--Vous irez voir le marché des antiquaires, à Santa-Maria-di-Fiori?
--Allez plutôt voir, à Saint-Pierre, le salut où prient les soldats!
--Ne vous couchez pas si tôt ce soir, assistez, vers deux heures ou
trois heures du matin, au passage des troupeaux qui traversent Rome,
avec leurs chiens silencieux, leurs bergers à cheval....
--N'oubliez pas les Thermes de Dioclétien et la Vénus couleur de
chair....
--Cet après-midi, je veux vous conduire à l'église Saint-Sabas et au
cimetière des Anglais....
Romains de Rome, Romains de Paris, ils me parlent tous ensemble, jaloux
de me montrer les joyaux de leur ville; chacun d'eux sachant à quelle
heure un rayon oblique, traversant une église, l'embrase, à quel moment
du jour l'ombre des cyprès croît, en fuseaux parallèles, sur un jardin
de tombeaux. Mon ignorance ne me guidant point, je fuis seulement,
d'instinct, la paix des musées, dont la sérénité me pèse, et le vide,
plafonné d'or, des basiliques. Je me tourne vers les spectacles vivants
où l'eau parle, où la ruine, la tombe et la statue se couronnent de
vigne, où je puis quêter, sur des visages humains, une secrète, une
amicale réponse à la question, toujours la même, que je ne formule
pas....
Je n'ai eu garde d'oublier le jour où les brocanteurs couvrent le Campo
di Fiori de vieux fers, de cuivres, d'antiquités truquées ou non. «Vous
n'y trouverez rien d'intéressant cette année, c'est la guerre....» Je
ne viens pas pour acheter: Je viens voir, deviner sinon voir, ce que
Rome cache si bien: un changement, une hésitation, un ralentissement
dans sa forte vie. Mais, ce marché du Campo di Fiori, la chaleur
qui tremble comme un encens au-dessus des œillets rouges et des
bottillons de jasmin, ne suffirait-elle pas à en chasser les curieux? Le
soleil impose, à travers les manches, des rayons vésicants; un instant
d'immobilité est puni d'une brûlure appliquée sur la nuque entre le
col et les cheveux. Quel plaisir me guide entre les étalages, protégés
d'un auvent de toile? Une marchande, belle entre ses tresses huilées
et ses longs pendants d'oreilles, me tend avec une muette insistance
un fût de vieille lampe peinte, des cœurs d'argent, des médaillons
et des colliers à miniatures pompéiennes, où voltige sur fond noir une
petite nudité ailée. Je m'éloigne, je manie des faux saxes soigneusement
encrassés, et des vrais carlsbad, car il traîne ici d'abondants soldes
d' «objets d'art» autrichiens. Que de jais en festons, de cailloux du
Rhin et de marcassite en bordure, que d'étains récemment bosselés, et
combien de fagots de petites cuillères à manche en filigrane....
Rien à acheter, vraiment, rien.... On me touche le bras: la belle
marchande muette m'a rejointe et me tend, sans sourire, un lambeau
de brocart troué. Elle exceptée, aucun marchand ne me retient ici. Je
ne vois, assis sous les tentes qui battent au vent, que des femmes,
quelques vieillards. Quelques-uns, ayant calé l'assiette de _risotto_
et la fiasque de vin entre une lampe juive, un écrin d'argenterie et un
gril défoncé, déjeunent. Tous ces gens-là, me trompé-je? pensent, comme
moi, à autre chose. Non, je ne me trompe pas. La marchande aux tresses
huilées, qui m'a singulièrement suivie, se campe soudain devant moi,
appuie sur mon regard son regard sévère, et me jette ce seul mot:
--_Tedesca?_
A mon geste indigné, à ma réponse:
--_Francese!_
Elle daigne sourire et pose, sans motif, avant de s'en aller, sa main
sur mon épaule;--geste insolite, ébauche de caresse confiante, plus
émouvante que le langage.
«_Tedesca...._» Il y a plaisir, pour une Française, à constater ici la
suspicion de l'Allemand. Mais la suspicion populaire ne va pas qu'au
Teuton. «_Tedeschi!_», c'est déjà l'injure que se jettent, ici comme à
Paris, les gamins pendant le pugilat. Un ostracisme, plus courtois,
referme peu à peu Rome devant l'étranger, tudesque ou non. Ouverte
depuis des siècles à l'admiration indiscrète du monde entier, envahie
d'artistes nomades, enrichie par les barbares curieux, la ville semble
se reprendre à tous. Cela est sensible par les nuances autant que
par les petits faits brutaux. On affectera devant moi, dans un salon
romain, de parler peu de la guerre, et légèrement. On dira «l'avance
sur l'Isonzo» comme «l'averse de ce matin», sans insister. L'attitude
du pape, qui soulève Paris, se commente ici par une mimique prudente,
des «tt... tt...», des hochements de tête, comme autour d'un fâcheux
bulletin de santé. Dans un magasin, le commerçant tend l'oreille à mon
accent, de même qu'il écouterait le son d'une pièce d'or douteuse.
Les musées n'ont plus de gardiens serviles, mais des geôliers prêts à
s'interposer entre le chef-d'œuvre et l'intrus, entre la belle Vénus
de Cyrène et la main sacrilège qui se pose sur son flanc plus vivant
que la chair. Ce n'est pas seulement l'écho qui double mon pas sur le
porphyre des basiliques, ni mon ombre qui joue entre les colonnes:
si je m'arrête, j'entends encore les chaussons mous du sacristain qui
m'épie....
L'hôtel même, bâti pour le passant, ne se soucie plus d'héberger une
étrangère. Passeport, pièces d'identité, lettres d'ambassades ne font
point que l'on soit, auprès d'un portier d'hôtel de la via Venato,
_persona grata_. Mais il s'humanise quelques heures plus tard, et me
glisse avec un sourire d'ogre affectueux: «Gabriele d'Annunzio (_sic_)
il vous attend dédans le hall.»
Bien loin que je m'en irrite, j'aime les marques, un peu hargneuses,
d'un «italianisme» si promptement armé, prêt à nommer ennemi--«tedesco!»
l'étranger. J'aime qu'une bande d'ouvrières, qui jouaient à barrer
la rue et à s'esclaffer, s'écartent et se taisent d'un air hostile,
parce que j'ai parlé une langue qui n'est pas la leur. J'aime que Rome
s'arrache à tout ce qui n'est pas son peuple, son passé, sa foi, comme
un cavalier farouche s'enroule, d'un seul geste, dans son manteau. Et
j'entends bien que ce n'est pas moi qu'elle injurie, la belle bouche
des enfants poudreux qui, sur le bord des routes, insultent au lieu de
mendier, et qui crie le même mot, toujours le même:
--_Tedesca!_