

... Mon petit tâcheron rubicond, mon fermier encore zézayant, mon

gracieux Eros-à-la-brouette, voilà que je me sens mal à l'aise de voir

grandir en toi un «enfant de la guerre». Tu ne sais pas encore compter,

Dieu merci, mais tu n'ignores presque rien de ce qui rend notre vie

difficile, compliquée, inquiète. Tu sais qu'on tue et qu'on vend tes

pigeons irisés, tes poules confiantes, tes lapins au nez d'argent.

Tu grattes en ce moment et tu recueilles les grains d'avoine collés

au van.... Hélas! tu sais que l'avoine est chère. Le champ de seigle

n'est pas pour toi, comme pour un chimérique bébé d'avant la guerre,

une forêt de lances de lutins, ni le crapaud un prince déguisé. C'est

dommage.... Et tu parles froidement de réquisitionner la galette du

Chaperon-Rouge.... Moi qui voulais ce soir te lire un conte de Kipling

où les bêtes parlent, je n'oserai pas.... Si tu allais rire de moi!...

* * * * *

J'ose pourtant. Je lis, sur le ton appliqué, un peu niais, que prennent

volontiers les grandes personnes. Bel-Gazou est couchée, brune et

vermeille sur son lit blanc. Elle écoute sans sourire et de temps en

temps relève sur son front une mèche de cheveux, geste lent, négligent,

aisé, geste d'homme élégant que je lui vis toujours, que je reconnais et

qui lui vient, à travers moi, d'un autre.

Le blanc de ses yeux, errant du vieux plafond peint au plancher noir

d'âge, brille ... à quoi songe-t-elle? Aux foins qui sèchent mal entre

deux averses? A sa carte de sucre? Au pétrole qui manque à Brive?...

--Chut! écoute!

D'un coup de reins elle vient de s'asseoir et m'arrête, l'index levé.

--Quoi donc, chérie?

--C'est lui--elle désigne le parquet,--lui, le rat.

--Un rat? tu as peur du rat?

Oh! ce sourire.... Va-t-elle me parler de la hausse sur le rat? je

tremble....

Confidentielle, elle penche sur moi un visage plein de secrets:

--C'est le rat. Le gros rat. Gros, gros, comme ça! Il vient la nuit. Hé,

qu'il est brave! Hé, qu'il parle bieng!

--Il parle?

--Mée voui! il vient par le trrrou du parquet, là. Il monte sur le lit.

Il a une couronne sur la tête, avé des perles. Et il _cose_.

--Il cause, chérie? Qu'est-ce qu'il raconte?

--Il raconte ... il raconte ... tout comme c'est dans son royome. Il a

cent mille robes en or, et des souliers, et un trésor plein de bonbons

et de joujoux. Et il a des areroplanes qui volent comme des papillons,

et des automobiles tout en fleurs, et un grand bateau en chocolat....

C'est vrai, tu sais?

--Mais bien sûr, chérie! Et quoi encore?

--Et il a dit qu'il me marierait avec lui et que j'aurai aussi une

automobile tout en fleurs.... C'est vrai, tu sais?

--Mais oui, chérie! Continue....

--Et Nursie-Dear voulait faire boucher le trou du parquet. Alors je

voudrais que tu dises à Nursie-Dear de jamais, jamais boucher le trou

du parquet, parce que le rat pourrait plus venir coser la nuit, s'il te

plaît....

--Mais certainement, chérie! On ne bouchera pas le trou du parquet, je

te le promets. Continue, continue....

Le front sur le drap, rassurée, détendue, je laisse venir le sommeil,

tandis que Bel-Gazou me berce, enfin, d'un conte de fées.

_LA CHIENNE_

Le sergent permissionnaire ne trouva pas, en arrivant à Paris, sa

maîtresse chez elle. Mais il fut quand même accueilli par des cris,

chevrotants de surprise et de joie, étreint, mouillé de baisers:

Vorace, sa chienne de berger, la chienne qu'il avait confiée à sa jeune

amie, l'enveloppa comme une flamme, et le lécha d'une langue pâlie par

l'émotion. Cependant, la femme de chambre menait autant de bruit que la

chienne, et s'écriait:

--Ce que c'est que la malchance! Madame qui est juste à Marlotte pour

deux jours, pour fermer la propriété de madame. Les locataires de madame

viennent de s'en aller, madame fait l'inventaire des meubles....

Heureusement que ce n'est pas au bout du monde!... Monsieur me fait une

dépêche pour madame? En la mettant tout de suite madame sera là demain

matin avant le déjeuner? Monsieur devrait coucher ici.... Monsieur

veut-il que j'allume le chauffe-bain?

--Mais je me suis baigné chez moi, Lucie.... Ça se lave, un

permissionnaire!

Il toisa dans la glace son image bleuâtre et roussie, couleur des

granits bretons. La chienne briarde, debout auprès de lui dans un

silence dévot, tremblait de tout son poil. Il rit de la voir si

ressemblante à lui-même, grise, bleue et bourrue:

--Vorace!

Elle leva sur son maître un regard d'amour, et le sergent s'émut en

songeant soudain à sa maîtresse, une Jeannine très jeune et très

gaie,--un peu trop jeune, souvent trop gaie....

Ils dînèrent tous deux, l'homme et la chienne, celle-ci fidèle aux rites

de leur existence ancienne, happant le pain, aboyant aux mots prescrits,

figée dans un culte si brûlant que l'heure du retour abolissait pour

elle les mois d'absence.

--Tu m'as bien manqué, lui avoua-t-il tout bas. Oui, toi aussi!...

Il fumait maintenant, à demi étendu sur le divan. La chienne, couchée

comme les lévriers des tombeaux, feignait de dormir et ne remuait

pas les oreilles. Ses sourcils seuls, bougeant au moindre bruit,

trahissaient sa vigilance.

Le silence hébétait l'homme surmené, et sa main qui tenait la cigarette

glissait le long du coussin, écorchant la soie. Il secoua son sommeil,

ouvrit un livre, mania quelques bibelots nouveaux, une photographie

qu'il ne connaissait pas encore: Jeannine en jupe courte, les bras nus,

à la campagne.

--Instantané d'amateur.... Elle est charmante....

Au verso de l'épreuve non collée, il lut:

--_Cinq juin 1916_.... J'étais ... où donc, le cinq juin?... Par là-bas,

du côté d'Arras.... Cinq juin.... Je ne connais pas l'écriture.

Il se rassit et fut repris d'un sommeil qui chassait toute pensée. Dix

heures sonnèrent; il eut encore le temps de sourire au son grave et

étoffé de la petite pendule qui avait, disait Jeannine, la voix plus

grande que le ventre.... Dix heures sonnèrent et la chienne se leva.

--Chut! fit le sergent assoupi. Couchez!

Mais Vorace ne se recoucha pas, s'ébroua, étira ses pattes, ce qui

équivaut, pour un chien, à mettre son chapeau pour sortir. Elle

s'approcha de son maître et ses yeux jaunes questionnèrent clairement:

--Eh bien?

--Eh bien, répondit-il, qu'est-ce que tu as?

Elle baissa les oreilles pendant qu'il parlait par déférence, et les

releva aussitôt.

--Oh! soupira le sergent, que tu es ennuyeuse! Tu as soif? Tu veux

sortir?

Au mot «sortir», Vorace rit et se mit à haleter doucement, montrant ses

belles dents et le pétale charnu de sa langue.

--Allons, viens, on va sortir. Mais pas longtemps. Je meurs de sommeil,

moi, tu sais!

Dans la rue, Vorace enivrée aboya d'une voix de loup, sauta jusqu'à la

nuque de son maître, chargea un chat, joua en rond «au chemin de fer de

ceinture». Son maître la grondait tendrement, et elle paradait pour lui.

Enfin, elle reprit son sérieux et marcha posément. Le sergent goûtait la

nuit tiède et allait au gré de la chienne, en chantonnant deux ou trois

pensées paresseuses:

--Je verrai Jeannine demain matin.... Je vais me coucher dans un bon

lit.... J'ai encore sept jours à passer ici....

Il s'aperçut que sa chienne, en avant, l'attendait, sous un bec de gaz,

avec le même air d'impatience que tout à l'heure. Ses yeux, sa queue

battante et tout son corps questionnaient:

--Eh bien? Tu viens?

Il la rejoignit, elle tourna la rue d'un petit trot résolu. Alors il

comprit qu'elle allait quelque part.

--Peut-être, se dit-il, que la femme de chambre a l'habitude.... Ou

Jeannine....

Il s'arrêta un moment, puis repartit, suivant la chienne, sans même

s'apercevoir qu'il venait de cesser, à la fois, d'être fatigué, d'avoir

sommeil et de se sentir heureux. Il pressa le pas, et la chienne joyeuse

le précéda, en bon guide.

--Va, va.... commandait de temps en temps le sergent.

Il regardait le nom d'une rue, puis repartait. Point de passants, peu de

lumière; des pavillons, des jardins. La chienne, excitée, vint mordiller

sa main pendante, et il faillit la battre, retenant une brutalité qu'il

ne s'expliquait pas.

Enfin elle s'arrêta: «Voilà, on est arrivé!» devant une grille ancienne

et disloquée, qui protégeait le jardin d'une maisonnette basse, chargée

de vigne et de bignonier, une petite maison peureuse et voilée....

--Eh bien, ouvre donc! disait la chienne campée devant le portillon de

bois.

Le sergent leva la main vers le loquet, et la laissa retomber. Il se

pencha vers la chienne, lui montra du doigt un fil de lumière au long

des volets clos, et lui demanda tout bas:

--Qui est là?... Jeannine?...

La chienne poussa un: «Hi!» aigu et aboya.

--Chut! souffla le sergent, en fermant de ses mains la gueule humide

et fraîche.... Il étendit encore un bras hésitant vers la porte et

la chienne bondit. Mais il la retint par son collier et l'emmena sur

l'autre trottoir, d'où il contempla la maison inconnue, le fil de

lumière rosée.... Il s'assit sur le trottoir, à côté de la chienne. Il

n'avait pas encore rassemblé les images ni les pensées qui se lèvent

autour d'une trahison possible, mais il se sentait singulièrement seul,

et faible.

--Tu m'aimes? murmura-t-il à l'oreille de la chienne.

Elle lui lécha la joue.

--Viens, on s'en va.

Ils repartirent, lui en avant cette fois. Et quand ils furent de nouveau

dans le petit salon, elle vit qu'il remettait du linge et des pantoufles

dans un sac qu'elle connaissait bien. Respectueuse et désespérée, elle

suivait tous ses mouvements, et des larmes tremblaient, couleur d'or,

sur ses yeux jaunes. Il la prit par le cou pour la rassurer:

--Tu pars aussi. Tu ne me quitteras plus. Tu ne pourras pas, la

prochaine fois, me raconter _le reste_. Peut-être que je me trompe....

Peut-être t'ai-je mal comprise.... Mais tu ne dois pas rester ici. Ton

âme n'est pas faite pour d'autres secrets que les miens....

Et tandis que la chienne frémissait, encore incertaine, il lui tenait la

tête entre ses mains, en lui parlant tout bas:

--Ton âme.... Ton âme de chienne.... Ta belle âme....

_PIEDS_

Juillet 1916.

--Monsieur, dis-je à mon bottier en lui rapportant la paire de bottines

qu'il m'avait livrée l'avant-veille, vous voyez bien que ces chaussures

prennent l'eau. Ne pourriez-vous, pour le prix de quatre-vingts francs

que vous me demandez,--et que je vous accorde,--confectionner pour moi

des bottines que je n'aie pas besoin d'écoper après chaque sortie comme

une mauvaise barque?

Le bottier, sincère entre tous les bottiers, baissa le front et répondit:

--Non, je ne peux pas. Nous n'avons plus de cuirs battus.

Je n'insistai pas, et j'achetai chez le pharmacien le plus proche des

pastilles au chlorate de potasse et un gargarisme, car j'avais pris mal

à la gorge dans mes bottines poreuses.

En rentrant chez moi, je trouvai dans le jardin ma petite fille qui,

pieds nus, foulait gaîment l'herbe mouillée, les tessons d'ardoise, les

dures dragées du gravier. Sa démarche imitait la liberté charmante des

chats, des nègres et des élèves de l'école Jacques-Dalcroze. Je suivais

ces fiers talons crottés qui semblaient invulnérables, ces orteils

écartés qui choisissaient leur chemin, et je songeais:

--Le voilà bien, le vrai cuir battu. Que ne battons-nous ainsi le

nôtre? La mode est aux enfants demi-nus, sans souliers ni bas. Mais

leurs parents paient fort cher œils-de-perdrix, durillons et ongles

incarnés. L'enfant va au Bois sans chapeau, bouclé ou tondu,--sa mère

porte un serre-tête rigide de paille, de crin ou de cuir, et cligne un

œil sous la migraine commençante. Y aurait-il là une idée confuse de

rachat, de compensation, quelque chose comme la mortification volontaire

des nonnes et des moines, qui prient et souffrent pour payer les fautes

des joyeux pécheurs?...

On peut rêver un moment, couché sur l'herbe déjà poudreuse d'un taillis

du Bois, en regardant passer une frise de jambes et de pieds, de bottes

hautes et de souliers bas. La mode est à l'empeigne courte, si courte

qu'on se demande si toutes ces dames se sont fait rogner une phalange.

La mode est au talon haut, ramené sous la voûte du pied: ces dames

piquent du nez en avant, comme des poules, tendent la croupe et bombent

le dos. La mode est aux souliers trop fins, où s'empreint le moindre

caillou: ces dames craignent tous les chocs latéraux et marchent les

pieds en dedans.

Toute notre race, hommes et femmes, a des bases inavouables, et la

situation sociale n'y fait rien. Car, bébé chic et moderne qui vas au

Bois les pieds nus dans des sandales de daim blanc, quand tu entreras

au lycée, maman te choisira de bonnes «chaussures de collège»,

double semelle, mégis inexorable, et tu commenceras de souffrir....

On t'apprendra les mathématiques, les langues vivantes, mais on ne

t'enseignera plus à courir, pieds déchaux, sur ta mère la terre. On

t'enseignera la gymnastique, on veillera au développement de tous tes

muscles, tu sauras lancer le disque, arracher le poids, nager, manier

le fleuret,--mais tu ne sauras plus courir, jetant derrière toi tes

souliers, sur ta mère la terre. Et tu deviendras l'un de ces fantassins

que j'ai rencontrés, il y a quelques mois, sur une route. Au nombre

d'une cinquantaine, ils traînaient dans la farine blanche de la route

ces coffres de cuir inflexible, garnis de clous, qu'ils injurient du nom

de «godasses».

J'abordai deux soldats qui boitaient en arrière du détachement:

--Vous êtes blessé? demandai-je à l'un d'eux.

--Blessé? non, me répondit-il en regardant son pied emmailloté de toile.

C'est mes souliers neufs.... J'ai été forcé de les quitter; j'enflammais

du talon.

--Et votre camarade?

--Ah! lui, c'est autre chose.... Il a voulu rigoler pieds nus, au repos,

alors naturellement il s'est amoché le pouce du pied....

_CEUX D'AVANT LA GUERRE_

Novembre 1917.

--Vous en avez connu, vous, des Allemands?

C'est une question fréquente, à laquelle on répond: «Parbleu!» Il ne

manque, à la question et à la réponse, ni la curiosité sadique ni

la fanfaronnade. Le soir, à Paris, entre la cigarette et l'infusion

sans sucre; à la campagne, devant les châtaignes grillées et le

cidre mousseux,--anecdotes qu'on dramatise, portraits qu'on pousse

au noir,--les Français de l'arrière se racontent «leurs» Allemands

d'autrefois.

Tout le monde n'a pas la chance d'être l'ex-ami d'un espion, ou d'un

général prussien; il y a quelque modestie de ma part à déclarer

ici que je ne fus jamais présentée à un kaiser camouflé.... «Ma

chère,--me disait l'autre jour mon amie Valentine au sortir d'un thé

assez bruyant,--elles ont toutes tellement ri quand j'ai avoué que je

n'avais jamais rencontré les Bolo à Biarritz: je ne savais plus où me

fourrer....»

J'ai regardé, en Franconie, l'Allemand manger et boire. J'ai logé

chez l'habitant, au temps où Bayreuth rançonnait ses pèlerins. J'ai

grelotté dans des lits étroits et durs comme des huches, sous les draps

à boutonnières et les couvertures à boutons. Je n'ai fait qu'entrevoir,

dans leurs loges des théâtres de Munich et de Bayreuth, des princes

rogues, entre leurs femmes et leurs filles parées en juments de sacre et

leur petite cour servile. Joviale ou gourmée, la femelle y représentait

l'élément robuste, tandis que sur les mâles on pouvait relever mainte

coxalgie, mainte loupe sur des crânes duveteux, et les fleurs rosâtres

de la scrofule sous l'oreille, et des prunelles strabiques au-dessus de

museaux d'hyènes couardes.

Ce n'est pas en Allemagne que je retrouve, pour étonner et conquérir les

lecteurs _d'Excelsior,_ mon Boche digne d'être cité, mais bien à Paris,

sous les traits et le nom d'un compositeur «très Parisien», au vrai

Viennois, et qui maintenant,--suicidé l'année dernière--conduit, à trois

temps, les mornes processions du purgatoire.

De même que le vase d'argile, sur le plateau tournant du potier, puise

dans sa giration même la rondeur de sa panse, de même cet homme rose et

rond semblait le fruit sphérique d'une de ses valses obstinées.

Il faisait aussi songer--busqué quant au nez, et le jabot avantageux,--à

un bouvreuil, mais à un bouvreuil plein d'arrière-pensées. Le «Roi de

la valse lente», l'auteur enrichi de cent rengaines au rythme ternaire,

s'il signait et touchait beaucoup, composait peu. Ces choses-là se

voient. Un musicien français, besogneux, ingénieux, élaborait pour lui

dans l'ombre ces valses adroites, où le hoquet viennois coupe huit

mesures faciles, où l'oreille étonnée peut rencontrer la petite parure

harmonique ou mélodique à laquelle l'auteur, le vrai, n'a pas voulu

renoncer....

Lorsque notre bouvreuil, grandissant en gloire, songea à s'essayer dans

l'opérette, il arriva ce qui devait arriver: le compositeur qui ne

composait guère demanda un livret badin au littérateur qui n'écrivait

pas ses œuvres et qui, parfois même, ne les lisait pas. Chacun de

leur côté, ils «travaillèrent», et bientôt le compositeur (si j'ose

écrire) convoqua l'auteur (passez-moi le mot) du livret, pour une

première audition.

Assis au piano, le bouvreuil chanta, joua, avec une fougue et une

langueur viennoises: «Ta ... na na ni ... ti na ni na ni na ni na na

...», tandis que son obscur employé tournait les pages d'un premier acte

manuscrit, quelque peu chargé de ratures.

--Bravo ... joli ... une merveille, la rentrée ... murmurait, balançant

le chef, l'auteur du livret. «Charmant ... char.... Aïe! hurla-t-il

soudain, qu'est-ce que c'est que ça?»

De rose tourné au cramoisi, le Roi de la valse essayait en vain, le nez

sur la partition, de s'évader d'un guêpier de fausses notes.... Il y

renonça, et, virant avec son tabouret, fit tête à son collaborateur:

--Je me suis complètement perdu, dit-il. Mes ratures.... Des

surcharges.... Et puis un texte impossible.... Mais oui, mon cher, à ce

moment-là vous avez mis dans la bouche de notre héroïne des vers qui ne

sont pas en situation....

--Moi! protesta imprudemment le signataire du livret, moi, j'ai mis....

Du diable si j'ai jamais su ce qu'elle pouvait bien dégoiser dans ce....

Un peu tard il se mordit la langue. Il y eut, entre les deux hommes, un

échange théâtral de regards--pleins d'abord de blâme, puis de défiance,

enfin de cordiale entente, de complice et complète friponnerie....

Cependant le musicien salarié, et l'auteur véritable du livret--je

ne vous avais pas dit qu'il était présent? c'est vrai qu'il faisait

si peu de bruit....--donnaient tous deux les signes du plus sincère,

et, disons-le, du plus suspect embarras; l'un taquinait les fleurs

d'un candélabre en porcelaine de faux saxe; l'autre, le nez au mur,

s'absorbait dans l'étude d'une gravure ancienne, richement encadrée,

mais d'une origine,--elle aussi,--douteuse....

Les heures longues, 1914-1917 · 第 22 / 24 题